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Mis à jour : il y a 15 min 21 sec

Comment fonctionnent les câbles sous-marins de l'Internet ? Jean-Luc Vuillemin

jeu, 07/23/2020 - 08:04


Titre : Comment fonctionnent les câbles sous-marins de l'Internet ?
Intervenant·e·s : Jean-Luc Vuillemin - François Sorel
Lieu : Émission De quoi j'me mail ?, 01net
Date : juin 2020
Durée : 30 min 38
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Câbles, Our First Marine Salvage Job, Jan Messersmith - Licence Creative Commons Attribution-Noncommercial-Share Alike 3.0 United States.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Cette semaine François Sorel reçoit Jean-Luc Vuillemin, directeur réseaux et services internationaux chez Orange. Comment a "tenu" le réseau durant le confinement ? Comment fonctionne l'Internet mondial ? Quels rôles ont les câbles sous-marins dans le maillage du réseau alors que la demande des débits explose ? À quoi ressemblera l'Internet du futur ? Toutes les réponses avec notre invité, spécialiste du sujet.

Transcription

Voix off : RMC, 01tv, François Sorel, De quoi j'me mail ?

François Sorel : Le retour de De quoi j'me mail ? sur RMC le dimanche matin, vous le savez, et sur 01tv à la fois sur le Web, mais aussi sur la chaîne sur les box qui vous attend, sur les box SFR, Orange, Freebox aussi, puis sur satellite depuis quelque temps sur FRANSAT canal 81.
Merci en tout cas de nous voir ou de nous écouter. On va parler télécoms. On en parlait la semaine dernière, j´avais le plaisir de recevoir le directeur général de SFR. Cette fois-ci on va passer du côté de chez Orange avec un tout autre sujet. Vous savez qu’aujourd’hui si on a du haut débit, du très haut débit, si on peut discuter avec les US quasiment sans avoir de latence, si on peut parler avec l’Asie, si on peut avoir de belles qualités vidéo un peu partout dans le monde, si votre Netflix marche parfaitement, c’est évidemment grâce à la fibre optique, à la 4G, si vous avez un bon ADSL, mais ça marche aussi parce qu’il y a d’énormes capacités, d’énormes tuyaux, en quelque sorte, qui traversent les océans.
C´est un sujet passionnant qu’on va évoquer maintenant avec mon invité. Je suis très heureux d’accueillir Jean-Luc Vuillemin. Bonjour.

Jean-Luc Vuillemin : Bonjour François.

François Sorel : Vous êtes le directeur réseaux et services internationaux chez Orange

Jean-Luc Vuillemin : C’est tout à fait ça.

François Sorel : Vous allez nous expliquer votre métier qui, je disais, est fascinant. Votre métier, en autres, c’est de faire circuler des bateaux un peu partout dans le monde, en tout cas sur les océans pour, on va dire, augmenter la capacité réseau qui est exponentielle évidemment, les gens demandent de plus en plus de haut débit, les entreprises aussi. Votre job c’est, en quelque sorte ça, pas que ça, on va en parler.
Peut-être, avant de rentrer dans le vif du sujet, que vous nous expliquiez un petit peu quel est votre quotidien, j’aimerais qu’on revienne sur cette période un peu étonnante qu’on a vécue de confinement. J’ai le plaisir de vous suivre sur Twitter où vous donnez pas mal d’informations. Est-ce que le confinement a été une période assez délicate pour Orange ou, en tout en cas, une période qui fait réfléchir encore aujourd’hui l’entreprise ?

Jean-Luc Vuillemin : Définitivement, François.
D’abord les réseaux, et surtout les réseaux internationaux, sont un indicateur avancé de l'activité économique du pays et de l’activité de nos concitoyens tout court.
Ce qu’on a vu en particulier pendant cette période de confinement, c’est une baisse très importante du trafic sur les réseaux dédiés aux entreprises puisqu’elles étaient fermées et que leurs salariés n’étaient plus sur place et une bascule extrêmement importante de ce trafic vers les réseaux grand public, notamment vers l’Internet, et aussi vers la voix. On a tendance à oublier la voix, mais je peux vous dire que pendant la période du confinement le trafic de la voix a été multiplié par 2, même par 3 sur certaines destinations.

François Sorel : La bonne vieille voix avec le téléphone.

Jean-Luc Vuillemin : La bonne vieille voix avec le téléphone, eh bien oui parce qu’il y a des moments où c’est le moyen de communication privilégié.

François Sorel : Le plus robuste parfois.

Jean-Luc Vuillemin : Le plus facile à utiliser, donc on a vu un accroissement du trafic tout à fait important.
Dans notre rôle d’opérateur international, il a fallu adapter les capacités des réseaux pour faire en sorte que partout dans le monde, en toutes circonstances, les personnes ou les sites internet auxquels les Français souhaitaient accéder dans le cadre de leur confinement soient disponibles dans les meilleures conditions possibles de service.

François Sorel : Donc une bascule du gros du réseau vers les gens en fait, dans les appartements, dans les maisons ; une baisse importante dans les entreprises. Est-ce que ça change la manière dont est architecturé le réseau pour vous ?

Jean-Luc Vuillemin : En fait, ce qui s’est passé, c’est qu’on a dû réaliser ce qu’on appelle des upgrades, c’est-à-dire des augmentations de capacité dans des délais extrêmement courts. On a augmenté à peu près sur les réseaux internationaux — les réseaux internationaux ce sont de très, très gros tuyaux, on parle vraiment de plusieurs millions de fois de ce que vous avez sur votre domicile, sur la fibre optique de votre domicile — on a quand même dû augmenter les capacités sur des facteurs qui ont été de 30, 40, 50 et, je l’ai dit, sur la voix de plus de 200 %.

François Sorel : Là vous parlez du trafic on va dire intercontinental ?

Jean-Luc Vuillemin : Oui, du trafic international, c’est-à-dire tout ce qui sort du territoire métropolitain.
Pour faire ces opérations, il a fallu mettre en œuvre un certain nombre de moyens. Parfois c’est compliqué. Par exemple quand il faut augmenter la capacité sur les réseaux sur l’Atlantique, il faut réaliser une interconnexion sur ces câbles sous-marins, il faut réaliser une interconnexion à New-York, à Londres, il faut avoir des gens sur place, il faut coordonner tout ça.

François Sorel : Et pendant le confinement ce n’est pas forcément facile.

Jean-Luc Vuillemin : Pendant le confinement c’est extrêmement difficile.
Et puis c’est vrai que dans les réseaux, depuis quelques années, il y a ce qu’on appelle la virtualisation des fonctions réseaux, qui est la capacité à mettre en œuvre un certain nombre de choses dans les réseaux de façon logicielle et non plus de façon matérielle, hardware. Le confinement nous a permis de réaliser à quel point ce mode de « softwarisation » des réseaux, donc de transfert des réseaux vers des fonctions logicielles, était puissant, souple et réactif. On va être amenés, c’est un peu technique et je m’en excuse, à revoir très profondément l’architecture de nos réseaux de manière à faire en sorte que le maximum d’intelligence et de capacité soit porté par des logiciels qui sont assez facilement modifiables à distance et non plus par du matériel qui, lui, est très difficilement modifiable, upgradable ou, en tout cas, sur lequel les interventions restent toujours très complexes.

François Sorel : En gros, au lieu d’obliger quelqu’un à se déplacer pour appuyer sur des boutons, rajouter des trucs, des appareils, je ne sais pas quoi, quelqu’un à Paris, dans son cockpit, clique sur une icône et c’est réglé. C’est ça ? Je schématise.

Jean-Luc Vuillemin : On augmente la capacité à distance. C’est ça. L’idée c’est bien ça, absolument.

François Sorel : C’est dingue !
En préparant tout à l’heure cette interview vous me disiez que finalement c’est surtout le réseau fixe en France — là je parle sur le territoire national, j’imagine que c’était comme ça un petit peu partout dans le monde — qui a vu sa capacité augmenter et pas forcément la 4G.

Jean-Luc Vuillemin : Oui, bien évidemment, parce que les gens étaient chez et quand vous êtes chez vous, assez naturellement vous activez le wifi. Donc tout le trafic qui était normalement en mobilité sur les téléphones dans la rue, etc., et qui, dans la rue, utilisait majoritairement les réseaux mobiles, essentiellement aujourd’hui les réseaux 4G, a basculé sur le wifi, donc sur les réseaux fixes. Ce qui explique d’ailleurs aussi pourquoi tout le monde dit que les réseaux mobiles n’ont pas eu de problèmes parce que, finalement, ils étaient très peu chargés, en moyenne moins 40 % de trafic sur les réseaux mobiles. Par contre, ce trafic s’est reporté sur les réseaux fixes et c’est là eu qu’on a vu arriver cette vague de trafic dont je parlais précédemment.

François Sorel : Je pense que vous avez raison dans les grandes villes où la plupart des gens ont une très bonne connexion internet, mais on peut imaginer que des personnes qui ont un ADSL un peu fatigué et qui captent de la 4G étaient plutôt connectées en 4G.

Jean-Luc Vuillemin : Bien sûr. Mais quand on regarde au niveau statistique, la majeure partie des gens sont plutôt dans le cas de figure qu’on a évoqué précédemment.

François Sorel : Il y a eu des moments qui étaient compliqués durant ce confinement ? On a frôlé, par exemple, je ne sais pas, des incidents importants de réseau en France ? Comme des capacités EDF, parfois EDF dit, en plein mois d’août, il y a surconsommation, même l’hiver, on a failli frôler des problèmes.

Jean-Luc Vuillemin : On n’a pas frôlé d’incident important. Il faut savoir que les réseaux télécoms sont toujours dimensionnés sur une notion de pic. On dimensionne les réseaux pour l’usage maximum qu’on constate tout au long de l’année.

François Sorel : Même si ça n’est plus un pic, même si ça, devient on va dire, la normalité.

Jean-Luc Vuillemin : Même si ça n’est plus un pic parce qu’on ne sait jamais quand est-ce qu'un pic va arriver. Il y a des pics assez évidents, par exemple les retransmissions télé, les grands évènements sportifs, ça ce sont des pics. Il y a des pics plus souterrains mais qui ont une vague assez incroyable, c’est par exemple lesupgrades des jeux. Quand un grand jeu comme Fortnite met à jour ou lance une nouvelle version, tous les joueurs du monde entier téléchargent au même moment et vous avez une vague de trafic absolument incroyable qui déferle sur les réseaux.

François Sorel : En plus, ce sont plusieurs gigas ces mises à jour, ce n’est pas anodin.

Jean-Luc Vuillemin : Plusieurs gigas, absolument, c’est incroyablement simultané et ça dure quelques heures.

François Sorel : Ça vous le voyez dans votre cockpit ?

Jean-Luc Vuillemin : Bien sûr qu’on le voit. On le voit et on essaye même de l’anticiper parce que ce sont des flux assez majeurs.
On a toujours une marge de sécurité qui est, en gros, de l’ordre de 40 à 50 % de notre capacité.
Par contre, c’est vrai que quand le confinement a été prononcé, on a vu le trafic qui a monté très rapidement et on a été amenés à se poser la question : qu’est-ce qui va se passer si ça continue comme ça ? Et effectivement ça a continué comme ça ! Donc on a lancé des programmes d’augmentation de capacité de façon préventive extrêmement importants. Je peux vous dire que pendant les quatre premières semaines on n’a pas beaucoup dormi dans les équipes des réseaux internationaux et partout dans le monde, car on est vraiment partout dans le monde, on n’a pas beaucoup dormi, on a regardé comment évoluaient les réseaux et on a ajouté les capacités.

François Sorel : Le risque c’est quoi ?

Jean-Luc Vuillemin : Le risque c’est la saturation.

François Sorel : Si ça sature, qu’est ce qui se passe ? Ça va aller moins vite ou est-ce que, par exemple, le réseau peut s’effondrer ?

Jean-Luc Vuillemin : C’est une bonne question, ça dépend de l’importance de la saturation. Les gens ont le sentiment que l’Internet mondial est un réseau extrêmement stable, extrêmement solide. Je peux vous dire, pour y travailler chaque jour, que ce n’est pas vrai du tout. C’est un réseau qui est extrêmement sensible, les réseaux de protocole IP sont des réseaux relativement fragiles dans leur fonctionnement et quand une ressource devient très majoritairement inaccessible, eh bien il se crée des mécanismes de ré-essais, de re-tentatives automatiques. Il peut arriver ce qu’on appelle des tempêtes de signalisation, c‘est-à-dire que les éléments du réseau se mettent à communiquer « est-ce que tu arrives à joindre – non je n’y arrive pas, je réessaye, je réessaye », et on peut avoir à un moment où la signalisation du réseau devient tellement importante par rapport au trafic qu’on paralyse le réseau.
Donc il y a des tas de questions, il y a des tas d’études, il y a un certain nombre d’universités et de chercheurs qui travaillent sur la question qui est à partir de quel moment de saturation du réseau, on pourra effectivement avoir des atteintes majeures non seulement, évidemment, sur le lien considéré mais de façon systémique sur des plaques plus ou moins importantes.

François Sorel : Pour terminer avec le confinement, après on passera à autre chose, mais tout ce qui est, on va dire, streaming, SVOD, Netflix, Disney+, dont le lancement a été décalé d’ailleurs, myCANAL, Amazon Prime Vidéo.

Jean-Luc Vuillemin : Pas de beaucoup, 15 jours.

François Sorel : Oui mais quand même, 15 jours, et ça été une décision gouvernementale, parce que je ne suis pas sûr que Disney+ vous aurait écouté s’il n’y avait pas eu cette obligation de la part du gouvernement. Aujourd’hui, le tuyau de la vidéo en France, ça représente combien de l’Internet global ?

Jean-Luc Vuillemin : À peu près 60 %. À peu près 60 % du trafic international est représenté par de la vidéo.

François Sorel : Ce n’est pas bizarre quand on dit ça comme ça ? On n’a pas trouvé une autre solution, finalement, que de prendre 60 % de ce gros tuyau pour, en plus, transférer des fichiers, enfin de la vidéo dont on sait à peu près, j’imagine qu’on arrive à prédire que par exemple la nouvelle série La casa de papel va peut-être représenter 5 % de ces 60 ; YouTube, je ne sais pas, il y a une vidéo hyper-demandée qui va arriver, vous voyez ce que je veux dire ?

Jean-Luc Vuillemin : La vraie question pour moi ce n’est pas tellement la nature du trafic, que ce soit de la voix de la donnée ou de l’image, c’est sa localisation. Ce qui fait en fait l’importance des réseaux internationaux c’est que les gens accèdent à des contenus qui sont loin de chez eux.

François Sorel : Plus c’est loin, plus c’est grave ?

Jean-Luc Vuillemin : Plus c’est loin, plus ça prend de ressources sur l’Internet mondial. Il y a des cas où ça peut se comprendre, il y a des cas où on peut se poser plus de questions. Il y a des pays qui ont des politiques extrêmement strictes en matière de localisation des données et qui font en sorte que les données qui sont utilisées par leurs internautes soient localisées sur leur territoire. C’est le cas de la Chine depuis très longtemps, c’est le cas de la Russie.

François Sorel : Ce n’est pas que pour des raisons techniques, des raisons politiques aussi.

Jean-Luc Vuillemin : Pas que pour des raisons techniques, il y a aussi des raisons politiques ou des raisons de sécurité qu’on peut très bien comprendre, de souveraineté nationale aussi.

François Sorel : Politiques on comprend, on est d’accord ou pas, mais voila, ça c’est autre chose !

Jean-Luc Vuillemin : La Russie s’est aussi lancée dans des programmes de relocalisation des données sur le territoire russe. Il se trouve qu’en Europe nous sommes extrêmement dépendants de contenus qui sont stockés aux États-Unis.

François Sorel : Encore une industrie, en tout cas une technologie, dans laquelle on est dépendants.

Jean-Luc Vuillemin : On est dépendants, effectivement. On commence à voir un certain nombre d’initiatives pour privilégier de l’hébergement de contenus en France, mais aujourd’hui la très grande majorité de nos contenus reste encore localisée aux États-Unis et c’est ça qui fait qu’en fait ces réseaux internationaux sont tellement importants parce qu’il faut aller chercher les contenus.

Il y a des technologies, notamment ce qu’on appelle les caches, les CDN [Content Delivery Network)], etc., qui visent à rapprocher les contenus des utilisateurs.

François Sorel : Pour qu’on comprenne bien, je suis, je ne sais pas, je dis n’importe quoi à Ajaccio, j’appuie sur mon bouton Netflix pour regarder La casa de papel, le signal vient d’où ? Je ne vais pas vous demander d’où exactement, mais il va être où ? Il va être à Paris, à Marseille, en Corse ? Il sera à Los Angeles ?

Jean-Luc Vuillemin : Ça dépend vraiment des utilisateurs. Netflix est un cas un peu particulier. Les contenus étant français, Netflix a développé une politique de localisation des contenus en France. Par contre quand vous allez par exemple chez Google.

François Sorel : YouTube.

Jean-Luc Vuillemin : Ou YouTube, voilà. Vous êtes à Ajaccio, vous appuyez sur votre bouton, on va localiser le contenu, on va s’apercevoir que le contenu est aux États-Unis, donc vous allez remonter d’Ajaccio à Marseille, vous allez ensuite monter de Marseille à Paris, ça ce sont les réseaux nationaux. À Paris on va récupérer votre trafic. Et mon boulot, le travail en fait de la fonction opérateur de réseau international d’Orange, c’est de faire en sorte que dès que la ressource à laquelle vous voulez accéder n’est plus localisée en France — que ce soit un utilisateur téléphonique, que ce soit un site internet, que ce soit une vidéo — on puisse mettre en œuvre l’ensemble des moyens qui peuvent être des fibres optiques, qui peuvent être des câbles sous-marins, qui peuvent être du satellite, l’ensemble des moyens qui vont vous permettre d’accéder à cette ressource.

François Sorel : On reprend le cas de YouTube. YouTube n’a pas des caches en France avec les vidéos les plus populaires ? On est d’accord, quand même, je ne vais pas forcément aller prendre une vidéo à New-York chez Google.

Jean-Luc Vuillemin : Absolument. Bien sûr que non. Il y a quand même plusieurs éléments. D’abord, même si cette vidéo est populaire et qu’elle a été localisée en France, à un moment il aura bien fallu qu’elle traverse l’Atlantique, donc elle va forcément utiliser ce réseau international.

François Sorel : Mais une fois.

Jean-Luc Vuillemin : Une fois. Les caches ce sont des mécanismes dynamiques, donc tous les contenus ne peuvent être cachés en France. Les caches c’est très efficace, on a un ratio de 1 à 10 à peu près entre la capacité reçue du réseau international et la capacité délivrée localement. Mais quand on parle de plusieurs térabits de trafic, ça reste quand même des volumes considérables.

François Sorel : Votre métier. Vous, on l’a deviné, votre objectif c’est d’assurer la bonne continuité et la capacité réseau entre les continents. Pour ça il faut tirer les câbles sous la mer, il n’y a pas 36 solutions. Vous me disiez tout à l’heure, le premier câble date de quelle époque ?

Jean-Luc Vuillemin : Les câbles sous-marins, c’est une technologie qui est très ancienne. Le premier câble sous-marin date de 1850. Il a été tiré en 1850 entre la France et l’Angleterre.

François Sorel : France Angleterre, donc il traversait la Manche.

Jean-Luc Vuillemin : Il traversait la Manche. C’était quelque chose de très rudimentaire, c’était juste à l’époque un gros tuyau de cuivre avec un isolant. C’est d’ailleurs l’invention de l’isolant qui a permis de créer des câbles sous-marins.

François Sorel : Parce que sans cet isolant tout s’oxyde et ça ne marche pas.

Jean-Luc Vuillemin : C’est exactement ça. D’ailleurs l’invention du câble, la notion même de câble est très légèrement antérieure, elle date de 1834. C’est en 1834 qu’on a créé le premier câble, c’est von Siemens qui a créé le premier câble en 1834.

François Sorel : Siemens, qu’on connaît.

Jean-Luc Vuillemin : Absolument, qui a donné lieu après à des tas d’autres développements.

François Sorel : Merci à lui.

Jean-Luc Vuillemin : 1850, le premier câble sous-marin entre la France et l’Angleterre. Après ça a été très vite. Quand on regarde les cartes, on ne peut être qu’étonné. Dans les années 1900 il y avait déjà plusieurs centaines de câbles sous-marins à travers le monde et la France était d’ailleurs un très gros nœud d’accueil de câbles sous-marins.
Après, c’est une technologie qui a connu des hauts et des bas parce que, comme vous l’avez dit, tout ce qu’on pouvait passer sur les câbles sous-marins c’était du morse. Il y a des technologies qui sont apparues comme la radio. La radio permettait de passer la voix, donc, à un moment, il y a eu une concurrence entre la radio et les câbles sous-marins.

François Sorel : Entre les continents, entre les US et par exemple l’Europe, la radio ça marchait ?

Jean-Luc Vuillemin : Eh bien si ! En 1920, AT&T et les PTT français avaient mis en place un système de communication radio entre l’Angleterre — à côté de Rugby il y avait un émetteur qui faisait 500 mégawatts — et un émetteur situé à Terre-Neuve, et on passait de la radio sur l’Atlantique. Ça existait.

François Sorel : Incroyable, dingue. Il y a quoi. Il y a 5000 kilomètres, quelque chose comme ça ?

Jean-Luc Vuillemin : C’est ça- Il y avait une voie montante et une voie descendante, ce n’était pas donné, c’était de l’ordre de l’équivalent de 120 euros la minute, à peu près, mais ça marchait.

François Sorel : C’était le début du roaming finalement, c’est dingue !

Jean-Luc Vuillemin : En fait les câbles sous-marins ont repris un peu le dessus après la Deuxième Guerre mondiale puisqu’on a inventé le répéteur. Le répéteur c’est l’équipement qui permet de régénérer le signal à intervalles réguliers et qui a fini par permettre de transférer de la voix sur les câbles sous-marins.

François Sorel : Pour qu’on comprenne bien, si je tire un câble entre New-York et Brest, je dis n’importe quoi, si je ne mets pas de répéteur au milieu, il n’y a rien au bout en fait.

Jean-Luc Vuillemin : Le signal s’affaiblit et au bout d’un certain temps, effectivement, votre signal est très faible. C’est d’ailleurs pour ça que dans es premiers câbles sous-marins, avant l’invention du répéteur, on envoyait des tensions extrêmement puissantes pour que le courant arrive de l’autre côté.

François Sorel : Pour que ça arrive de l’autre côté. On est d’accord.

Jean-Luc Vuillemin : Il y a des câbles qui ont brûlé, qui ont cramé, parce qu’on a mis trop de tension.

François Sorel : On testait à l’époque.

Jean-Luc Vuillemin : Exactement.

François Sorel : Aujourd’hui combien y a-t-il de câbles qui circulent dans les océans, sous les océans ?

Jean-Luc Vuillemin : Je dirais à peu près 300-350 câbles, c’est très variable, on en installe tous les jours, on en enlève, on démonte également les plus anciens.
Ce qu’il faut surtout retenir c’est que 99 % du trafic intercontinental, toutes natures confondues, donc bien évidemment de l’Internet, passe par des câbles sous-marins. L’infrastructure de communication mondiale est, de façon extraordinairement majoritaire, dépendante des câbles sous-marins.

François Sorel : Et le pour cent qui reste c’est quoi ? C’est le satellite ?

Jean-Luc Vuillemin : Un tout petit peu de satellite. Le satellite a été un concurrent du câble sous-marin pendant plusieurs années jusqu’à l’invention de la fibre optique. Dès que les câbles sous-marins à fibre optique sont arrivés, ils ont présenté un bilan économique qui était tellement supérieur à celui des satellites qu’on a arrêté d’utiliser les satellites pour transférer massivement de la donnée.
Le satellite continue d’avoir un domaine d’utilisation qui est celui, évidemment, des zones dans lesquelles il n’y a pas de possibilité de câbles sous-marins. Aujourd’hui le satellite est très utilisé pour la mobilité : les navires, les trains, les voitures, les choses qui bougent, évidemment.

François Sorel : Les avions.

Jean-Luc Vuillemin : Les avions, bien évidemment, qui ne peuvent pas avoir de câbles, eh bien on va utiliser le satellite pour cette connectivité.

François Sorel : Un avion avec un câble ça serait compliqué.

Jean-Luc Vuillemin : Après il y a aussi des situations qui sont très propices à l’utilisation du satellite, ce sont toutes les notions d’intervention d’urgence. Par exemple La Croix Rouge, quand elle projette des équipes pour les catastrophes, etc., utilise du satellite. Les armées, également, quand elles font de la projection de force, utilisent le satellite. Il y a une instantanéité de la communication par satellite qui est très supérieure à celle qu’on peut faire avec des câbles.

François Sorel : Alors ces câbles, pour la plupart ce sont les opérateurs télécoms qui décident de les installer. J’imagine qu’il y a des accords entre les télécoms américains, français. Orange est un opérateur, c’est pour ça que vous êtes là aujourd’hui, c'est-à-dire que vous êtes le seul opérateur français à avoir toutes les installations, tout le matériel pour installer ces câbles, vous avez des bateaux, vous avez des chaluts.

Jean-Luc Vuillemin : Non, pas de chaluts, on ne fait pas de pêche, on ne s’est pas encore lancé dans la pêche.

François Sorel : Excusez-moi, je ne suis pas un spécialiste du vocabulaire marin, je suis désolé. Comment on appelle ces bateaux en fait ? Ils ont un nom particulier ?

Jean-Luc Vuillemin : Oui, bien sûr, ce sont des câbliers.

François Sorel : Des câbliers.

Jean-Luc Vuillemin : Des câbliers. En anglais CS, devant vous avez CS, ça veut dire cable ships, et vous avez également un autre type de navires, vous avez des navires de Survey, puisqu’un câble sous-marin est toujours fait sur mesure, un câble sous-marin sur étagère ça n’existe pas. On fabrique un câble sous-marin pour un parcours très précis, donc avant de lancer la fabrication, on va envoyer un navire qui va cartographier le fond, qui va cartographier les différentes routes et c’est sur la base de ces informations qu’on fabriquera ensuite le câble.

François Sorel : Et on pose un câble au fond de l’océan, comme ça.

Jean-Luc Vuillemin : Eh oui, on pose un câble au fond de l’océan, depuis des siècles maintenant.

François Sorel : À quelle profondeur ? Ça peut aller jusqu’à quelle profondeur ?

Jean-Luc Vuillemin : Jusqu’au fond de la mer. De mémoire, la plus grande profondeur marine c’est 11 000 et quelque chose, la fosse des Mariannes c’est 11 400 mètres, je crois. Il nous est arrivé de poser à moins 9000. Quand vous faites par exemple un transpacifique, quand vous arrivez depuis les États-Unis vers le Japon, vous avez une faille qui longe le Japon, elle est à moins 9000 mètres, il nous est arrivé de poser à moins 9000 mètres.

François Sorel : Et vous n’avez pas le choix.

Jean-Luc Vuillemin : Eh bien non ! Il faut poser au fond.

François Sorel : C’est incroyable ! Donc vous savez exactement où va tomber le câble ?

Jean-Luc Vuillemin : Non seulement on sait exactement mais c’est prévu à l’avance, il n’y a aucune latitude. On pose le câble où il est prévu.

François Sorel : Ça demande une cartographie incroyable des fonds sous-marins.

Jean-Luc Vuillemin : C’est ça. C’est pour ça qu’on a des navires spécialisés qui, avant la pose, vont faire un relevé extrêmement précis.

François Sorel : Ils scannent, en quelque sorte, les fonds sous-marins.

Jean-Luc Vuillemin : On sait où le câble est posé à 10 centimètres près.

François Sorel : Jean-Luc Vuillemin , ce qu’il y a aussi d’intéressant, je le disais tout à l’heure, les opérateurs télécoms installent ces câbles, mais maintenant il y a les GAFA, il y a Google, il y a Facebook, il y en a peut-être d’autres, je ne sais pas si Apple a prévu de tirer des câbles.

Jean-Luc Vuillemin : Pas à ma connaissance.

François Sorel : Est-ce qu’il faut s’en réjouir ou est-ce qu’il faut s’en inquiéter ?

Jean-Luc Vuillemin : Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou s’il faut s’en inquiéter, mais c’est un état de fait. Et c’est un état de fait d’une importance considérable.
Comme vous l’avez dit, tous les GAFA ne sont pas intéressés par les câbles sous-marins. Ceux qui sont vraiment les plus actifs aujourd’hui ce sont Facebook et Google, Amazon un peu moins, Apple, à ma connaissance, n’a pas fait d’incursion dans le domaine des câbles sous-marins, Microsoft a fait quelques petites choses assez limitées.

François Sorel : Ils louent des capacités, on est d’accord.

Jean-Luc Vuillemin : Ils louent des capacités.

François Sorel : J’imagine qu’Amazon, avec son système de cloud, doit louer des capacités monstrueuses.

Jean-Luc Vuillemin : Absolument. Encore une fois, ce n’est pas parce que vous avez un besoin que vous décidez forcément de construire, vous pouvez aussi louer.

François Sorel : Oui, bien sûr. Après c’est une équation économique.

Jean-Luc Vuillemin : C’est une équation économique et stratégique. Quand je m’amuse à faire la somme de tous les investissements que Facebook a annoncés dans les câbles sous-marins, j’atteins un niveau d’investissement sur les trois dernières années qui est quand même de l‘ordre de quatre milliards de dollars. Quatre milliards de dollars ! C’est considérable !

François Sorel : L’objectif de Facebook c’est quoi ? À votre avis c’est d’avoir son propre réseau ? Mondial ?

Jean-Luc Vuillemin : Il y a plusieurs objectifs.
Le premier, évidemment, tous ces GAFA se sont lancés à l’origine dans les câbles sous-marins parce qu’ils avaient des besoins. Ils jugeaient plus efficace économiquement et stratégiquement de bénéficier de leurs propres infrastructures plutôt que d’être dépendants des opérateurs, donc il y a une vraie logique économique et une logique d’utilisation au quotidien. Après, c’est vrai que du coup ça change un peu leurs relations avec les opérateurs, donc je pense que ce n’est pas quelque chose qui leur déplaît non plus.

François Sorel : C’est une menace pour des opérateurs télécoms ou pas ?

Jean-Luc Vuillemin : Encore une fois c’est un état de fait.

François Sorel : Est-ce qu’on peut imaginer demain Facebook ou Google dire « merci Orange, merci beaucoup, bonne journée, j’ai tout ce qu’il me faut, je n’ai plus besoin de vos services », en tout cas, on va dire pour le réseau entre les continents.

Jean-Luc Vuillemin : Je dirais que personne n’est obligé d’utiliser les câbles sous-marins de quelqu’un d’autre. Pourquoi on tire nos propres câbles sous-marins ? C’est pour bénéficier d’une certaine indépendance en la matière. Même si Google et Facebook sont intéressés par les câbles sous-marins, ils ne sont pas intéressés par tous les câbles sous-marins. Par exemple quand on fait un câble entre l’Europe et les États-Unis oui, tout le monde est intéressé. Quand vous faites un câble pour relier la Martinique et la Guyane pour sécuriser le trafic internet de la Guyane, je peux vous assurer que les concurrents ou les amateurs ne se bousculent au portillon. Et s’il n’y avait pas quelqu’un comme Orange pour le faire !

François Sorel : Et là il y a des enjeux de souveraineté. On est d’accord.

Jean-Luc Vuillemin : Absolument. Nous avons posé l’année dernière un nouveau câble justement sur la Guyane pour sécuriser l’accès de la Guyane, nous en avons posé aussi un deuxième sur Mayotte pour les mêmes raisons.

François Sorel : Ça veut dire qu’il n’y a plus problème d’internet haut débit aujourd’hui dans les départements des DOM-TOM.

Jean-Luc Vuillemin : Je ne dirais pas ça, mais je dirais que la connectivité internationale, l’accès à la connectivité internationale pour les DOM – les TOM c’est une autre problématique, les TOM ont gardé la compétence dans les câbles sous-marins, ce sont eux qui gèrent leur truc –, mais pour les départements d’outre-mer, il n’y a pas de problème d’accès à la capacité internationale.

François Sorel : Martinique, Guadeloupe, Réunion.

Jean-Luc Vuillemin : Il n’y a pas de problème de résilience des câbles qui les connectent.

François Sorel : Dernière petite question, ça passe vite.
On voit là encore que certains GAFA se lancent à la conquête de l’espace. Elon Musk fait partir sa fusée pour envoyer des gens on ne sait pas où, peut-être sur Mars dans quelques années, mais on voit qu’il y a aussi toute une bataille de l’Internet par satellite, avec des satellites à basse orbite qui permettraient peut-être de couvrir le monde entier. Qu’est-ce que vous en pensez techniquement ? Est-ce que c’est quelque chose qu’Orange surveille ? Et troisièmement, est-ce que ça peut être l’Internet de demain et faire de l’ombre aux câbles que vous venez de nous présenter ?

Jean-Luc Vuillemin : Ce qu’il faut savoir c’est qu’on continue, dans le monde et chez Orange, à utiliser du satellite, on a encore une activité de satellite. Les avions d’Air France, par exemple, utilisent les réseaux satellites d’Orange et, pour un certain nombre de pays ou de projections, on utilise également des capacités satellites qui sont mises en œuvre par Orange.

François Sorel : Ce sont des satellites à très haute orbite, des géostationnaires.

Jean-Luc Vuillemin : Ce sont principalement des géostationnaires, pas exclusivement parce qu’on commence à utiliser des constellations. Le principe des constellations est quand même relativement simple. Pour qu’un satellite soit stable, il faut le mettre haut, il faut le mettre à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de hauteur, donc ça prend du temps. Si vous descendez ce satellite pour diminuer le délai d’accès à ce satellite.

François Sorel : Ce que tout le monde recherche.

Jean-Luc Vuillemin : Ce que tout le monde recherche, il n’est plus stable, il bouge par rapport à la position d’un observateur posé sur la Terre.

François Sorel : Il bouge pourquoi ? Parce qu’il y a des vents ?

Jean-Luc Vuillemin : Le fait qu’un satellite en très haute altitude, sur ce qu’on appelle une orbite géosynchrone, ne bouge pas, c’est simplement qu’il tourne, mais il tourne à la même vitesse que la Terre.

François Sorel : Donc il est immobile, en fait.

Jean-Luc Vuillemin : Il est immobile. Quand on le rapproche de la Terre, les orbites ne sont plus synchrones et il tourne plus vite que la Terre. Donc pour l’observateur qui est situé sur la surface terrestre, le satellite est à défilement.

François Sorel : C’est pour ça que pour les projets d’Internet par satellites à basse orbite, il faut des centaines voire des milliers de satellites.

Jean-Luc Vuillemin : C’est ça, il faut plusieurs satellites, et on va bouger de satellite en satellite pour assurer la couverture.

François Sorel : Vous y croyez ou pas à cette technologie ?

Jean-Luc Vuillemin : Moi j’y crois. Ça marche. Il existe déjà des constellations, pas de plusieurs milliers de satellites comme veut le faire par exemple SpaceX, mais de plusieurs dizaines, oui, ça existe aujourd’hui et c’est déjà utilisé.

François Sorel : C’est l’avenir de l’Internet dans le monde ou pas à votre avis ?

Jean-Luc Vuillemin : Je pense que c’est un mode d’utilisation qui est intéressant, qui peut répondre à certains besoins. Maintenant, ce sont quand même des systèmes qui posent des problèmes capacitaires. On ne sait pas égaler la capacité d’un câble sous-marin avec ce satellite.

François Sorel : Comme la 4G.

Jean-Luc Vuillemin : Et puis en plus, surtout, il y a une vraie question de modèle économique. Il ne faut pas oublier que la planète est composée à 66 % d’eau. Quand vous dépensez plusieurs centaines de milliards d’euros pour couvrir la Terre, 66 % de votre investissement couvre les poissons.

François Sorel : Oui, c’est ça. Après, ce qui fait rêver, c’est qu’on peut imaginer que 98 % de la planète pourrait être couvert en très haut débit. C’est ça qui est fascinant.

Jean-Luc Vuillemin : Absolument. Tout à fait.

François Sorel : Quand on y pense on se dit qu’avec un petit récepteur on pourrait avoir une connexion équivalente à celle que qu’on a à la maison.

Jean-Luc Vuillemin : Exactement. Et en mobilité. Le gros intérêt c’est surtout la mobilité.

François Sorel : Orange investit là-dedans ? Ce sont des investissements colossaux !

Jean-Luc Vuillemin : Ce sont des investissements colossaux. Nous utilisons déjà les services d’un certain nombre de constellations, encore une fois des constellations à très basse altitude avec plusieurs milliers ou centaines de satellites il n’y en a pas encore aujourd’hui sur le marché. Celle qui était la plus avancée s’appelait OneWeb, elle a fait faillite il n’y a pas longtemps. Je peux vous dire qu’on travaille par exemple avec SpaceX, on fait des tests avec eux, on a une collaboration qui est assez fructueuse.
Après, ces satellites, enfin ces constellations posent aussi des tas d’autres problèmes.

François Sorel : La pollution de l’espace ?

Jean-Luc Vuillemin : Exactement. C’est plusieurs milliers de satellites en orbite basse. Ce sont des satellites très simplifiés, etc., mais effectivement ça pose le problème de la pollution spatiale, de l’accès aux couches hautes, ça pose la question des fréquences qu’utilisent ces satellites. C’est une problématique qui est complexe mais qui est extrêmement intéressante.
Après, ça ne viendra pas en substitution, je ne crois pas à la capacité des satellites à substituer les câbles sous-marins. Ce sera un complément.

François Sorel : Ce sera une porte d’accès. Mais est-ce que ça viendra demain concurrencer la 4G ou la 5G par exemple ? Est-ce que demain avec ça, je suis dehors, je pourrais capter un satellite, rapidement ?

Jean-Luc Vuillemin : En termes de norme, la 5G est le premier réseau qui permet d’utiliser le satellite comme moyen d’accès à un cœur de réseau 5G. Donc vous pouvez faire de la 5G en utilisant un satellite et en ayant un téléphone satellitaire ; c’est prévu, ça peut se faire.

François Sorel : Donc la 5G pourra demain être diffusée par satellite.

Jean-Luc Vuillemin : Elle pourra partir d’un téléphone portable traditionnel et atterrir à l’autre bout sur un lien satellite. Oui, c’est possible en 5G.

François Sorel : C’est passionnant. Notre temps est fini. J’avais encore plein de questions mais ça sera peut-être pour une prochaine fois. C’est passionnant. Merci beaucoup Jean-Luc Vuillemin d’avoir été avec nous.

Jean-Luc Vuillemin : Avec plaisir, merci.

François Sorel : De quoi j’me mail est terminé. Merci de nous avoir suivis. On sera là bien sûr la semaine prochaine. Si vous voulez réagir sur les sujets qu’on vient d’évoquer le hashtag DQJMM sur Twitter vous attend ou bien sur la page de Facebook De quoi j’me mail.
Portez-vous bien, bon week-end et on sera là la semaine prochaine.

Revue de presse de l'April pour la semaine 29 de l'année 2020

lun, 07/20/2020 - 22:28

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[Numerama] Notepad++ prend parti pour Hong Kong, au risque de subir un nouveau raid de militants pro-Chinois

Le vendredi 17 juillet 2020.

Notepad++ dédie sa dernière mise à jour à Hong Kong, qui fait face à une ferme reprise en main de la Chine.

[L'Economiste] Les biens communs, ça sert à quoi?

Le jeudi 16 juillet 2020.

Quel est le point commun entre le programme d’aide aux médias marocains, Wikipédia et les gestes de précaution anti-Covid-19?

[Le Monde.fr] L’accord sur le transfert de données personnelles entre l’UE et les Etats-Unis annulé par la justice européenne

✍ Damien Leloup et Grégor Brandy, le jeudi 16 juillet 2020.

Ce dispositif adopté en 2016 est utilisé par la quasi-totalité des grandes entreprises américaines pour traiter les données personnelles (identité, comportement en ligne, géolocalisation…) de leurs utilisateurs européens.

Et aussi: [GinjFo] Ordinateurs de bureau, Windows continue de reculer au profit de Linux!

✍ Jérôme Gianoli, le mercredi 15 juillet 2020.

Les derniers chiffres de NetMarketShare confirment une tendance inquiétante pour Microsoft. Windows recule sur le marché des ordinateurs de bureau.

[Nextgen-Auto.com] Les pièces de F1 en open-source: révolution ou poudre aux yeux?

✍ A. Combralier, le lundi 13 juillet 2020.

Dans le but de rapprocher les performances entre équipes comme de réduire les coûts, la F1 a décidé d’une mesure encore peu commentée: mettre en place un système open-source, pour que les plans de certaines pièces soient accessibles à toutes les écuries. Ce système pourra être testé l’an prochain, mais sera surtout obligatoire en 2022, pour l’arrivée du nouveau règlement.

Protection des données de santé - Question de la sénatrice Morin-Desailly au ministre de la Santé Olivier Véran

ven, 07/17/2020 - 15:07


Titre : Protection des données de santé
Intervenant·e·s : Catherine Morin-Desailly, sénatrice - Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé - Gérard Larcher, président du Sénat
Lieu : Questions d'actualité au gouvernement - Sénat
Date : 16 juillet 2020, après-midi
Durée : 5 min
Visualiser la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Catherine Morin-Desailly en 2019 - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Gérard Larcher, président du Sénat : La parole est à Madame la présidente Catherine Morin-Desailly pour le groupe de l’Union centriste. Vous avez la parole.

Catherine Morin-Desailly, sénatrice : Merci Monsieur le président.
Ma question s’adresse au ministre de la Santé. Il y a quelques semaines, lors des débats sur la loi d’urgence sanitaire, je vous interrogeais, tout comme votre collègue Cédric O, sur les raisons qui ont conduit le gouvernement à choisir Microsoft, un GAFAM, pour gérer les données de santé recueillies par la plateforme Health Data Hub. Une décision prise à l’automne 2019 dans des conditions opaques, dénoncées par un collectif d’experts, sans appel d’offres, au détriment de toute entreprise française ou européenne. La réponse de Cédric O, argumentant qu’il n’y avait aucune entreprise française capable de répondre aux exigences techniques, a été pour le moins édifiante. Elle a d’ailleurs soulevé beaucoup de protestations dans les jours qui ont suivi.
Depuis les débats vont bon train et je me réjouis qu’il y ait une prise de conscience, y compris dans les rangs de votre majorité, de menaces sérieuses pour notre souveraineté.
Je note que lors de la conférence de presse StopCovid vous avez, du coup, annoncé un nouvel appel d’offres. À cette occasion, le directeur de l’ANSSI [Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information] a fortement suggéré de sélectionner des entreprises ayant leur siège en Europe. La présidente de la CNIL [Commission nationale de l'informatique et des libertés] ne dit pas mieux dans les avis1 formulés depuis.
Mon groupe aimerait connaître le calendrier de cet appel d’offres et les conditions d’élaboration de son cahier des charges devant permettre à des entreprises françaises de bâtir cette plateforme et ne pas dépendre de sociétés américaines, nous soumettant ainsi à une législation étrangère peu protectrice.
En l’état, Monsieur le ministre, deux questions fondamentales qui attendent des réponses politiques et non techniques.

  • Oui ou non, les données des Français sont-elles un actif stratégique majeur ?, auquel cas elles ne sauraient être mises entre les mains d’acteurs étrangers.
  • Oui ou non va-t-on se doter enfin d’une politique industrielle offensive permettant d’accompagner nos entreprises et appliquer la préférence communautaire comme ont su le faire les Américains, créant l’écosystème que nous connaissons, dans lequel nous vivons aujourd’hui ?

Gérard Larcher, président du Sénat : Pour vous répondre la parole est au ministre des Solidarités et de la Santé. Monsieur Olivier Véran, vous avez la parole.

Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé : Madame la sénatrice Morin-Desailly je vous remercie pour cette question comme je vous remercie pour l’implication que vous mettez dans ce dossier fondamental. J’ai d’ailleurs lu dernièrement dans la presse une interview et je m’attendais à cette question quand j’ai vu que vous alliez m’interroger, ce qui m’a permis de travailler un peu le sujet puisque, comme vous l’avez souligné vous-même, c’est une décision qui a été prise bien avant mon arrivée mais dont je suis évidemment, par essence même, solidaire. Néanmoins, vous soulignez, vous soulevez quelques questions fondamentales.
Première question que vous me posez : est-ce que les données de santé sont un enjeu de souveraineté ? Est-ce que c’est important ? La réponse est évidemment oui et je n’ai pas passé ici quelques journées et quelques nuits à débattre de StopCovid, Contact Covid et autres applications pour vous dire aujourd’hui le contraire. Les données de santé sont absolument essentielles dans leur exploitation, dans leur partage, dans leur sécurisation, et ces données doivent évidemment rester de gestion et de sécurisation françaises.
Deuxième question que vous posez : quand serons-nous à la hauteur, si je comprends bien et si je résume, des Américains ou d’autres puissances type GAFA dans la capacité de développer du numérique ? Madame la sénatrice, vous le savez comme moi, et personne ici n’est plus irresponsable qu’un autre, la France investit, ces dernières années, quelques centaines de millions d’euros dans les technologies du numérique, là où les États-Unis investissent plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, sur la même période. C’est un enjeu majeur et Cédric O, qui était secrétaire d’État au Numérique, a évidemment énormément travaillé sur ce sujet-là.
Pour vous répondre, de ce que j’ai vu du dossier, et je l’ai vu dans son entièreté, il y a une phase de préfiguration au cours de laquelle il fallait agir vite, identifier un acteur capable de développer une plateforme de gestion et de sécurisation des données. Factuellement et juridiquement, le président de l’ANSSI l’a d’ailleurs conforté, Microsoft est considéré dans son entité gestionnaire des données de santé françaises comme une entité européenne, même si le groupe est américain.
Maintenant oui, il y aura un appel d’offres, puisque dans le fonctionnement au quotidien et dans la durée nous serons amenés à faire un appel d’offres et j’espère que nous pourrons identifier un grand acteur européen, voire pourquoi pas français, pour assurer, dans la durée, la gestion, le stockage et le partage de ces données.

Catherine Morin-Desailly, sénatrice : Ma question, Monsieur le ministre, est on ne peut plus d’actualité puisque aujourd’hui nous apprenons que considérant que les risques d’ingérence des services de renseignement américain sur les données des Européens étaient trop grands, la Cour de justice de l’Union européenne vient d’invalider2 l’accord de transfert des données dit Privacy Shield. Microsoft obéit bien à cette législation américaine, ne nous trompons pas !
Ce que je pense c’est qu’il nous faut désormais un cadre législatif qui impose la data residency : les données en Europe, traitées en Europe ! Il faut travailler à ce sujet. Monsieur le Premier ministre a annoncé un plan de relance de 40 milliards d’euros, je propose aussi qu’on investisse massivement dans ces filières pour garantir notre souveraineté industrielle et numérique.

Gérard Larcher, président du Sénat : Merci Madame la présidente.

[Applaudissements]

Algorithme, biaise-moi - Christophe Prieur - Binge Audio

ven, 07/17/2020 - 07:13


Titre : Algorithme, biaise-moi
Intervenants : Christophe Prieur - Thomas Rozec
Lieu : Programme B - Binge Audio
Date : juillet 2020
Durée : 18 min
Écouter le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Les réseaux de neurones - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Bien qu’elles aient régulièrement fait la preuve de leur partialité, les machines, algorithmes et autres IA sont encore souvent présentés comme des outils neutres et objectifs. Sauf que, polémique après polémique, on s’aperçoit que cette technologie, de plus en plus présente dans nos vies, non seulement se nourrit des biais de la société, mais les amplifie parfois.
À quel moment ces biais se mettent en place entre conception et usage ? Pourquoi cette idée persistante de la machine détentrice d’une vérité objective ?

Transcription

Thomas Rozec : Salut. C’est Thomas Rozec.
À la fin du mois de juin, un fait divers américain a réveillé une question aussi cruciale qu’actuelle, celle de la place et de la potentielle nocivité des technologies de surveillance dans nos vies. L’histoire c’est la suivante, vous l’avez peut-être vu passer, un afro-américain, Robert Williams, s’est retrouvé 30 heures en détention après avoir été arrêté chez lui, devant ses enfants. Le motif : le logiciel de reconnaissance faciale utilisé par la police de Détroit, où il habite, l’avait identifié, avec la photo de son permis de conduire, comme étant responsable de plusieurs vols dans des bijouteries. Sauf que, vous me voyez venir, le logiciel s’est trompé. Heureusement, la police a fini par admettre l’erreur et à le relâcher sans que ça n’aille plus loin. Mais tout de même, voila qui remet à l’avant un problème pressant. Ces machines prétendument intelligentes, qui prennent un poids grandissant dans non existences, sont rongées par les mêmes biais racistes, sexistes, homophobes, qui grignotent nos sociétés. Pourquoi est-ce qu’on continue de faire semblant de l’ignorer ? Ce sera notre épisode du jour. Bienvenue dans programme B.

Voix off de Robert Williams : I picked up the piece of paper, put it next to my face and I said: This is not me. I hope you are not thinking all black people look alike. And then he says: the computer says it's you.

Thomas Rozec : Notre invité, pour en discuter, c’est Christophe Prieur. Il est docteur en algorithmes, sociologue du numérique et des données à Telecom Paris. J’ai commencé par lui demander comment se mettaient en place ces fameux biais au sein même des algorithmes.

Christophe Prieur : La technique qui fait que maintenant on parle énormément de l’intelligence artificielle depuis quelques années, c’est surtout avec le décollage des réseaux de neurones. Ce que font les réseaux de neurones c’est qu’ils s’appuient sur plein, plein d’exemples, des milliers, des millions d’exemples et, en s’appuyant sur ces exemples-là, ils s’adaptent. Donc on a plein, plein d’exemples de photos qui contiennent un visage et de photos qui ne contiennent pas un visage. Sur ces plein, plein d’exemples, les réseaux de neurones analysent les différentes composantes de l’image et, à la fin de cette analyse, ils regardent ce qu’on savait sur l’image, la connaissance à priori qu’on avait sur l’image c’est-à-dire il y a un visage ou il n’y a pas de visage, est-ce que oui ou est-ce que non ? Si c’est oui, le réseau de neurones revient en arrière sur les différentes analyses de cette image, sinon il adapte les paramètres d’analyse de cette image. À partir des différents exemples qu’il a vus il fait une prédiction et, en fonction de la réponse qu’on lui indique, il dit « mes prédictions étaient bonnes, n’étaient pas bonnes, etc. »
Un des éléments les plus évidents qui sont mis en avant quand on parle des biais des algorithmes c’est la base d’apprentissage, c’est-à-dire sur quoi l’algorithme s’est appuyé. Ces milliers et millions d’exemples c’était quoi ? Il y a des millions d'exemples. L’exemple classique c’est si l’algorithme s’appuie sur des visages de Blancs, il ne saura pas bien travailler sur des visages de Noirs parce que ça n’a absolument rien à voir étant donné la manière dont il traite l’image.
Parmi les autres exemples qui ont été mis beaucoup en exergue sur cette question des algorithmes, prenons Parcoursup.

Plusieurs voix off : À trois semaines seulement de la rentrée, 66 000 bacheliers ne savent toujours pas où ils iront en septembre. Parcoursup1 devait pourtant être la réponse du gouvernement pour mieux orienter les lycéens vers l’université. Certains risquent même de se retrouver sans rien du tout dans quelques jours à peine.
En tout cas cette semaine la plateforme a connu de nombreux bugs avec notamment la saturation de serveurs et des candidats qui étaient placés tout en haut de la liste d’attente avant que la plateforme ne les descende tout en bas de la liste.
Ce n’est plus Parcoursup c’est Pôle Emploi sup ! Hou là.

Christophe Prieur : Ce n’est pas de l’intelligence artificielle, ce sont des procédures opérées par des humains et qui sont très classiques. Simplement, dans la manière dont Parcoursup avait été organisé, on a explicité cette notion d’algorithme en disant « chaque établissement va appliquer un algorithme », ce qu’on appelle les algorithmes locaux. Chaque établissement a sa propre procédure. Quand on dit « un algorithme », du coup ça veut dire qu’on explicite plein de paramètres alors que si on disait que c’est le responsable de la formation qui va regarder les dossiers, qui va dire oui, non, évidemment il a des critères, mais ces critères ne vont pas toujours être objectivés par quelque chose qui tient dans une description très formelle.
Le fait d’expliciter l’algorithme et de dire que c’est un ordinateur, c’est une procédure automatisée qui va appliquer le choix, le filtre, le classement, alors ça veut dire qu’on met des paramètres dedans. Les biais de la personne qui rentre les éléments dans l’algorithme vont être là.
Ça, ce sont les biais de la personne qui va fixer les paramètres. En fait il y a aussi d’autres biais, ce sont les biais de la personne qui a conçu l’ensemble du système. C’est-à-dire que là où le responsable de la formation doit dire je vais entrer mes paramètres, en fait ce sont des cases dans un tableur Excel ou des champs dans un formulaire. On n’a pas la main sur le formulaire, sur comment est constitué le formulaire. Et là, ce sont les biais des personnes qui ont conçu.
Donc il y a toute une chaîne de biais dans les algorithmes. Les personnes qui conçoivent un système ne sont pas forcément les personnes qui vont l’utiliser. Parfois on dit « tiens ça ce sont les biais des personnes qui ont utilisé le système » alors qu’en fait, déjà au départ, il y avait les biais des personnes qui l’ont conçu.

Thomas Rozec : Ce qui m’étonne, m’étonnera toujours, c’est justement qu’on prête à la machine – je dis la machine au sens très large pour englober tous ces différents éléments techniques que peuvent être les algorithmes et l’intelligence artificielle qui sont des choses assez différentes finalement –, du fait qu’elle soit une machine, une forme de pensée objective, en tout cas de positionnement objectif qui fait qu’elle est censée être débarrassée des biais, comme si on évacuait le paramètre humain de l’histoire. On n’a pas envie de le voir.

Christophe Prieur : Oui. Je ne sais pas si vous avez remarqué, j’ai parlé d’« objectivé » et pas « objectif » parce qu’il y a un malentendu sur ce terme « objectif ». Objectif c’est quoi ? Il y a un objet qui dit « voilà quelle est la mesure ». Cet objet peut venir avec énormément de biais. L’objectivité ne veut pas dire que c’est la vérité absolue.
J’ai une collègue qui travaille sur la gestion de crise avec les pouvoirs publics. C’était au moment de l’Euro, un truc de foot, elle était dans une cellule de crise et observait comment travaillaient les personnes qui supervisaient l’organisation, la sécurité autour du Stade de France et dans la fan zone sur le Champ de Mars ou je ne sais pas quoi. Il y avait des capteurs pour mesurer combien de personnes. La fan zone était limitée en nombre de personnes qu’on pouvait accepter. Là, on peut dire que c’est un critère objectif : les capteurs disent combien il y a de personnes, donc on s’appuie sur ce critère objectif. Ça faisait un quart d’heure que le truc avait commencé et les chiffres indiqués par les capteurs étaient complètement délirants par rapport à ce que disaient les personnes sur le terrain.
Bon, eh bien le critère est objectif. Le critère objectif ce n’est pas le nombre de personnes présentes sur le terrain, ça c’est une espèce d’idéal qu’on essaye d’atteindre avec et des appareils de mesure et des gens sur le terrain et des procédures. Le critère objectif c’était le nombre indiqué par le capteur qui est positionné à tel endroit. Si le capteur déconne pour une raison ou une autre, le nombre objectif, la valeur objective, elle est tout simplement aberrante. Donc l’objectivité, c’est ça. L’objectivité c’est « je m’appuie sur des objets », et ces objets ont des biais dans leur conception, ils ont des problèmes dans leur fonctionnement, des problèmes qu’on connaît en général un peu mais que très souvent on sous-estime. Très souvent, dans la conception des systèmes, il y a vraiment une sorte de croyance un petit peu trop optimiste dans la fiabilité des procédures et des systèmes qui sont mis en place.

Thomas Rozec : À cette croyance s’ajoute, c’est ce que je disais juste avant, le fait qu’on exclut de fait, pensant la machine capable d’être objective, les paramètres humains, on les oublie.

Christophe Prieur : Oui, c’est ça. Les paramètres humains sont très très souvent négligés. Un des sujets très chauds du moment sur la science des données, sur l’intelligence artificielle, ce sont les biais des algorithmes. Les personnes qui travaillent sur les outils d’intelligence artificielle disent « regardez il y a des biais ». Là on dit « ce qu’il nous faut ce sont des informaticiens qui vont travailler sur les biais », alors qu’en fait les biais, effectivement, ce sont des problèmes qui viennent de la manière dont les outils sont conçus, de la manière dont les outils sont utilisés, donc ce dont on a besoin c’est d’étudier les facteurs humains, c’est d’étudier les humains et étudier les humains c’est un métier, ça s’appelle la sociologie. Donc c’est assez marrant, c’est assez ironique.
Il y a 15 ans le big data s’est développé, j’ai participé au développement du big data. On arrivait, on disait « regardez, on va pouvoir faire des trucs avec ces millions de données qu’on a, on va dire des choses sur les individus ». Les sociologues disaient « oui, mais il y a des biais avec ces trucs-là. » On disait « oui, c’est vrai qu’il va y avoir des biais, donc il faut faire attention ». Dix ans plus tard les informaticiens arrivent et disent « vous savez quoi, tous ces algos eh bien ils ont des biais et ne vous inquiétez pas, on est là, on va s’en occuper ! » Donc il y a un truc un petit peu ironique dans ce mouvement-là. Ce que je trouve d’autant plus ironique c’est que la solution que les informaticiens proposent c’est de dire « bon, on va recruter des informaticiens qui vont s’occuper des biais ».
J’ai fait le saut, je me suis rendu compte que cette idée est un peu absurde, sans vouloir ramener le truc à moi, mais je me suis rendu compte que c’était absurde et qu’étudier les gens qui utilisent les trucs et qui les conçoivent c’est un métier. Ce dont a besoin l’intelligence artificielle maintenant c’est de sociologues qui étudient comment ces systèmes-là se construisent.

Thomas Rozec : Et qui étudient aussi, c’est sans doute un des aspects pour l’instant les plus inquiétants, la manière dont non seulement les machines ont des biais, mais elles peuvent aggraver les biais, c’est-à-dire qu’elles les entretiennent et les renforcent. On a vu le cas de cette personne qui avait été faussement identifiée par une IA qui s’était trompée sur son visage parce qu’elle n’était pas capable de faire la différence entre deux visages noirs. On a aussi vu le fameux exemple qui a beaucoup tourné, une photo du visage de Barack Obama qui a été pixelisée et que l’IA a reconstituée sous la forme d’un visage blanc. On a tous ces exemples qui nous montrent que non seulement l’IA, les algorithmes arrivent avec des biais mais aggravent les bais des autres et les biais des humains notamment.

Christophe Prieur : Les aggraver, je ne sais pas. Disons plutôt que ça a au moins l’avantage de mettre le doigt sur des choses qui sont là et qu’on a trop tendance à oublier. Je ne suis pas sûr que ça les aggrave.
Là où ça devient problématique c’est à quel point cette vision-là est négligée. À quel point on oublie et on ne veut pas voir, quand on met en place des systèmes comme ça, le fait que les systèmes seront défaillants de toute façon. Ils seront toujours défaillants, donc qu’est-ce qu’on fait quand ça va foirer, c’est-à-dire souvent ?
On est tellement toujours dans mettre en avant le succès… On ne peut pas mettre en avant le fait qu’il y aura des problèmes, on ne peut pas ! Ou plutôt on devrait pouvoir, je pense que ce serait quelque chose qui serait très louable pour une personnalité politique de prendre des décisions courageuses, de dire « là on sait qu’on ne peut pas avoir la certitude absolue, mais on a aussi l’expertise scientifique de dire on sait aussi quoi faire dans les cas où le système déraille. » Donc on met en place une procédure et on met aussi en place tout ce qui l’accompagne et qui permet de dire que toutes les fois où ça va dérailler ce sera prévu, ou tout au moins envisagé.

Thomas Rozec : Moi, surtout ce que ça me fait dire, c’est qu’en fait on a déployé tout cette techno autour de nous, toute cette IA qui n’est pas juste expérimentale dans des labos avec des chercheurs qui testent des trucs, mais c’est dans des domaines cruciaux, importants. En fait, ça a des implications très concrètes dans nos vies parce que cette techno est déjà présente et elle a été déployée sans trop de précautions, notamment de ce point de vue-là.

Christophe Prieur : Un très bon exemple c’est l'application StopCovid. Je ne sais plus dans quel contexte Cédric O a dit ce truc, si c’était une déclaration publique, si c’était un texte qu’il a écrit pour l’Assemblée, pour je ne sais pas quoi, je ne sais plus. Je me souviens de ce texte dans lequel il expliquait à quel point toutes les précautions avaient été prises et que vraiment, s’opposer à ce projet StopCovid, c’était presque criminel. En fait, dans tout ce qu’il écrivait et toute la discussion sur StopCovid, toute cette dimension de la gestion de l’erreur, en fait tout avait été passé sous silence. Qu’est-ce qui se passe quand l’appli se trompe? « Oui, ce n’est pas grave. » Non, ce n’est pas une réponse. On ne peut pas dire que ce n’est grave. Non ! « La personne ira se faire tester et voilà ! » Non ! En fait, toute la mise en place de ce système, sans parler de la question de l’habituation à un système de surveillance, enfin si, en en parlant, ça fait partie des éléments aussi : rendre de plus en plus acceptable un système de surveillance, ça fait partie des conséquences qui doivent être envisagées. Je comprends bien qu’un ministre a tout intérêt à ne pas attirer l’attention là-dessus, mais c’était vraiment frappant de voir le déni. Entendre un ministre dire « non, il n’y a pas de problème ». OK, c’est la défaite de la pensée.

Thomas Rozec : Ce qui assez génial c’est qu’en fait il y a paradoxe qui me frappe dans tout ça, c’est que, d’un côté, il y a une espèce de réification de la machine qui fait que la machine sait, elle sait de toute façon qu’elle ne peut pas se planter, elle ne peut pas se tromper, ce n’est pas possible, elle est censée être intelligente la machine ! Et, en même temps, il y a ce côté, cette espèce de peur dystopique d’une intelligence artificielle dont on perdrait le contrôle. À chaque fois ça exclut le paramètre humain et ça exclut complètement le fait que ce n’est pas la machine qui se trompe ou ce n’est pas la machine qui sait tout, ce n’est pas la machine qui ceci, qui cela, ce sont les humains derrière, ce sont les humains qui la conçoivent et la machine n’est pas du tout capable d’être plus intelligente que nous puisque, de toute façon, elle ne dépend que de notre intelligence à nous.

Christophe Prieur : Oui, c’est ça. Merci de souligner ce point-là. Il y a, en fait, deux camps un peu extrêmes, l’utopie et la dystopie, et, pour moi, les deux sont un peu à côté de la plaque. Il ne faut jamais négliger, effectivement comme vous le disiez, le facteur humain pas seulement dans les personnes qui utilisent ces machins-là, mais derrière, c’est-à-dire les gens qui mettent en place ces systèmes-là sont aussi faillibles, ont aussi une conscience et se disent « tiens, en fait là ce que je suis en train de faire c’est moche » et puis parfois se dire « là on pourra faire quelque chose de beaucoup plus sympa, on aurait telle fonctionnalité qui permet de faire ci et ça ». Facebook n’a pas été mis en place pour vendre les données des utilisateurs à des trucs de pub. Ça s’est déployé parce que les gens communiquaient, échangeaient des blagues, retrouvaient leurs anciens amis, etc. La technique ne se déploie pas seulement pour faire du mal, elle ne se déploie pas seulement pour faire du bien, elle se déploie pour plein d’autres choses. Et surtout, le projet initial d’un dispositif technique est souvent très décalé par rapport à ce qui va en sortir et ce qui va en sortir ça aura évolué vers du mieux et vers du moins bien.

Thomas Rozec : Et puis il y a une forme de facilité intellectuelle, ou de paresse, à se dire que de toute façon c’est la faute de la machine ou c’est la machine qui contrôle, de tout faire reposer, justement, sur quelque chose qui ne serait pas humain. Il y a une forme de facilité à se dire du coup ce n’est pas trop de notre faute, finalement, si ça déconne ou si ça crée des biais, si ça entretient des biais, ce n’est pas trop de faute finalement puisque c’est la machine, elle est con la machine, c’est de sa faute aussi. C’est aussi une manière d’exclure notre responsabilité d’humain, soit d’usager, soit de créateur, de concepteur de l’équation.

Christophe Prieur : C’est vrai. J’ai souvent en tête cet exemple d’un guichet avec une personne en face qu’on considère comme abruti fini et qui dit « eh bien non, la machine ne veut pas ». Je trouve que cette image marche assez bien dans plein de situations et pas mal de discours peuvent se réduire à ça. En fait oui, si la machine ne veut pas, effectivement, « je sais bien que ce n’est pas la machine en vrai, qu’il faudrait aller voir, etc., mais tu m’emmerdes j’ai autre chose à faire. » Donc la réponse est tellement facile, dire « oui, c’est le système, c’est la faute au système. Oui, tu sais, je sais bien moi aussi, mais tu sais comment c’est. »
Je pense qu’à chaque étape de ces trucs-là on doit pouvoir dire « non, allez, OK, je sais que tu as la flemme, tu n’as pas envie, etc. », mais il faut quand même mettre des grains de sable régulièrement sinon le truc ne changera pas. En même temps c’est usant de sans arrêt se battre. On ne peut pas non plus se battre tout le temps contre des moulins à vent mais rien que distiller cette idée-là que non, ce n’est pas une machine, ce sont des humains, ce sont des décisions et les décisions ça se change, ça s’influe, on n’est pas toujours obligé de faire de l’excès de zèle par rapport à des procédures qu’on considère absurdes. Derrière les procédures ce sont des humains et ça se change !

Thomas Rozec : Et surtout, ce qu’il faut garder en tête, c’est éviter que ces débats sur les défauts et les voies d’amélioration des machines nous empêchent de nous poser des questions sur l’installation et la raison d’être de ces technologies de plus en plus invasives.
Merci à Christophe Prieur pour ses réponses.
Programme B c’est un podcast de Binge Audio préparé par Lorraine Besse, réalisé par Mathieu Thévenon.

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De la lecture pour vos vacances : la transcription de chaque émission « Libre à vous ! », de septembre 2019 à juillet 2020

mer, 07/15/2020 - 13:50

Diffusée en direct chaque mardi de 15 h 30 à 17 h, Libre à vous ! est l'émission pour comprendre et agir avec l'April, l'association de promotion et de défense du logiciel libre.
De septembre 2019 à juillet 2020, 38 épisodes de l'émission ont ainsi été diffusés sur la radio Cause Commune, puis rendus disponibles sous forme de podcasts.
Chacun de ces podcasts a été transcrit et ces 38 transcriptions vous sont offertes à la lecture.

Profitez de vos vacances pour lire ou relire la transcription de chacune de ces émissions.

Dès le 1er septembre débutera la nouvelle saison, la saison 4, de l'émission Libre à vous !
Si vous voulez participer à notre groupe transcriptions, n'hésitez pas à nous rejoindre. Vous trouverez toutes les informations utiles sur le site dédié.

Bonne lecture ! Bonnes vacances et rendez-vous en septembre !

Émission du 3 septembre 2019

  • Annonces de rentrée
  • Chronique « La pituite de Luk »
  • Gendarmerie nationale et logiciels libres
  • Chronique de Xavier Berne sur la taxe foncière et la transparence des algorithmes publics
  • Annonces

Émission du 10 septembre 2019

  • Chronique « In code we trust » de Noémie Bergez sur les nouvelles lignes directrices de la CNIL sur les cookies
  • Initiation à la programmation pour les enfants (et les grands) avec Tony Bassette, Raphaël Pierquin et Ludine Pierquin
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame sur la patrouille du Libre
  • Annonces

Émission du 17 septembre 2019

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi
  • Obsolescence programmée et projet de loi économie circulaire avec Adèle Chasson de Halte à l'Obsolescence Programmée et Frédéric Bordage de GreenIT.fr
  • Chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet sur le concours mondial de photos libres Wiki Loves Monuments
  • Annonces

Émission du 24 septembre 2019

  • Chronique « Le libre fait sa comm’ » de Isabella Vanni : interview de Montpel'libre
  • OpenStreetMap et State of the Map avec Christian Quest
  • Bénévalibre avec Laurent Costy
  • Annonces

Émission du 1er octobre 2019

  • Présentation de la licence Colibre avec Vincent Mabillot
  • Les logiciels libres pour l'audio et la musique assistée par ordinateur avec Olivier Humbert et Yann Collette
  • Chronique « La pituite de Luk »
  • Annonces

Émission du 8 octobre 2019

  • Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur les DRM
  • Logiciel libre et les seniors avec Alain Casier et Claude Guedj
  • Interview de Dimitri Even du groupe Stone From The Sky
  • Annonces

Émission du 15 octobre 2019

  • Chronique « Le libre fait sa com' » de Isabella Vanni sur les « tâches de fond » utiles pour la sensibilisation
  • Présentation de Regards Citoyens avec Benjamin Ooghe-Tabanou et David Gayou
  • Chronique de Xavier Berne sur les trois ans de la loi pour une République numérique
  • Annonces

Émission du 22 octobre 2019

  • Chronique « In code we trust » de Noémie Bergez, avocate au cabinet Dune, sur le droit au déréférencement
  • Espaces publics numériques et logiciels libres avec Mélissa Richard, médiatrice numérique au Carrefour numérique, Cité des sciences et de l'industrie, et Manuela Geirnaert responsable du pôle multimédia de
  • la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April, sur le thème « Google est ton ami »
  • Annonces

Émission du 29 octobre 2019

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur les communs numériques
  • Le lecteur multimédia libre VLC avec Jean-Baptiste Kempf président de VideoLAN et fondateur de la société Videolabs
  • Chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet, président de l'April, sur Wikidata (relier tous les savoirs du monde)
  • Annonces

Émission du 5 novembre 2019

  • Chronique « La pituite de Luk » : Google, la presse et les droits voisins
  • Les femmes et l'informatique
  • Interview au sujet du Pacte pour la Transition
  • Annonces

Émission du 12 novembre 2019

  • Chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet, président de l'April, Musopen : la musique classique libérée
  • Open Food Facts, base de données sur les produits alimentaires faite par tout le monde, pour tout le monde, avec Anca Luca et Pierre Slamich
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April, sur la clause « Pas d'usage commercial » de certaines licences Creative Commons
  • Annonces

Émission du 19 novembre 2019

  • Interviews réalisées à l'Ubuntu Party de Paris
  • Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur Stallman was right
  • Interview de Catherine Dufour auteure du livre Ada ou la beauté des nombres
  • Interview de Romain Pierronnet pour l'événement Le Libre sur la Place à Nancy le 26 novembre 2019
  • Annonces

Émission du 26 novembre 2019

  • Chronique « In code we trust » de Noémie Bergez, avocate au cabinet Dune, sur le legal design et la legaltech
  • La stratégie logiciel libre de la MAIF et d'Enercoop
  • Chronique « Parole libre » de Xavier Berne, journaliste à Next INpact sur le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et économie circulaire, et plus particulièrement sur la partie consacrée à l'obsolescence programmée
  • Annonces

Émission du 3 décembre 2019

  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, qui présentera le GULL (groupe d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciels libres) eTHiX avec l'interview de Nicolas Barteau, médiateur numérique libre et président d'eTHiX
  • ANSSI, Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, avec l'interview de son directeur général Guillaume Poupard
  • Chronique « Pépites libres » de Jean-Christophe Becquet, président de l'April, sur le thème « Les polices libres n'ont pas mauvais caractère »
  • Annonces

Émission du 7 janvier 2020

  • Chronique « La pituite de Luk » sur Amazon
  • Interviews réalisées au POSS 2019
    • Pierre Baudracco, CNLL
    • Thierry Leblond, Scille
    • Bastien Guerry, DINUM et Blue Hats
    • Ludovic Dubost, XWiki
    • Olivier Cayrol, Logilab
    • Benoit Sibaud, LinuxFr
    • Pierre Baudracco, BlueMind
    • Brume et Neil, association 42l
    • Jean-Michel Armand, Hybird
    • Noémie Dagusé, Catherine Heintz, Laurent Wargon, Jean Couteau, Charles, Libre-Entreprise
  • Chronique « Parole Libre » de Xavier Berne, journaliste à Next INpact, sur le projet de loi anti-gaspillage
  • Annonces

Émission du 14 janvier 2020

  • Notes de lecture du livre consacré à Aaron Swartz Ce qu'il reste de nos rêves de Flore Vasseur, par Magali Garnero et Emmanuel Charpentier
  • Collectivités locales et le logiciel libre avec l'interview d'Olivier Simon, directeur Nancy Ville Numérique
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April, sur le thème de « la tentation de la réécriture »
  • Annonces

Émission du 21 janvier 2020

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi qui fait une rétrospective des chroniques « Pépites libres » de l’année 2019
  • Collectivités locales et le logiciel libre avec l'interview de Nicolas Vivant, directeur des systèmes d'information de la ville de Fontaine
  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et administratrice de l'April, sur le thème « Quand le logiciel libre n'est pas supérieur, en pratique »
  • Annonces

Émission du 28 janvier 2020

  • Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur Facebook
  • « Health Data Hub » la plateforme d'exploitation des données de santé avec Stéphanie Combes, directrice de la plateforme, Adrien Parrot et Nicolas Paris de l'association InterHop (les hôpitaux français pour l'interopérabilité)
  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April : interview de Jean Carratala, secrétaire de Cenabumix, GULL (groupe d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciels libres) de la région d'Orléans
  • Annonces

Émission du 4 février 2020

  • Présentation de Meta-Press.es, une extension pour Firefox qui permet de faire de la veille sur la presse en ligne
  • Le logiciel libre et le monde éducatif avec Sébastien Canet, enseignant de technologie en collège à Nantes, Louis-Maurice De Sousa, professeur de technologie en collège et Laurent Joëts, professeur de technologie en collège, et référent numérique de l'établissement
  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et administratrice de l'April sur le thème des « raisons d'écrire des logiciels libres »
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Émission du 11 février 2020

  • Interview de Pablo Rauzy, maître de conférences à l'université Paris 8 au sujet de la récente motion annonçant que la L1 d'informatique (première année de licence) ne sera pas ouverte l'année prochaine
  • Les plates‑formes participatives libres : Decidim notamment et Agorasso que Code for France « met gratuitement à disposition des associations pour ouvrir leur gouvernance et coconstruire leur action » (Agorasso étant basée sur Decidim). Les personnes invitées : Valentin Chaput et Léna Dumont d'Open Source Politics
  • Chronique « Parole Libre » de Xavier Berne, journaliste à Next INpact sur la plateforme de pétitions du Sénat
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Émission du 18 février 2020

  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, avec l'interview de Tristan Duval du projet Sortir du cadre, un film et une série documentaire sur les artistes et les œuvres sous licences libres et ouverte dans l’art
  • Nextcloud, un logiciel libre, de sites d'hébergement et de partage de fichiers, d’agendas, de contacts et bien d’autres fonctionnalités, avec Nina Cercy, Représentante France chez Nextcloud, et François Poulain de la société Cliss XXI et membre de l'équipe du Chapril (site de l'April qui propose des services libres)
  • Chronique « La pituite de Luk » sur le thème « mieux vaut demander pardon que demander la permission »
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Émission du 25 février 2020

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi sur le thème du logiciel libre au collège
  • La question du burn-out avec Jérôme Petazzoni, informaticien qui a fait une conférence sur sa propre expérience du burn-out et Maryline Gomes, autrice de Sortir du burn-out et animatrice de l'émission Travail à cœur sur Cause Commune
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame qui portera sur « l’énigme de la dernière version » lorsque l'on travaille à plusieurs sur un document commun
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Émission du 3 mars 2020

  • Interview de Quentin et Audrey de l'association Picasoft de l'Université de Technologie de Compiègne. Enregistrement fait en décembre 2019 lors du Paris Open Source Summit
  • Libre en Fête. Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, a interviewé trois personnes qui participent à cette initiative.
  • Chronique « La pituite de Luk » sur le thème de la viralité
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Émission du 10 mars 2020

  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet sur le thème « Mesures à la portée des gouvernements pour promouvoir le logiciel libre »
  • Financement de logiciels libres avec le retour d'expérience de la société XWiki
  • Interview du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) qui a reçu récemment le prix du Meilleur projet logiciel libre remis au salon Paris Open Source Summit en décembre 2019, pour leur logiciel libre Datashare, une plateforme d'indexation et de partage sécurisé d'informations pour les journalistes d'investigation
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Émission du 17 mars 2020

  • MuseScore, un logiciel libre d'édition de partitions musicales
  • Achat de matériel et logiciels libres : ordinateurs de bureau, ordinateurs portables, téléphones mobiles
  • Chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l’April, sur le télétravail
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Émission du 24 mars 2020

  • Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur Mozilla
  • Agilité (un groupe de pratiques basées sur l'auto-organisation d'une équipe, l'ajustement permanent et mutuel… pour viser la satisfaction des équipes et de la structure cliente) et le logiciel libre
  • Chronique « Le libre fait sa comm’» d'Isabella Vanni sur le projet du jeu du Gnou, avec une interview de mohican, bénévole à l'April
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Émission du 31 mars 2020

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi et son analyse de l'évolution des sujets du Décryptualité de ce dernier mois
  • La politique logiciel libre de Fleury-les-Aubrais avec William Gonzalez, délégué à la protection des données et membre de l'April
  • Échange avec William Gonzalez sur son livre Une expérience libre
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Émission du 7 avril 2020

  • Chronique « La pituite de Luk » sur le confinement
  • Nouvelles de Framasoft et du Collectif CHATONS, Collectif des Hébergeurs Alternatifs,Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires, avec Angie Gaudion
  • Le confinement et l'école avec Laurent Joëts, professeur de technologie en collège et référent numérique de son établissement
  • Présentation de Jitsi, logiciel libre de visioconférence, avec Emil Ivov son créateur
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Émission du 14 avril 2020

  • Interview d’Éric Fraudain à propos d’auboutdufil.com, un site dédié à la musique libre
  • Des nouvelles du Chapril avec Christian Pierre Momon, administrateur de l’April
  • L'archivage des courriels dans la chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April
  • Interview de Marc Rees, journaliste et rédacteur en chef de Next INpact
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Émission du 21 avril 2020

  • Interview de Laurent Leemans qui fait de la musique libre
  • Chronique « Itsik Numérik » d’Emmanuel Revah sur le thème Merci le Libre ou Be Kind Document
  • Interview de Ludovic Dubost, créateur du logiciel XWiki, PDG de la société XWiki SAS qui développe XWiki et CryptPad
  • Interview de Vincent-Xavier Jumel, professeur de mathématiques dans un lycée de Saint-Denis (93), sur l’école et le confinement
  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, sur son expérience personnelle avec les outils de visioconférence libres en temps de confinement, les réactions de son entourage
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Émission du 28 avril 2020

  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur l'importance d'utiliser la dénomination GNU/Linux (à partir du texte « Qu’y a-t-il dans un nom ? » de Richard Stallman)
  • Échange avec Julien Négros pour prendre des nouvelles d’Enercoop
  • Le logiciel libre Jami
  • Entretien avec François Poulain, trésorier de l'April et artisan du logiciel libre chez Cliss XXI
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Émission du 5 mai 2020

  • Logiciels libres dans l'Éducation nationale avec Luc Bourdot, responsable du Pôle national de compétences logiciels libres, Pôle EOLE ; chargé du pilotage des développements et de l'intégration des composants libres au sein de l'équipe de la plateforme apps.education
  • Échange avec Pierre-Yves Dillard pour prendre des nouvelles d'Easter-eggs, entreprise spécialiste en logiciels libres
  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, avec l'interview de Marc Hépiègne de l'association Oisux, groupe d'utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres dans l'Oise
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Émission du 26 mai 2020

  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur le thème « Quel niveau de surveillance la démocratie peut-elle endurer ? »
  • Framabook : les Framabooks sont dits « livres libres » parce qu’ils sont placés sous une licence qui permet au lecteur de disposer des mêmes libertés qu’une personne utilisatrice de logiciels libres.
  • Inventaire : une application web libre permettant de faire l’inventaire de ses livres et de le partager avec ses amis et groupes, ou même publiquement.
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Émission du 2 juin 2020

  • Entretien avec Nicolas Dandrimont, ancien président de Debian France et membre de l'équipe travaillant sur le projet Software Héritage
  • Échange avec Christian Quest, collaborateur de la députée Paula Forteza, coprésidente du groupe Écologie Démocratie Solidarité, sur le travail parlementaire à l'Assemblée nationale
  • Entretien avec Laurent Costy, vice-président de l'April, en charge du groupe Libre Association, comment les associations ont pu s'adapter au confinement
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Émission du 9 juin 2020

  • Chronique « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture » de Marie-Odile Morandi, sur le thème « Naïveté, cynisme, danger. Mark Zuckerberg et Facebook »
  • « Internet est-il vraiment une zone de non-droit ? », argument régulièrement invoqué par les adversaires des libertés en ligne, avec Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil national des barreaux, avocate spécialiste des nouvelles technologies et Marc Rees, rédacteur en chef de Next INpact
  • Chronique « La pituite de Luk » sur Parcoursup et l'éducation en général
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Émission du 16 juin 2020

  • Chronique « In code we trust » de Noémie Bergez, avocate, qui porte sur l'application StopCovid sous l'angle du traitement des données personnelles des personnes utilisatrices
  • « Au cœur de l'April ». Plusieurs personnes actives au sein de l'April – Antoine Bardelli, Magali Garnero, Quentin Gibeaux, Isabella Vanni, Laurent Poujoulat, Frédéric Couchet – parlent des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement
  • Interview de Béatrice Pradillon, de l'ADULLACT, pour présenter le label Territoire Numérique Libre
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Émission du 23 juin 2020

  • Chronique « Partager est bon » de Véronique Bonnet, professeur de philosophie et vice-présidente de l'April, sur le thème « Dire non à l'informatique injuste, même une seule fois, est une aide »
  • Le réemploi informatique, le reconditionnement pour la réutilisation avec Isabelle Carrère d'Antanak et Joyce Markoll de l'Atelier Orditux Informatique
  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, sur son retour d'expérience concernant la recherche d’un outil adapté pour les projets du groupe de travail Sensibilisation
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Émission du 7 juillet 2020

  • Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur le thème « Râlages en vrac d'un vieux libriste »
  • « Au cœur de l'April », avec plusieurs personnes actives au sein de l'April : Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, Christian Momon, Elsa Pottier, François Poulain
  • Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, consacrée aux activités de Linux Azur
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Faut-il breveter les logiciels ? SATT Aquitaine Science Transfert

mer, 07/15/2020 - 08:56


Titre : Faut-il breveter les logiciels ?
Intervenant·e·s : Céline Serrano - Pierre Breesé - Hervé Lardin - Owen Lagadec-Iriarte - Jacky Chartier
Lieu : Les tables rondes de la recherche - Aquitaine Science Transfert®
Date : novembre 2013
Durée : 2 h 03 min
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : April, Les 4 dangers, Autocollant Brevets logiciels - Licence : sauf mention contraire, LAL version 1.3 ou ultérieure, CC-BY-SA version 2.0 ou ultérieure et GNU FDL version 1.3 ou ultérieure (en savoir plus)
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Deux visions s'opposent souvent entre les défenseurs du logiciel libre et les adeptes de la protection par brevet. Quelle stratégie adopter entre les différents modèles économiques du logiciel libre ou propriétaire, du logiciel gratuit ou payant ? La vision des industriels diffère-t-elle de celle des établissements de recherche publique ? Quels bénéfices et difficultés pour valoriser un logiciel selon les différents modes de protection possibles ?

Transcription

Jacky Chartier : Je propose de commencer cette cinquième table ronde. C'est la cinquième d'une série de huit tables rondes qui se sont déroulées depuis quelques mois maintenant et qui se termineront avant la fin de cette année. La table ronde d'aujourd'hui s'intitule « Faut-il breveter les logiciels ? ». Cette table ronde est organisée par Aquitaine Science Transfert. Aquitaine Science Transfert est la société d’accélération du transfert technologique de la région Aquitaine. Les missions d'Aquitaine Science Transfert, juste en quelques mots avant de rentrer clairement dans le vif du sujet, sont pour le compte de ses actionnaires que sont l'université de Bordeaux, l’université de Pau et des Pays de l'Adour, le CNRS et l'Inserm, principalement d'assurer le suivi du portefeuille de titres ou d'assurer, finalement, la valorisation des résultats de la recherche, avec un pan important en termes de maturation, c'est-à-dire simplement investir le juste nécessaire qui permet à ce que les résultats de la recherche et des laboratoires de nos actionnaires puissent être correctement appréhendés et saisis par les entreprises ou les entités vers lesquelles on souhaite effectuer ce transfert. Voilà en quelques mots les missions d'Aquitaine Science Transfert.

Pour cette table ronde nous sommes en retransmission aussi au sein de l'université de Pau et des Pays de l'Adour et nous sommes aussi en retransmission en direct par Internet. Nous pourrons, à certains moments, avoir des questions qui pourront venir de la part des personnes connectées par le Web, c'est pour ça que, du coup, je ne manquerai pas à certains moments de regarder sur la tablette si certaines informations ou si certaines questions ou précisions nous arrivent.

Pour cette table ronde nous avons fait le choix d'avoir quatre intervenants qui vont se présenter ensuite rapidement. Céline Serrano qui est responsable du Patrimoine Brevets à la Direction du transfert et de l'innovation au sein d'Inria, Pierre Breesé, qui est président de Fidal Innovation, Hervé Lardin, qui est le président de ProLibre et Owen Lagadec-Iriarte, qui est le président d'IKlax. Je vous propose peut-être en quelques mots de commencer simplement par une courte présentation de qui vous êtes.

Céline Serrano : Céline Serrano. Je suis à l'Inria l'Institut National de Recherche en Informatique et Automatique, à la direction du transfert et de l'innovation, donc je gère le portefeuille de brevets de l'Inria, portefeuille de brevets qui est de taille très modeste, cent vingt familles, puisque la plus grosse production de l'Inria c'est essentiellement du logiciel. Donc voilà. Petit portefeuille de brevets mais qui m’occupe quand même pas mal.

Pierre Breesé : Pierre Breesé. Je suis conseil en propriété industrielle, mandataire européen en brevets. Je suis physicien de formation au départ, avec une formation complémentaire en droit de la propriété industrielle. J'ai commencé à travailler dans la recherche publique à L'Inserm. Il se posait d'ailleurs déjà des questions de protection des logiciels dans le domaine de l'imagerie notamment. Je dirige un cabinet de conseil en propriété industrielle qui intervient auprès de startups, dans la recherche publique et de grandes entreprises et je suis souvent confronté à la question de « faut-il breveter ou non des innovations dans le domaine, pour utiliser la langue de bois, des inventions mises en œuvre par ordinateur »?

Hervé Lardin : Bonjour. Je suis Hervé Lardin. Je suis ici pour représenter l’association ProLibre1 qui est le groupement des entreprises logiciel libre en Aquitaine et je suis également, évidemment, un entrepreneur dans ce domaine, selon qu'on me considère par un angle ou par un autre, je suis soit une société de services en logiciel libre, soit un éditeur en logiciel libre, les deux ayant tendance à se confondre. Nous en parlerons plus tard.

Owen Lagadec : Bonjour. Je suis Owen Lagadec, le président d'IKlax et de la société Apps and Co. Mon expérience dans les brevets c'est d'avoir conçu un brevet en partenariat avec le LaBRI, Laboratoire Bordelais de Recherche Informatique, que nous avons amené jusqu'à devenir une énorme MPEG. Ça a été une des justifications de la brevetabilité, on en parlera tout à l'heure. Toute la journée je fais un peu comme mon collègue à gauche, je fais de la prestation de service informatique, donc je suis amené à développer de nombreuses lignes de code et la question de la brevetabilité se pose bien souvent.

Jacky Chartier : Avant de rentrer, j’allais dire dans le vif du sujet, ce qu'on propose c'est d’aborder avec Pierre qui est peut-être le plus juridique des membres autour de la table et sans rentrer exclusivement et sans orienter l'ensemble de notre table ronde autour de questions juridiques, mais c'est un peu de rentrer avec Pierre Breesé justement, sur quelques notions et peut-être quelques définitions qui vont permettre à tout le monde d’être d'accord sur, finalement, « de quoi parle-t-on quand on parle de logiciel, quand on parle de programme d'ordinateur, quand on parle peut-être d'algo, en quelques mots.

Pierre Breesé : Un empereur chinois expliquait que pour que son peuple vive en harmonie il faut lui offrir un dictionnaire. Et je pense qu'on pourra débattre en harmonie si on utilise les mêmes mots pour désigner la même chose et c'est vrai que dans ce domaine entre guillemets « de la brevetabilité des logiciels », beaucoup de confusions viennent de ce qu'on n'utilise pas forcément les bons termes. Donc on va partager les définitions pour être sûrs qu'on parle des mêmes choses.
Quand on parle de programme d'ordinateur, que ce soit pour le juriste ou pour le technicien, pour le développeur, c'est une liste d'ordres qui indique à un ordinateur ce qu'il doit faire. On est à peu près d'accord là-dessus.
Le terme de code, qu'on va probablement utiliser les uns et les autres, c'est un jeu d'instructions spécifiques à un type de processeur qui va être exécuté par une machine, donc un processeur, pour réaliser le programme informatique. Il peut être en langage machine, direct, ou dans un langage évolué qui ensuite est interprété.
Le logiciel, puisque c'est le terme qui est employé dans cette thématique, le logiciel qu'on utilise tous, OpenOffice ou Word ou d'autres, est souvent constitué de plusieurs programmes d'ordinateur, parfois un très grand nombre de programmes d'ordinateur, des DLL, des applications, parfois des programmes extérieurs à l'ordinateur qui fonctionnent ensemble.
L'algorithme, on peut le dire, c'est le précurseur du programme d'ordinateur, c’est la représentation schématique de la succession d'instructions qui vont être exécutées par le programme d’ordinateur.
Juste pour terminer sur cette présentation terminologique, quand on parle de propriété intellectuelle, qu'est-ce que ça recouvre ? Ça recouvre les droits de propriété industrielle dont le brevet, la marque, les dessins et modèles, et la propriété littéraire et artistique ou, plus simplement, le droit d'auteur. Dans tous les cas la propriété intellectuelle c'est juridiquement un droit d'interdire : le détenteur d'un droit de propriété intellectuelle a le droit d'interdire à un tiers l'usage de ce qui est protégé. Lorsqu'il s'agit d'un brevet, le titulaire du brevet est en droit d'interdire à un tiers l'exploitation de l'invention brevetée, et l'invention brevetée c'est aujourd’hui une solution technique à un problème technique.
Celui qui est détenteur d'un droit d'auteur est en droit d'interdire à quiconque l'utilisation de ce qui est protégé par le droit d'auteur et peut l'organiser en concédant une licence qui peut être libre ou qui peut prendre des formes diverses et variées.

Jacky Chartier : OK. Donc concrètement, si quelqu'un ou, si par exemple, je code et je crée un logiciel, quels sont mes droits et comment je peux revendiquer dans un premier temps ce que j'ai fait et qu'il est à moi ?

Pierre Breesé : Ce qu'un développeur va produire, bien sûr va se traduire par un programme, par du code, qui peut faire l'objet de deux types de droit de propriété intellectuelle.
Il peut faire l'objet d'un brevet, il peut être considéré comme une invention brevetable, on y reviendra tout à l'heure et, à ce moment-là, c'est le régime des inventions du salarié qui s'applique et il s'applique en ce sens que les inventions réalisées par un salarié dans le cadre de sa mission inventive appartiennent à l'employeur. Et le législateur, en matière de brevet, a été relativement généreux puisqu'il a prévu que, certes l'invention brevetable appartient à l'employeur, mais le salarié a droit à une rémunération supplémentaire.
Mais cette création, ce développement, peut aussi, est aussi constitutif d'une œuvre de l’esprit, protégée par le droit d'auteur. Le droit d'auteur, dans le domaine de l'informatique, connaît une exception au régime général puisque, en France, les droits d'auteur portant sur un logiciel créé par un salarié appartiennent à l'employeur. Donc même statut que pour les brevets, avec une petite différence, c'est que là, le législateur n'a pas jugé opportun de prévoir une rémunération supplémentaire. Bien sûr l’employeur peut, s'il est généreux, le faire, mais en tout cas la loi ne prévoit pas, de façon nécessaire, cette rémunération supplémentaire au profit du développeur salarié qui a produit un logiciel protégé par le droit d'auteur.

Hervé Lardin : Je voudrais juste apporter une petite précision. Le brevet appartient à l'arsenal juridique existant dans le domaine général de la propriété industrielle, par contre le brevet n'appartient pas à l'arsenal juridique propre au domaine du logiciel. Le logiciel est clairement exclus du domaine de la brevetabilité. Il ne peut pas y avoir de protection d'un logiciel par l'utilisation du brevet.

Pierre Breesé : C'est un sujet qui est forcément polémique. Bien sûr, je ne partage pas ce point de vue. Le logiciel, comme un fauteuil, comme une table, est un objet qui peut être brevetable ou pas suivant certaines circonstances.
La remarque que vous avez faite s'appuie effectivement sur une formulation que j'admets, un peu amphigourique, du code de la propriété intellectuelle en matière de brevet et qui a été reprise dans toutes les législations internationales. Comment est formulée cette disposition ? Je comprends votre remarque. C'est un article qui est divisé en trois alinéas :

  • le premier alinéa indique que sont brevetables les inventions nouvelles, inventives, et susceptibles d'applications industrielles. Jusque-là ça semble clair. Juste une remarque, vous remarquez qu'on n'a pas déterminé ce qu'est une invention, alors que dans la vieille loi de 68, c’était défini ;
  • deuxième alinéa. Ce deuxième alinéa précise que toutefois des éléments sont exclus de la brevetabilité, ne sont pas considérés comme des inventions brevetables au sens du premier alinéa un certain nombre de choses : les découvertes scientifiques, les méthodes intellectuelles en tant que telles et les programmes d’ordinateur. Alors on dit eh bien voilà, vous avez tout à fait raison, les programmes d'ordinateur ne sont pas brevetables, l'alinéa deux le précise expressément ;
  • l'alinéa trois, précise toutefois que ces éléments n'en sont exclus qu'en tant que tels. Alors là vous voyez effectivement la difficulté d'interprétation : qu'est-ce qu'un programme d'ordinateur « en tant que tel » qui n'est pas brevetable et un programme d'ordinateur « pas en tant que tel » qui est brevetable ? Je reconnais que ça peut sembler un peu byzantin mais, heureusement, la jurisprudence a aujourd'hui apporté un éclairage sur ce qui est considéré comme une invention et relève donc du brevet, y compris dans le domaine de l'informatique, et ce qui est un programme d'ordinateur « en tant que tel » ou une méthode intellectuelle ou une méthode économique « en tant que telle » qui n’est pas brevetable. Et ça a été l'objet de 20 ans de débats, de jurisprudence, mais qui est en train de se stabiliser, avec une évolution importante des États-Unis qui étaient très laxistes et qui se sont rapprochés très fortement de la position française.

Et quand je disais, tout au début, que j'utilisais un peu la langue de bois pour parler de brevetabilité des inventions mises en œuvre par ordinateur, c'est parce que le législateur a été vigilant à ne pas créer de confusion en parlant de brevetabilité des programmes d’ordinateur ou des logiciels, comme on l'a fait pour cette table ronde, mais en utilisant ce terme plus neutre, je pense que ce sera un point qui sera abordé tout à l'heure. Aujourd’hui on admet que dans le domaine de l'informatique on a un résultat qui est brevetable lorsqu'on est face à une solution technique à un problème technique, y compris lorsqu’il s'exprime sous une forme de code informatique.
Je vais vous donner des exemples de logiciels entre guillemets « brevetés » que vous utilisez tous les jours, notamment ceux qui nous écoutent à distance. Les logiciels, les codecs de compression et de décompression de fichiers audio ou vidéo sont protégés, certains sont maintenant dans le domaine public, mais à un moment il y avait 435 brevets qui portaient sur la compression, qui a fait ensuite l'objet de la norme MPEG. Pourquoi est-ce que ce sont des solutions qui sont brevetables ? Parce qu'elles apportent une solution technique à un problème technique qui est, par exemple, de réduire la taille du fichier tout en préservant la qualité d'écoute inchangée ; ou qui permettent de réduire la bande passante nécessaire pour transmettre une information sans en dénaturer le sens. Donc on est bien dans une solution technique à un problème technique, qui devient brevetable si elle est nouvelle et inventive, et qui s'exprime aussi, bien sûr, sous forme de code qui est protégé par le droit d'auteur. Cette solution technique qui consiste à échantillonner à telle fréquence le signal puis à appliquer une transformation, une formule de Fourier, rapide, puis à supprimer telle fréquence etc., peut être implémentée sous un grand nombre de formes logicielles, un grand nombre de codes. Mais ce qui sera protégé, c'est la formulation technique qui est, disons, le précurseur du code informatique qui sera ensuite développé et protégé par le droit d'auteur, éventuellement exploité sous une forme libre.

Jacky Chartier : Donc on comprend un peu la démarche relative à la notion, peut-être, de brevetabilité des solutions techniques à un problème technique qui peuvent être mises en œuvre par un ordinateur. Alors peut-être directement quelque chose qu'on entend aussi souvent notamment en relation avec la protection ou la notion de protection des logiciels. Beaucoup de gens nous disent « moi j'ai protégé mon logiciel à l'Agence de Protection des Programmes », justement cette notion de « j'ai protégé mon logiciel à l’Agence de Protection des Programmes ». Déjà est-ce que l'Agence de Protection des Programmes — peut-être Céline Serrano, Owen Lagadec — protège en tant que tel le logiciel ? Est-ce qu'on est dans une démarche obligatoire, contraignante auprès d'un office ? Finalement qu'est-ce que ça peut signifier quand on entend « j'ai protégé mon logiciel auprès de l'Agence de Protection des Programmes » et est-ce qu'il ne l'est pas déjà avant même de faire cette démarche ?

Céline Serrano : Avant même de faire la démarche je pense qu'on a automatiquement le droit d'auteur, le copyright dès la création en fait du logiciel. À priori il n'est pas obligatoire de déposer à l'Agence de Protection des Programmes.
A l'Inria c'est quelque chose qu'on pratique énormément, on en fait 150 par an à peu près, dans un but d'avoir une preuve de la création de cette œuvre logicielle et d'avoir une reconnaissance de la paternité Inria.
Ça nous permet aussi, en interne, de tracer des auteurs, d'avoir les auteurs du logiciel et, en même temps, les ayants droit, c'est-à-dire les organismes qui ont aussi contribué à la production de ce logiciel, puisque la plupart des équipes de l'Inria sont des équipes communes avec des partenaires académiques. Et finalement, à l'Inria, ça va aussi nous permettre de recenser une partie de la production logicielle. On va donc aussi utiliser le dépôt APP comme une façon de recenser ce qu'on produit. Mais ce n'est pas du tout obligatoire. C'est beaucoup moins coûteux qu'un brevet, c'est plus simple. Il suffit de graver un ou deux CD, donc c'est une procédure qui est assez simple et peu coûteuse, et qui peut, en cas de litige, nous apporter la preuve de la création du logiciel.

Pierre Breesé : Effectivement c'est important d'avoir à l'esprit qu'une œuvre de l’esprit, et notamment un programme d'ordinateur, est protégée sans qu'on n'ait rien à faire, dès la conception de l’œuvre. C'est-à-dire même avant qu'on l'ait transcrite sous forme de lignes de code, etc. Néanmoins, pour se prévaloir de ses droits, il faut pouvoir en apporter la preuve et le rôle de l'APP est donc un tiers de confiance à qui on peut faire confiance sur le fait que ce qui a été déposé a bien été conçu à une date antérieure et correspond bien à ce qu'on a déposé. Donc c'est un moyen de preuve, utile pour identifier ce dont on peut se prévaloir d'un droit qui préexistait avant ce dépôt. Alors qu'en matière de brevet le droit n'existe qu'après avoir accompli la formalité de rédiger une demande de brevet, de la déposer, de payer des taxes — 268 euros, ça reste raisonnable —, mais il n'y a pas de droit qui préexiste avant l'accomplissement de cet acte administratif de dépôt.

Jacky Chartier : Juste avant que tu ne prennes la parole c'est simplement pour vous demander à tous, intervenants, de bien parler près du micro parce qu'on fait remarquer du coup en message que, dans certains cas, on ne vous entend pas suffisamment.

Owen Lagadec : Les messages marchent donc !

Jacky Chartier : Oui, tout à fait.

Owen Lagadec : Petit détail important pour ceux qui ne maîtriseraient pas particulièrement la différence entre l'APP et la brevetabilité, c'est une notion quand même fondamentale dans ce dont on va discuter ; quand on brevette on dit comment on a fait. Quand on dépose à l'APP, on a simplement créé une date d’antériorité, et ça c'est une différence fondamentale, parce que c'est bien la question de la brevetabilité des logiciels, sans rentrer dans trop de détails. Le logiciel ça peut se résumer à « j'ai choisi un chemin pour aller au même endroit que toi ». Quand on dépose à l'APP c'est comme écrire un bouquin : l'histoire de, peu importe, Le Rouge et le Noir de Stendhal, on pourrait écrire la même histoire d'une autre manière mais l'histoire reste la même. On ne dépose pas un brevet sur le principe de l'histoire. Alors que quand on fait un tire-bouchon on résout un problème technique qui paraît évident même en voyant l'objet. Et c'est là que dans les brevets il y a un vrai souci et, en tout cas, une difficulté à choisir entre un brevet dans lequel on va dévoiler la recette qu'on a utilisée et on considère donc que c'est la recette qui a de la valeur, alors que quand on dépose à l'APP c'est plutôt comme du copyright, on dépose le fait d'avoir codé le logiciel de cette manière-là. Mais quelqu'un pourrait le coder d'une autre manière, à ce moment-là l'APP n'intervient plus. C'est un petit détail juridique mais qui a son importance dans la partie stratégique future, c'est pour ça que c'est le contexte qui va aussi conditionner un peu le choix entre les deux.

Jacky Chartier : Du coup puisque tu as le micro, juste peut-être 30 secondes, tu es aussi confronté à des clients qui te demandent, quand tu fais du code pour eux, d'apporter cette preuve de dépôt à l'Agence de Protection des Programmes.

Owen Lagadec : On est un peu dans de la sémantique. Quand on parle d'un logiciel, au sens du grand public et même du nôtre, c'est finalement le produit final qui est désigné comme le logiciel, c'est-à-dire que c'est la boîte que j'ai achetée à la Fnac ou c'est, moi qui développe beaucoup d'applications pour les mobiles, c'est l'application iPhone qui est publiée sur l'App Store qui paraît être le logiciel final pour le client. Et moi, dans mon droit de prestataire, c'est bien sur cet objet final que je lui donne le droit d'exclusivité.
En revanche, je ne donne pas de droit sur les codes, c'est-à-dire que je me garde le copyright sur la manière dont je suis arrivé à ça, parce que quelqu’un d'autre pourrait lui faire strictement la même application avec un autre phénomène.
En revanche, effectivement pour lui, pour mon client, la question se pose souvent « Comment vous me garantissez que personne ne fasse la même chose ? » Je ne peux pas. Je ne peux pas parce que, c'est bien ça, mon logiciel est une somme de sous-logiciels eux-mêmes, qui sont une somme de sous-logiciels et ça c'est incompréhensible pour le grand public et pourtant c'est l'enjeu même de la brevetabilité. Si on ne comprend pas cet algorithme-là on voudrait poser un logiciel sur l’idée, du coup, et on revient au final, juste une idée, j'ai refait ça comme ça, or la méthode du logiciel c'est vraiment quels outils de programmation j'ai utilisés pour aboutir au résultat ; et c'est en ça, on y reviendra sans doute, mais démontrer qu'un logiciel peut-être breveté c'est qu'il faut résoudre cette question-là. Vous arrivez-là, mais votre méthode ? En quoi vous pouvez prouver qu'en gros, pour le grand public, elle est incompréhensible, voire pour l'homme de l'art ? Et c'est là qu'il y a l'innovation particulière à trouver.

Hervé Lardin : Je voudrais reprendre les deux aspects qui viennent d’être présentés.
La notion de la brevetabilité ou même, l'existence d'un brevet sur un logiciel, si c’était possible, ne préjuge en rien de sa validité juridique. Les logiciels, en tant que tels, sont clairement exclus du champ de la brevetabilité. Les logiciels sont des œuvres de l'esprit et, en tant que tels, bénéficient automatiquement d'un droit, qui est un droit qui existe pour toute œuvre de l’esprit, qui est le droit d'auteur. Le droit d'auteur est inclus automatiquement dès lors que vous créez un logiciel. Ce droit d'auteur vous pouvez être amené, effectivement, à devoir faire la preuve que vous en êtes en détenteur. Cette preuve peut-être apportée à l'aide de l'APP que je ne connaissais pas avant aujourd'hui, mais nous, dans l'univers dans lequel on vit, la publication du logiciel me semble déjà de nature à faire la preuve de la paternité.
Pour reprendre un peu ce qui vient juste d’être dit, l'histoire du gâteau au chocolat est très intéressante. C'est-à-dire que si vous faites une recette de gâteau au chocolat qui soit innovante et qui va intéresser des gens, cette recette-là c'est le code. Donc vous pouvez publier cette recette et la signer, mettre votre nom et c'est vous qui avez créé la recette. Mais vous pourriez par ailleurs, selon un autre process qui n'a rien à voir avec le droit d'auteur, dire « je dépose un brevet sur le fait de fabriquer un gâteau au chocolat ». De ce fait, tous les autres qui voudraient fabriquer des gâteaux au chocolat, si votre brevet a été accepté, seraient à ce moment-là obligés de venir vous voir pour discuter ou vous pourriez les attaquer parce qu'ils ont fait un gâteau au chocolat.
C'est un exemple assez clair et il se trouve qu'effectivement nous, en Europe, de ce côté-ci de l’Atlantique, nous avons un organisme qui s'appelle l'OEB, l'Office européen des brevets, qui enregistre les brevets. Son métier c'est d’enregistrer des brevets. Il gagne de l'argent en enregistrant des brevets. Et il y a un métier corollaire, ce sont tous les gens qui travaillent pour aider à enregistrer les brevets et ensuite les défendre. Donc cette activité propre d'enregistrement des brevets n'a pas de consistance juridique, n'est pas reconnue légalement. C'est-à-dire qu'il y des brevets déposés sur des choses aussi grotesques que le gâteau au chocolat. Il y a un brevet déposé, par exemple, sur la barre de progression d'un téléchargement, celle que vous voyez s'afficher, il y a un brevet là-dessus. Fort heureusement je dirais, le brevet n'est pas reconnu juridiquement. Personne ne va venir m'attaquer en tant que créateur de logiciel parce que j'ai mis une barre de progression de téléchargement, parce qu'effectivement le brevet n'a pas de validité juridique. Mais le brevet a été déposé, l'OEB a enregistré le brevet, la personne qui l'a déposé a payé pour que son brevet soit enregistré. Mais le brevet en tant que tel ne sert pas à protéger une œuvre de l'esprit. Une œuvre de l'esprit est naturellement protégée par le droit d'auteur qui vous garantit, de manière très forte, contre toute forme d'exploitation à votre insu de votre œuvre.

Pierre Breesé : Je pense qu'il faut clarifier les choses parce que c’était un peu du n'importe quoi !
Première chose, les idées sont de libre parcours. Donc l'idée de faire un gâteau au chocolat c'est de libre parcours, ni le droit d'auteur ni rien ne permettra d'interdire une idée d’être partagée, etc. Ce qui sera protégé c'est la façon de formaliser cette idée, elle peut se faire par l'écriture d'une recette et, à ce moment-là, on aura une protection sur la calligraphie de cette recette ou sur le texte de cette recette, mais pas sur le principe de la recette elle-même. Et si cette recette représente une solution à un problème technique elle pourra être brevetée. Le brevet ne portera jamais sur un idée, sur un résultat, mais sur les choix techniques qui permettent de réaliser cette idée et d'autres pourront trouver d'autres choix techniques pour la réaliser également. Première chose.
Deuxième chose, l'Office européen des brevets, comme l'INPI, comme l'Office américain des brevets ne sont pas des organes dans la nature, ils appliquent un droit, le même droit qui est appliqué par le tribunal. Ce qui est examiné par l'Office européen des brevets se fait en application du code de la propriété intellectuelle pour la France, de la Convention sur le brevet européen qui est également le texte qui sera appliqué par les tribunaux s'ils doivent se prononcer sur une présumée contrefaçon. Les offices procèdent à un examen de fond. Effectivement, vous pouvez déposer un fil à couper le beurre si vous voulez ; le brevet sera déposé, il ne sera pas accordé. S'il était accordé, les tiers peuvent faire opposition et il arrive que des brevets soient malgré tout délivrés. Ils seront annulés s'ils ne méritaient pas de l’être.
Dernière chose, ce micro que je tiens en main est protégé par le droit d'auteur comme est protégé le logiciel développé par les uns et les autres. Sa forme esthétique est protégée par le droit d'auteur et ses solutions techniques à un problème technique sont protégées par un brevet. C'est pareil pour n'importe quel objet : ce gobelet est protégé par le droit d'auteur pour son design, pour ses cannelures qui représentent un choix de la personne qui a dessiné ce gobelet, comme le logiciel est protégé par le droit d’auteur pour celui qui a écrit le code, et par ailleurs s'il apparaît que le renforcement de ce gobelet permettant de réduire la masse de plastique pour le mouler est une solution technique nouvelle et inventive, il sera aussi protégé par un brevet. Donc un même objet peut être protégé, présente différents attributs protégés par le droit d'auteur pour certains, par le brevet pour d'autres. C'est vrai pour le logiciel comme c'est vrai pour une brouette, un micro ou un gobelet.

Jacky Chartier : Donc, peut-être avant, j'allais dire de terminer sur cet aspect, non pas sur la stratégie puisque, à un moment donné on en viendra quand même à quelle stratégie nous conduit à quoi. Je dirais du coup, autour de cette assemblée, on a donc au moins trois personnes qui finalement se sont trouvées, enfin se trouvent confrontées régulièrement à, j'allais dire, des dépôts de solutions techniques à un problème technique pouvant impliquer un programme d'ordinateur, au sens de dépôt de demande de brevet. Donc au niveau de l'Inria il y en a à peu près en termes de brevets&nbsp?

Céline Serrano : Une centaine de familles de brevets.

Jacky Chartier : Il y a une centaine de familles. D'accord. Pierre le disait tout à l'heure, il y a eu aussi pas de mal de brevets qui ont été suivis dans le cadre de dépôts de son côté, et notamment aussi Owen, tout au début de la création de ta société, tu t'es orienté, en relation avec le LaBRI par exemple, vers du dépôt de brevets. Sans rentrer forcément dans les détails peut-être un ou deux exemples ou un ou deux éléments qui ont pu faire l'objet de quelque chose qui a nécessité ou justifié cette demande de dépôt de brevet. Sans être trop long, est-ce qu’il n'y a pas un ou deux exemples qui peuvent venir à l'esprit et qui nous serviront peut-être à illustrer les questions stratégiques à un moment donné ?

Céline Serrano : Au niveau Inria, on va breveter préférentiellement tout ce qui concerne des dispositifs, donc tout ce qui peut être, qui peut faire appel à du matériel en fait, à du hardware. On peut avoir ce genre d'activité. Tout ce qui est interface aussi avec des dispositifs matériels. Ce sont des choses dont on va effectivement regarder le caractère brevetable, c'est-à-dire nouveau, inventif, de ce genre de productions, à Inria. Par contre, je ne sais pas, un langage de programmation, effectivement toutes les déclarations d'invention qui arrivent dans ce genre de domaine, de sujet, tout ce qui est mathématiques appliquées, là ces déclarations d'invention sont refusées, on ne va pas du tout dans ce genre de brevet.
C'est très souvent aussi à la demande de certains partenaires industriels qui ont une grosse activité de brevets où là, effectivement, l'Inria peut suivre la stratégie de ces industriels et faire des co-dépôts avec ces industriels qui ont une grosse activité brevets.
L'Inria va déposer prioritairement ses brevets aussi pour les startups puisqu'on pense que ça peut être un réel plus pour les startups de l'Inria, donc pour certaines startups on a une grosse activité de dépôt de brevets qu'on leur concède en licence par la suite.

Pierre Breesé : Je peux peut-être donner l'exemple de deux brevets sur lesquels je suis intervenu au cours des semaines écoulées.
Le premier concerne une application qui se trouve d'ailleurs maintenant dans des applications Apple. C'est une application qui permet de réveiller lorsqu'on approche d'une station de métro ou d'une station de train. Ce sera bien utile, j'ai raté la station de la ligne 9 parce que j’étais en train de téléphoner. Donc c'est une application qui est destinée à déclencher un signal lorsqu'on arrive, on approche de la station de gare ou de la station de métro. En fait il y a un vrai problème technique parce que la couverture GPS n'est pas assurée en permanence dans le métro ou dans certaines conditions. Bien entendu, si on veut avoir une fiabilité absolue, il faut pouvoir résoudre un problème technique qui est celui d'assurer le suivi de la position, y compris en l'absence de couverture GPS. C'est une application purement logicielle, qui coûte 4 euros 99, que vous téléchargez sur App Store, qui n'est que du code, mais qui est bien une solution technique à un problème technique, qui passe sur l'analyse, la signature des vibrations, etc., captées par le petit capteur de l'Apple pour, comment dire, extrapoler la position, y compris en l'absence de couverture. Donc un exemple où on est clairement dans un problème technique pour lequel on a apporté une solution technique qui s'est avérée nouvelle et inventive, qui est, bien sûr, implémentée sous forme de code, mais qui, pour autant, est brevetable et protégée par le droit d'auteur sur le code qui a été ensuite distribué par l'App Store.
Une autre solution technique, purement logicielle, qu'on a brevetée pour un fabriquant de raquettes de tennis dont Nadal se sert et a remporté Roland Garros, cette société a déjà intégré des capteurs gyroscopiques pour avoir, en temps réel, une information sur la vitesse de la balle au moment de l'impact. Elle cherchait à raffiner l'information qu'elle fournit à des joueurs semi-professionnels, notamment en ce qui concerne l'effet de la balle. Donc, la question qui se posait, c'est comment est-ce qu'on peut donner une information sur la vitesse relative de la balle sur la raquette de tennis. Et là on a travaillé avec des mathématiciens pour analyser les vibrations et trouver une signature qui permet de fournir une information sur la vitesse de rotation relative de la balle, donc l'effet de la balle. Là aussi c'est purement logiciel, ce sont des mathématiques, mais c'est une solution technique qui répond à un problème technique. Et des exemples comme ça il y en a un grand nombre.
Donc de qu'on brevette ce n'est pas Word, Excel ou OpenOffice. Ce sont vraiment des solutions qui peuvent mettre en œuvre des outils mathématiques, des outils logiciels, mais toujours dans cette logique de fournir une solution technique à un problème technique.
En général quand je suis face à un informaticien qui se pose cette question, dire on ne va pas faire de dogme, on va faire quelque chose de très simple. On va regarder les bases de données brevets pour identifier des brevets qui se rapprochent de votre finalité. Par exemple des brevets sur la reconstruction des trajectoires en l'absence de couverture GPS. Et là on va réagir pour déterminer ce qu'on a fait de différent. Et l'inventeur en général dit : « Ça, ça ressemble, mais attention, si on prend les perturbations magnétiques ça ne va pas marcher parce que, etc. ». Donc là il va exprimer quels sont les choix différenciants qu'il a faits par rapport à cet existant, et on va pouvoir déterminer si ces différenciations sont de nature ergonomique, esthétique, auquel cas ça ne relève pas du brevet ; ou si ces différences sont de nature technique, apportent une solution technique à un problème posé par ce qui existait déjà, auquel cas, on est dans le domaine du potentiellement brevetable. Et après se posera une autre question « est-ce que ce qui est potentiellement brevetable mérite de l’être ? » et ça. c'est par rapport à la finalité visée.

Owen Lagadec : L'histoire de notre brevet. Pour la faire simple, le contexte c'est que je suis musicien passionné. Dans la musique, vous ne le savez peut-être pas, mais la musique que vous écoutez à la radio est d'abord produite avec ce qu'on appelle du multipiste, c'est-à-dire que tous les instruments sont enregistrés séparément et, en tant que musicien, j'étais un peu frustré de ne pas pouvoir écouter de la musique en pouvant couper, en étant capable de couper la guitare, le piano ou la voix. D'autre part il se trouve que je suis guitariste et quand je fais des concerts je ne fais jamais le même solo de guitare sur le même morceau. Je me suis dit « il y a là une perte de créativité », donc j'ai cherché une solution technique pour résoudre ça. On a donc conçu une technologie qui permet d'intégrer dans un seul format de fichier, c'est-à-dire un point quelque chose, tous les instruments dissociés. Et puis je me suis rapproché du LaBRI à Bordeaux pour réaliser ça et s'est donc posé le premier problème. Nous sommes deux entités différentes, avec des stratégies intellectuelles différentes et des stratégies à long terme différentes. Comment est-ce qu'on peut allier ou plutôt comment est-ce qu'on peut rassurer les deux entités ? La première réponse était « on va figer la propriété intellectuelle de chaque apport sous une certaine forme ». On n’était pas encore au brevet mais on peut se rapprocher là de ce qu'on fait avec l'Agence de la Protection des Programmes.
Et puis, deuxième élément, j’étais un Petit Poucet au pays basque et s'est posée la problématique du modèle économique. Or, le modèle que j'avais choisi, c’était celui du MP3. Le MP3 gagne sa vie avec du licensing, c'est-à-dire que chaque fois que vous achetez un lecteur MP3, le consortium qui possède l'exploitation de la licence touche quelque chose.
En choisissant ça je me retrouvais confronté à deux sous problèmes : l'internationalisation du droit, ce qui est valable en France n'est absolument plus valable dans le reste du monde, en tout cas pas en totalité. Et deuxièmement, pour atteindre le niveau du MP3 je devais devenir un standard, c'est-à-dire que mon format .iKlax devait devenir un standard. Il se trouve que le monde est ainsi fait, on pourrait en discuter, mais lorsque vous devez intégrer votre technologie comme une norme, alors vous êtes confronté à plein d’industriels, en l’occurrence c’était Microsoft, Pionner et autres, qui eux-mêmes ont construit leurs technologies en important leurs brevets à l'intérieur.
Si on débarque dans cette norme avec une technologie du Libre, c'est-à-dire le Libre face au privé dans un seul domaine, alors j'avais un problème de moyens pour pouvoir me défendre et ainsi de suite.
Toute cette problématique étant posée, on a décidé de poser un brevet qui a permis de figer dans le temps qui étaient les inventeurs et quelles étaient les entités qui possédaient ça, mais également d'avoir un élément juridique tangible à mettre, à confronter, à tous les industriels avec lesquels on négociait lorsqu’on a intégré notre technologie dans la norme. C'est donc ainsi qu'on a fait toute cette démarche. Donc, nous, notre brevet n'a pas été sur le format de fichier parce que ce n’était pas brevetable. La solution technique qu'on a résolue c'est que, lorsque l'on écoutait une piste, on faisait des règles de liaison avec les autres pistes. Par exemple lorsqu'on écoutait la guitare, il était alors impossible d'éteindre la basse. C’était ce qu'on appelait des règles d'inclusion. Ensuite on avait des règles d’exclusion : si vous éteignez la batterie alors la guitare s'éteint aussi parce que les deux ne peuvent pas marcher ensemble. Et c'est là-dessus qu'on a réussi à poser un brevet, non pas sur le lecteur final qui lit la technologie, ni sur le format de fichier parce qu'en tant que tel, on ne pouvait pas le déposer.
Je fais quand même un parallèle parce que vous avez parlé de MPEG et comme je connais un peu le truc, je vous donne un autre exemple qui montre à quel point toute la discussion qu'on va avoir est quand même confrontée à l'internationalisation du droit. Il se trouve que dans le fichier MP3, vous savez quand vous le mettez dans votre lecteur, vous avez le titre du morceau qui est en train d’être joué, vous avez sa durée. Et ça c'est intégré, pour ne pas faire trop compliqué, dans ce qu'on appelle les métadonnées d'un format de fichier. Les métadonnées, c'est comme votre carte d’identité, ça dit tout ce qu'il y en en vous, à peu près. Eh bien en Corée du Sud, par exemple, on peut breveter cette petite métadonnée. C'est-à-dire le fait d'avoir mis une balise qui s’appelle « titre » dans un format de fichier, c'est brevetable. Ça c'est impossible à faire en France parce qu'il n'y pas de démonstration d'innovation technique là-dedans.
Voilà aussi pourquoi la stratégie des brevets avait été choisie dans mon cas, c'est que, déjà qu'on était tout petits, on était en plus — là je mets un peu les pieds dans le plat mais je donne mon point de vue — contraints par le droit français, ce n'est même plus européen, c'est par le droit français là-dessus, pour lequel la brevetabilité des logiciels doit être constituée par une innovation vraiment large. Alors que le simple fait d’apporter un petit élément dans un logiciel peut parfois tout changer. Mais voilà, il y a certains domaines où ce n’était pas faisable, en tout cas avec tout ça, on a fait ce choix-là. Je ne sais pas s'il était bon, mais c’était le contexte.

Jacky Chartier : Dans les quelques éléments que tu viens de nous donner là, que tu viens justement d'aborder, à un moment donné tu as dit « on n’était pas dans le domaine du Libre ». On va peut-être aussi échanger un peu sur cette question, forcément, d'autant plus que le choix qu'on avait fait autour de la table était finalement de faire venir Hervé. Hervé qui a une société de services qui vit finalement de la mise en œuvre de solutions libres. Avant de rentrer dans les détails de la société en tant que telle, peut-être des activités ou de l'entité ProLibre, peut-être simplement quelques éléments sur ce qu'on appelle un logiciel libre, déjà entre, j'allais dire, les éternels dilemmes, le gratuit, le pas gratuit, le ceci, le cela, sans rentrer trop longtemps parce que je pense qu'on pourrait rester jusqu'à dix-huit heures sur la thématique. En quelques lignes — Pierre. éventuellement si tu veux compléter, tu pourras le faire aussi — peut-être quelques éléments sur ce qu'on appelle, finalement, cette notion de logiciel libre.

Hervé Lardin : En fait, ça découle de ce qu'on a dit précédemment. Un logiciel, s'il n’entre pas dans le champ d'application du brevet, a, par contre, des droits qui lui sont attachés qui sont des droits d'auteur. Et moi en tant qu'auteur d'un logiciel je peux décider de conclure un contrat avec un tiers qui peut être l'utilisateur, mais qui peut être un industriel, qui peut être une autre société, un tiers, à qui je vais concéder tout ou partie de ces droits. Donc il s’agit d'un contrat. La licence logiciel libre est un contrat que passe le détenteur des droits patrimoniaux, des droits d'auteur, avec un tiers qui va pouvoir en bénéficier et avoir les obligations qui sont liées à ce contrat.
Il existe énormément de contrats.
Il existe des contrats qu'on dit privatifs, c'est-à-dire que l'utilisateur, le destinataire du contrat, est privé d'un ensemble de droits sur le logiciel.
Il existe des contrats qu'on dit libres qui donnent à l’utilisateur un ensemble de droits sur le logiciel pour lequel on conclut ce contrat.
Pour qu'une licence soit libre, je vais le répéter mais tout le monde doit le connaître par cœur, il faut que cette licence accorde trois droits à l’utilisateur : le droit d’utiliser le logiciel, ce qui n'est pas le cas dans la plupart des licences des logiciels que vous utilisez, vous n'avez pas le droit de l’utiliser dans certaines conditions ; le doit de regarder comment est fait le logiciel et de le modifier ; et le troisième droit c'est le droit de distribuer ce logiciel. Si ces trois droits sont attachés au contrat que je conclus avec le tiers qui peut être, je le répète, un utilisateur ou un industriel, à ce moment-là, dans ce cas-là, cette licence est dite libre. Voilà.

Jacky Chartier : Du coup si je complète, juste une petite chose suite à ce qui a été dit en introduction, je fais du code, si je n'ai pas d'employeur, tel que le disait Pierre au départ, alors je suis bien titulaire de mon code et, entre guillemets, « je fais et je peux faire exactement ce que tu viens de nous expliquer ». Si, par contre, j'ai un employeur, les droits sur mon code, enfin une partie des droits, donc les droits patrimoniaux sont liés, enfin sont dédiés, sont dévolus à mon employeur et c'est finalement lui qui va choisir un peu de faire ce contrat en respectant plus ou moins. Mais voilà ! C'est peut-être la seule notion que je souhaitais rajouter, finalement c'est, en qualité de salarié, la dévolution que je dois avoir à certains moments à mon employeur. Tu voulais rajouter quelque chose ?

Pierre Breesé : Ce point est important, parce qu'on rencontre quand même assez souvent, que ce soit dans des entreprises ou des organismes de recherche publics, des développeurs qui font des choix personnels sur des droits qui ne leur appartiennent pas en réalité. Moi je pourrais être généreux et militer pour la liberté de cet amphi qui est magnifique, bien chauffé. Simplement je n'en suis pas le propriétaire et même si c’était très généreux de ma part, j’outrepasserais mes droits. Ce sont des situations qu'on rentre parfois aussi, malheureusement, chez des chercheurs.
Deuxième point que je voulais rajouter. Le développeur de logiciel est titulaire d'un droit d'auteur, comme ça a été dit, et c'est un droit d'interdire. Il peut choisir, s'il est titulaire de ce droit ou sinon c'est son employeur qui choisit, d'en donner accès, de renoncer à ce droit d'interdire, sous certaines formes, telles que celles qui nous ont été exposées, acceptation de renonciation à l'interdiction de l'utilisation, de la reproduction, de la distribution, etc. Par contre, beaucoup de ces licences dites libres, sont en réalité des licences avec une liberté conditionnelle, parce que ce droit généreux s'applique à une condition, qu'on désigne souvent par la viralité, qui est que celui qui bénéficie de ces droits applique à ses propres créations ces mêmes dispositions. Si j'utilise un logiciel libre, je suis en droit de le modifier, de l’utiliser, de le distribuer, à condition que tout ce que j'ai moi-même créé pour le compléter, pour l'améliorer, pour le mettre dans une application, soit régi par ces mêmes dispositions. Cette contrainte est plus ou moins forte suivant les soixante-dix types de licences libres qu'on a recensés.
Si je suis utilisateur de licence d'un logiciel libre et que je suis un cancre en développement, j'utilise Apache pour mon serveur, moi ça me va très bien, je suis prêt à m'engager à apporter les mêmes droits à toutes les modifications que je ferai parce que je suis absolument incapable d'en faire. Et quand je suis société de services, je suis un fervent supporter des licences libres, comme le garagiste sera un fervent supporter des outils libres. Alors que si je suis un producteur de logiciels à forte valeur ajoutée, je peux avoir une réflexion un peu différente : peut-être adhérer à cette logique parce qu'on va partager au sein d'une communauté notre excellence et aller plus vite et, dans d’autres cas, on va être plus réservés.
Donc il n'y a pas de vérité absolue. Chacun se construit sa réflexion par rapport au contexte dans lequel il intervient et je comprends très bien que lorsque je suis plutôt consommateur de logiciels, le logiciel libre me va bien, avec le droit de l'utiliser, de le modifier, etc. Dans d'autres cas, c'est moins adapté.

Hervé Lardin : Cette restriction concernant les licences me semble un petit peu exagérée. Je vais faire référence à un bouquin qui vint de sortir qui s’appelle Droit des logiciels de François Pellegrini et Sébastien Canevet, que je n'ai pas encore eu le temps de lire dans sa totalité, que j'ai parcouru en diagonale.
Il existe effectivement beaucoup de licences logicielles dans le domaine du logiciel libre, ce qui peut être, à première vue, un peu décontenançant. En fait, c'est la preuve de la diversité des modèles économiques qui sont attachés au développement de logiciels et c'est également la preuve de la diversité des emplois et des valorisations possibles du logiciel. Je ne peux pas considérer que l'utilisation d'une licence libre pour un logiciel est un abandon de droits. Au contraire, bien au contraire ! L'utilisation d'une licence libre pour un logiciel est la création d'un nouveau droit, est la création d'une nouvelle valeur, d'une valeur supplémentaire à la valeur initiale qui était attachée à ce logiciel, qui était une valeur relativement restrictive puisque c’était une valeur d'exploitation qui m’était accordée, à moi en tant qu’auteur, personne morale ou personne physique, en tant qu'auteur du logiciel. Par le contrat que je vais conclure avec des tiers, je vais créer une nouvelle valeur et c'est cette valeur-là qui a un intérêt. C'est bien là-dessus que je vais pouvoir baser mon modèle économique.
Considérer une licence libre comme l'abandon d'un droit ou d'un droit d'exploitation avec des retombées économiques me semble une erreur d'interprétation. Au contraire c'est la création d'un modèle de valeurs. Je voulais préciser ça.

Pierre Breesé : Ce n'est pas un abandon, au contraire, c'est une liberté très conditionnelle et à peu près 80 % des logiciels utilisés sous licence libre sont sous des licences contraignantes de type GNU GPL2 qui doivent représenter à peu près 40 % des logiciels sous licence libre, etc. Personne ici n'a parlé d'abandon de droits, au contraire, on parle de liberté conditionnelle et cette liberté conditionnelle est souvent plus contraignante que d'autres formes de licences.

Hervé Lardin : On ne va pas débattre trop longtemps, mais en fait, grosso modo, c'est pour ça que j'ai attrapé le bouquin. On peut classifier les licences en trois types de licences :

  • des licences diffusives qui ont tendance à vouloir être diffusées et à augmenter le nombre d'utilisateurs du logiciel qui a été fourni avec cette licence, qui je le rappelle est un contrat, un contrat que vous en tant qu'utilisateur vous acceptez de remplir ;
  • il y a des licences persistantes, c'est le type de licence auquel vous venez de faire allusion, c'est-à-dire quel que soit l'usage qui est fait du logiciel, la licence doit rester attachée à ce logiciel avec les droits et autorisations qui y sont attachés ;
  • il existe un troisième type de licence qui est très utilisé et qui est particulièrement intéressant dans votre cas et dans tous les cadres de valorisation industrielle qui sont sont les licences dites évanescentes, c'est-à-dire je fournis le logiciel avec une licence qui, dans le contrat que je conclus à travers cette licence, permet à l'utilisateur de transférer, de diffuser ce logiciel sous une autre licence. Donc ça c'est un troisième type de licence, on va peut-être en parler après.

Dans le cadre de la valorisation économique d'un projet logiciel, d'un logiciel, il y a donc trois types de licences qui peuvent être employés conjointement, qui peuvent être employés de manière associée ou dissociée. C'est-à-dire on peut faire un logiciel avec deux licences séparées pour avoir une valorisation économique maximale.

Jacky Chartier : Donc du coup, de ton expérience personnelle — je disais tout à l'heure que tu es une société de services utilisant des solutions libres, c'est forcément une société donc on espère qu'elle a une activité, qu'elle a du chiffre — finalement quel est le modèle économique dans le cadre de ta société par exemple ?

Hervé Lardin : En fait, il y a de nombreux modèles économiques qui sont liés au logiciel libre. Ces modèles sont souvent impliqués par le type de licence des logiciels utilisés. C'est le type de licence qui va un peu conditionner les modèles économiques applicables.
Dans mon cas, en fait, je suis une société de services, c'est-à-dire que j'apporte de la valeur ajoutée à un logiciel, mais on pourrait très bien imaginer qu'une société comme la mienne fasse du service autour d'un logiciel qui ne soit pas un logiciel libre. Je pourrais très bien installer un logiciel privatif dans les entreprises et apporter du service, de la formation, autour de ce logiciel.
Donc ce qui rend mon activité économique intéressante c'est que je vais avoir, en fait, un double rôle à travers ce logiciel. De part le fait que j'en suis utilisateur et contributeur je vais pouvoir avoir une action sur l'orientation du logiciel, orientation qui m'aurait échappée dans le cas du logiciel privatif, qui aurait été laissée à la seule discrétion du détenteur des droits qui m'aurait juste donné le droit de l'utiliser. Et je vais pouvoir, dans le même temps, assurer un service supplémentaire à mes clients en leur garantissant que de part l'emploi de ce logiciel les données qui seront générées par ce logiciel, les données qui appartiennent à l'entreprise, qui sont le cœur de l'entreprise, ces données seront, quel que soit l'avenir de ma société, du logiciel utilisé, seront de toute manière réemployables, réutilisables et valorisables.
Ça fait partie, par exemple, des deux éléments principaux, qui font que mon activité de société de services, quand elle se base sur un logiciel libre, me permet d'avoir cette double garantie : garantie de pérennité pour mon client et garantie de ma pérennité économique, puisque j'interviens en tant que tel, auprès des développeurs du logiciel.

Jacky Chartier : Donc du coup au niveau de ProLibre y a-t-il éventuellement un ou deux autres exemples de modèle économique de sociétés basées sur le libre ?

Hervé Lardin : Au sein de ProLibre oui. Nous avons par exemple une société qui est très active et qui est même une des premières sociétés en France pour ce qui est de l'équipement des écoles. C'est-à-dire, eux, ils ont une contrainte, je vais dire presque morale supplémentaire, c'est qu'il faut que le matériel pédagogique qui est mis à la disposition des élèves et à la disposition des instituteurs puisse bénéficier des ajouts de l'ensemble des acteurs. Si un instituteur décide de rajouter un module de formation autour de matériels existants, en le transformant ou en y ajoutant des informations, il est important que ce qu'il a créé ne soit pas en contravention avec la licence sous laquelle le matériel pédagogique lui a été mis à disposition. L'exemple fréquent : dans toutes les écoles primaires de France l'outil le plus employé pour la diffusion de la connaissance c'est la photocopieuse, en infraction totale avec la licence qui est attachée aux livres pédagogiques qui sont achetés par les écoles.

Pierre Breesé : Inaudible.

Hervé Lardin : Il y a des autorisations, il y a effectivement des adaptations, mais d'une manière générale je n'ai pas le droit de prendre un bouquin, de le photocopier et de le distribuer autour de moi. Il se trouve qu’avec une licence libre, non seulement j'ai ce droit, mais, en plus, j'ai des droits complémentaires qui me sont accordés, je peux le modifier, je peux l’enrichir et je peux le diffuser autour de moi.

Jacky Chartier : D'accord. En effet, c'est dans le cadre du, j'allais dire, du logiciel et en fonction de la licence libre donnée.

Hervé Lardin : J'ai juste oublié de citer la société. Il s'agit de la société Ryxeo, qui n'est pas loin d'ici, qui est à Pessac et la solution qu'ils installent dans les écoles s'appelle AbulÉdu3.
On a une autre société qui a une place assez importante en termes d'édition logicielle, qui est à cheval sur Midi-Pyrénées et Aquitaine, qui travaille dans l’univers du logiciel d'entreprise l'ERP et qui a par exemple dans le cadre de cette diffusion d'ERP au sein des entreprises — l'ERP [Enterprise Resource Planning] c'est un logiciel qui fait un peu tout dans l'entreprise — a été amenée à développer un logiciel de paye. Donc aujourd'hui on a un nouveau logiciel de paye sur un marché qui est un marché tenu par trois grands acteurs on va dire en France et ce logiciel de paye, qui est un logiciel très dynamique sur lequel je ne taris pas d'éloges, est sous licence libre.

Jacky Chartier : Du coup pour tenter de ressouder un peu l'ensemble des acteurs présents autour de la table, quand même une question : est-ce que globalement vous avez déjà, l'un et l'autre, induit à un moment donné, que ce soit une personne morale ou physique, à s’orienter vers une licence libre dans un logiciel ? Oui, je pense.

Céline Serrano : Pour l'Inria je ne sais pas si on induit les chercheurs à faire du logiciel libre. On essaye, dans la mesure du possible, de les sensibiliser. Peut-être que le comportement par défaut d'un chercheur va être de mettre tout de suite la solution qu'il a développée sur le Web, en Libre, pour que ses collègues chercheurs puissent se saisir du logiciel, donc le tester, expérimenter, faire des améliorations. Nous, ce qu'on cherche à faire à l'Inria, on croit beaucoup à l'open source, on croit que c'est effectivement créateur de valeurs que ça soit d'un point de vue sociétal ou économique. Par contre, c'est une démarche qui doit être accompagnée et il n'est pas forcément évident de passer d'une petite communauté d'utilisateurs proches du chercheur à une communauté de contributeurs qui va grandir encore, donc qui vont faire des contributions importantes, qui vont demander de nouvelles fonctionnalités, qui vont demander ensuite du support, un soutien informatique que les chercheurs ne pourront plus donner. C'est ce genre de projets qu'on va chercher à soutenir à l'Inria avec une réelle communauté de contributeurs qui va passer ensuite vers des contributeurs dans l'industrie, donc qui va intéresser les chercheurs qui sont plutôt dans le secteur privé et qui va permettre à Inria de faire sortir cette communauté open source du giron Inria. Et c'est là où on estimera qu'on aura gagné la partie, c'est lorsque la communauté open source autour d'un logiciel arrive à vivre soit par le biais d'un consortium qui n'est plus géré par Inria soit par la création d'une société dédiée qui va se charger de l'édition de ce logiciel.
Ça c'est un processus qui peu être très long, qui ne va pas être fait en quelques mois et c'est ce genre de comportement que l'Inria va chercher à favoriser et à soutenir.
Maintenant, ce ne sont pas tous les logiciels en open source qui ont ce genre de destinée. On en a plusieurs à l'Inria. On a plusieurs grosses plates-formes open source qui sont connues, je pense à Scilab4, Coq5. Il y a aussi la plateforme Consortium SOFA6.
C'est sûr que ça va être un outil pour attirer les industriels vers des travaux de recherche faits par Inria, mais, au bout d'un moment, il faut que ça sorte du monde académique et que ça passe dans le monde industriel, donc sous la forme de logiciels open source.

Pierre Breesé : J'interviens sur beaucoup de projets informatiques où aujourd'hui un développement informatique est généralement réalisé sous forme d’agrégation de multiples briques logicielles qui sont très souvent soumises à des licences libres, dont 80 %, quand même, sont des licences virales, c'est une étude de l'Inria. L’agrégation de ces briques pose un problème, c'est que souvent les licences ne sont pas compatibles entre elles et ça peut conduire à des difficultés, notamment pour des startups, lorsqu’elles veulent ensuite valoriser ce type de développement, elles peuvent arriver à des difficultés du fait de l'incompatibilité des licences applicables à certaines. Donc ça nécessite, disons un pilotage de projets informatiques rigoureux. Aujourd'hui, dans la recherche publique, l'ISEAM a mis en place des équipes d'ingénieurs qui accompagnent les développements de façon à avoir une traçabilité de l'origine des différentes briques, des licences applicables et de vérification de la compatibilité. Chez Digiteo, ça a été mis en place, à l'Inria aussi. Dans les grandes SSII il y a des outils qui permettent d'automatiser ce travail d'identification des briques logicielles, de vérification de la compatibilité des licences entre elles, pour aboutir à un produit qui, ensuite, puisse ensuite être valorisé dans des bonnes conditions.
Deuxième situation, c'est dans des développements industriels. J'ai plusieurs clients qui utilisent tantôt des briques libres et participent activement à des communautés et sur d'autres aspects, qui sont généralement le cœur de leur métier, ont d'autres choix de protection et de valorisation de leur développement. Je pense à un constructeur de matériel ferroviaire qui utilise des briques sous GNU GPL pour toute la couche transport des données. Pourquoi ? Parce que c'est une couche qui doit être aussi interopérable que possible avec tous les équipementiers, avec tous les partenaires, qui a un intérêt à mutualiser les ressources en matière de développement des différents partenaires, donc le modèle libre est parfaitement adapté à ces couches basses de transport des données.
Par contre, tout ce qui est cœur de métier sur les systèmes de sécurité, de freinage, de régulation, etc., là, au contraire, cette entreprise n'utilise jamais ne serait-ce qu'un bout de code libre pour éviter la viralité sur l'ensemble de ses développements, ce qui la mettrait en difficulté dans des réponses sur ses marchés qui sont en général des appels d'offres de sociétés de transport ferroviaire. Voilà ! dans cette société on utilise en toute cohérence du Libre pour certains développements et d'autres modèles pour d'autres.
Et enfin dernier point, ce qu'on a commencé aussi à développer dans la recherche publique ce sont des licences hybrides avec des développements libres pour la communauté scientifique et un redéveloppement à partir du savoir-faire et des brevets qui ont été déposés sous forme d'un code qui est ensuite complètement reconstruit par le partenaire industriel, pour répondre à toutes les contraintes de robustesse, etc.
Donc les deux modèles coexistent pour permettre à la fois à la communauté scientifique de faire vivre le logiciel et, en même temps, d'avoir une exploitation industrielle répondant à toutes les contraintes de robustesse, de standardisation, etc.

Owen Lagadec : Du coup je vous propose juste un point de vue là-dessus, ça n'est que le mien, 15 ans d'expérience là-dedans, mais il semble que le sujet de tout ce qu'on discute c'est aussi où on pose la valeur sur le droit. Dans le monde du logiciel on passe d'un monde où ce qui avait de la valeur c’était l'objet. Je suis désolé de reparler de ma boîte, mais on était dans un monde à distribution physique et puis, avec le développement de la dématérialisation et autre, ce qui a de la valeur maintenant c'est le savoir-faire. En tout cas une grosse partie de la valeur informatique c'est le savoir-faire. Or quand la valeur c'est le savoir-faire, c'est le savoir-faire d'installation d'un logiciel, de maintenance d'un logiciel, de conseil sur son utilisation. Du coup, c'est complètement le support du Libre qui est totalement pertinent, c'est-à-dire que là où vous devez me payer c'est pour le fait que je sois venu, exactement comme un conseil juridique n'écrit pas le droit français, en revanche il conseille, il guide sur son usage. Le monde du logiciel libre c'est cette idée-là de dire que ce n'est pas l'objet qu'on doit posséder tous, parce que le mieux c'est que si l'objet est partagé par un maximum, alors il sera de meilleure qualité, en tout cas c'est le vœu fait au départ.
Du coup il y a cette problématique de la sécurité qui se pose, mais je vous donne deux points de vue. C'est un, l’avantage du libre c'est que quand il y a une faille de sécurité il y a une grosse communauté qui intervient très vite. Or, quand on est dans le privé et qu'on n'a pas ouvert son logiciel, si quelqu'un trouve une faille, on est tout seul face à sa faille et ça peut durer très longtemps. C'est une réalité. Donc voilà ! Il y a des stratégies différentes à avoir.
Du coup, dans toute la discussion qu'on a, effectivement, finalement rien ne s'oppose. La question que chacun doit se poser avant de breveter ou autre c'est plutôt sur quoi je veux être payé. Il y a en gros trois cas.
On a parlé tout à l'heure du mot valorisation. Je pense en plus — il y a peut-être là autour beaucoup de techniciens — que la valorisation d'entreprise c'est très clair c'est quel prix une personne extérieure est prête à payer pour acheter l'intégralité de ce que je suis. C'est comme quand vous vendez votre voiture. D'accord ? Donc de ce point de vue-là, la protection d'un brevet c'est simplement de dire que non seulement on a pris, pas le brevet du logiciel, c'est qu'on a pris une avance dans le temps, mais qu'en plus pour atteindre, pour si un concurrent atteint le même niveau technique, il va être confronté à ce que j'ai fait. Et ça ça vaut le coup quand on dit « mais moi je monte une boîte pour que dans trois ans on me la rachète très, très cher ».
En revanche, si je dis que je veux monter un business, un business c'est plutôt basé sur le service, c’est-à-dire je vais vendre mon temps, je vais vendre mon savoir-faire et c'est le simple fait de vendre ma matière grise à moi qui va donner de la valeur à l'entreprise, alors le cas du Libre est extrêmement intéressant et ça ne vaut pas le coup de réinventer la poudre 100 fois parce qu'on ne va peut-être pas très bien le faire. En revanche, on va pouvoir venir rajouter une couche sur des objets très métier dont on a besoin, mais à d'autres modules que d'autres ont développés avec leur propre savoir-faire.
Et puis il y a le troisième modèle économique qui existe, et qui était le plus ancien mais qui tend à disparaître, c'est je veux vendre mon logiciel en intégralité comme un objet, comme je vends une voiture ou comme je vends une télé. Sauf que le problème là-dedans avec ce qu'on appelle maintenant le multi-canal, il faut l'évoquer, la multiplication des supports, le développement aussi des différents systèmes d’exploitation ; avant, rien que sur la mobilité, on en avait près de 117, on n'en n'a plus que deux dans le monde qui sont très grandement majoritaires, donc ce sont eux qui conditionnent aussi un peu ce qu'on a le droit de faire. Or, son logiciel, si on veut qu'il marche sur ordinateur, on veut qu'il marche sur mobile, on veut qu'il marche sur télé connectée, dans ce cas c'est vrai que les problématiques de normes, les problématiques de connaissance de personnes d'une communauté qui vont pouvoir m'aider à intégrer — par exemple moi je suis spécialiste mobile et quelqu'un est spécialiste TV-connectée — si on n'a pas discuté ensemble, avec un logiciel, avec un langage commun, puisque le logiciel n'est qu'un langage, on a un vrai souci.
Du coup, dans la question « faut-il breveter le logiciel ? », et logiciel libre ou pas logiciel libre, c'est surtout où est-ce que je vais mettre ma valeur. J'ai tendance à dire, mais ce n'est que mon point de vue, qu'on va finir par une société de savoir-faire, c'est ce qui arrive en Occident, on devient une société de services et non plus une société d'industrialisation du logiciel où je vais simplement être payé pour avoir conçu ou innové là-dessus. Mais ce n'est que mon point de vue, c'est un peu pour mettre des braises sur le feu. En tout cas, quand je vois en 15 ans l’évolution et moi qui ai fait un gros pari avec l'université de Bordeaux sur « je vais breveter un logiciel et essayer d'en tirer une valeur pour le simple fait qu'il existe », je me rends compte que le monde a évolué vers « c'est plutôt celui qui possède le savoir qui est payé ». Et quand Facebook vaut beaucoup d'argent, ce ne sont pas que les brevets qu'il a posés qui valent, mais tout le savoir-faire qu'il y a derrière pour aller animer une communauté. Je pense que dans la question c'est un élément important à prendre pour la recette des gâteaux au chocolat.

Hervé Lardin : Je vais piquer la place de Pierre pour poser une question à Owen parce qu’effectivement, moi je suis tout à fait d'accord puisque je suis dans ce modèle économique, la transposition de la valeur faciale de l’objet vers la plus-value apportée par celui qui maîtrise, ou qui connaît, ou qui a un savoir-faire. C'est évident qu'on est dans ce cas-là.
Toi dans ton cas, face à cette possibilité de valoriser une invention, puisque vous avez commencé par inventer quelque chose, est-ce qu'à l'époque vous vous êtes posé la question, plutôt que le modèle MPEG que vous avez considéré comme cible, de regarder du côté d'un modèle concurrent comme le modèle Ogg et, à ce moment-là, vous auriez pu diffuser votre logiciel sous une licence évanescente, type Berkeley7, et vous auriez eu des industriels qui auraient dit « y'a bon ! Je vais mettre ce logiciel dans mon appareil et je vais le vendre sous ma marque », parce que la licence Berkeley permet ça, et ça aurait permis de gagner beaucoup de temps sur la diffusion de la norme que vous vouliez voir reconnaître et utiliser par les tiers. Est-ce qu'à un moment, au début, vous vous êtes posé cette question et vous l'avez évacuée ?

Owen Lagadec : Oui, on s'est posé la question, mais on est dans un cas très concret. Je pense qu'il faut être ultra-pragmatique sur l’histoire des brevets. Il se trouve qu'au niveau international dans la musique, les industriels s'étaient tous mis d'accord pour utiliser la norme MPEG, donc ce n’était plus discutable. Pourquoi je dis ça ? C'est parce que dans le lecteur DVD que chacun a chez lui, c’était la norme MPEG qui était utilisée. Dans les devices, ce qu'on appelle le hardware, c'est la norme MPEG qui est diffusée et l'Ogg Vorbis, en l’occurrence, qui aurait pu être utilisé et qu'on utilise dans notre format pour la partie ordinateur, était impensable sur la partie mobile, parce qu'il se trouve que tous les fabricants d'objets mobiles s'étaient mis d'accord pour utiliser la licence MPEG. Et c'est là que stratégiquement je n'ai pas breveté, moi, pour l'idée, j'ai breveté parce que c’était, pour ces industriels, une vraie valeur à donner. Eux n'estiment que le brevet. J'aurais pu discuter et dire « vous avez tort », mais, à ce moment-là, ils n'auraient pas pris mon objet. Et quand il a fallu trancher, ce qu'on s'est dit c'est, sur le système ouvert on va utiliser l'Ogg Vorbis, en l’occurrence, méthode de compression interactive, très bien. Sauf qu'il se trouve que si on voulait aller sur iPhone, on ne pouvait que passer par du système ARM11 et donc c’était MPEG à l'époque.
Donc la réalité — je ne sais pas, il y peut-être en face des gens qui ont des idées de logiciel ou de startup — il se trouve que quand on va lever des fonds et qu'on doit convaincre des investisseurs — on pourrait le regretter mais c'est toujours pareil — aujourd'hui la grande majorité des investisseurs connaît ce modèle économique de l'objet. Ça tend à évoluer, mais comme ils le connaissaient, eh bien moi qui cherchais des ronds, pour parler un peu vulgairement, je leur ai parlé dans le langage qu'ils connaissaient et dans le modèle économique qu'ils pouvaient maîtriser. Ça c'est aussi une réalité !
« Faut-il breveter des logiciels ? » Je connais plusieurs développeurs qui ont comme stratégie de dire « puisqu'on ne va jamais atteindre le niveau des gros industriels, c'est impossible, alors je vais fabriquer des logiciels à diffusion virale pour me faire repérer par un très gros industriel ». Et c'est là que je continue dans mon pavé dans la mare, j'aimerais qu'on ait à nouveau cette discussion sur le Libre dans 30 ans, parce que je n'ai pas la conviction profonde que les stratégies du Libre n'aboutissent pas quand même, à la fin, à un usage privé, c'est-à-dire qu'on va quand même donner une valeur à ce qui était Libre, parce qu'il y a une communauté derrière, et qu'au final on arrive, même si on n'a pas breveté, que le Libre ne devienne pas vraiment libre. Je ne donne qu'un exemple là-dessus, très polémique, qui est la réalité, c'est Android. Android départ, c'est un projet open source. Au final c'est Google qui a la main dessus et qui, par une chaîne de valeur extrêmement intéressante qui est « je maîtrise le téléphone, l'OS et le supermarché de distribution des applications, ce qu'on appelle maintenant l'écosystème mobile » et bien par là ils viennent de donner une valeur à quelque chose qui était open source au départ. C'est pour ça que je me demande si, à la fin, on verra le résultat des courses, on ne va quand même pas donner une valeur à tout. Moi je pense que l'argent peut acheter beaucoup de choses. En tout cas c'est pour ça qu'on n'a pas choisi, nous, cette stratégie-là, c'est que ce sont les industriels qui nous imposaient une norme et on ne peut pas lutter contre Microsoft, en tout cas moi j'étais trop petit pour ça !

Pierre Breesé : Peut-être aussi par rapport à cette discussion et en vous écoutant, l’impression que quand on parle de logiciel on a finalement un panel assez large, une espèce de continuum entre des applications vues par l’utilisateur final — l'application qu'on utilise sur son iPhone, etc. — et, à l'autre extrémité, des couches basses très techniques. Plus on se rapproche de ces couches basses, plus on est, clairement, dans une logique de brevets que l’utilisateur ne voit jamais, il ne voit jamais le traitement qui est réalisé au moment de l'échantillonnage du signal. Et là on est bien dans le monde du brevet. Et plus on va vers le monde de l'utilisateur de l'application, plus on est dans une autre logique. Je pense que c'est peut-être ça ce qu'il faut garder à l'esprit. Si vous êtes dans des choses très conceptuelles, applicatives, le brevet n'est certainementpas bien approprié et trop souvent on entend « je vais breveter mon idée ». On est dans l’erreur. Si, au contraire, vous êtes sur des aspects très techniques là, très clairement, le Libre n'est pas adapté parce que ce n'est pas le bon outil, c'est plutôt vrai.
Je pense juste à un autre brevet que j'ai déposé il y a quelques temps pour des petits jeunes centraliens. Ça ne me serait même pas venu à l'idée de penser que ça puisse être exploité sous forme Libre. Ils on fait un truc assez malin, c'est de pouvoir gérer et auditer la consommation d'un immeuble, par exemple de cet immeuble, non pas en mettant des capteurs sur chacun des équipements électriques, mais en analysant les micro-perturbations qu'on peut mesurer sur l'alimentation principale du bâtiment. Donc ce sont des traitements informatiques extrêmement complexes pour, en fait, qualifier la signature de l'allumage ou de l'extinction d'un spot, d'un ordinateur, de la climatisation, pour fournir une cartographie du fonctionnement de l'immeuble par juste un capteur posé sur le compteur d'alimentation. C'est uniquement du logiciel et clairement on est dans le monde du brevet, de la solution technique au problème technique.
J'ai un autre client que j'ai rencontré qui avait conçu quelque chose de très innovant aussi sur la gestion d'un bar avec des QR codes posés sur la table, etc. Là, clairement, c'est de l’agrégation de briques techniques parfaitement banales. La malice venait de la vision marketing et là, le modèle, effectivement, ne relève pas du brevet.
Je pense que c'est probablement ce qui permet de justifier à la fois le développement du Libre dans certains secteurs et l'importance du brevet dans d'autres.

Jacky Chartier : Avant de laisser quelques questions à la salle, une dernière chose par rapport à ce qui vient d’être dit là, par rapport à ce que tu disais aussi tout à l'heure sur les acteurs avec lesquels tu devais agir, c'est-à-dire, finalement, les financeurs, et ça rejoindra un peu ce qui a été dit tout à l'heure par Céline. Finalement Inria aussi se positionne à certains moments au regard d'une stratégie. Dans certains cas en effet pour les startups, c’était ce qui a été dit tout à l'heure, il y a peut-être plus de dépôts de demandes de brevets, etc. On en pense ce qu'on en veut et on n'est pas sur cette table ronde-là pour être dans ces sujets-là, mais y compris les financeurs vont avoir besoin, à certains moments, qu'il puisse y avoir peut-être des actifs, des choses à valoriser, dans le cadre de la création de sociétés, et ce sont peut-être aussi des éléments de la stratégie de réflexion de Inria sur cet axe entre le Libre, entre… On en profitera en même temps pour répondre à une question sur la différence entre logiciel libre et open source. C'est une question, je pense que tu peux répondre aussi.

Céline Serrano : Je vais d'abord répondre sur la première question.
Je pense vraiment qu'il ne faut pas opposer open source à brevet. A l'Inria ce sont des choses, ce sont des outils qu'on va manipuler. Pour nous, ce sont des outils qu'on va manipuler différemment, qu'on va appliquer de façons différentes en fonction des acteurs qu'on a en face de nous, en fonction des acteurs socio-économiques qu'on a en face de nous. Effectivement, certains marchés, certains types d'industriels ne veulent voir que des brevets. Si on est capable de leur en fournir et s'ils veulent bien nous les acheter eh bien pourquoi pas ? Pour les startups effectivement c'est un plus. Je pense à une startup, LYaTiss, qui est en train d’essayer de se développer aux États-Unis. Ils ont en licence cinq brevets qui avaient été déposés par Inria et je pense réellement que pour les investisseurs américains c'est un réel plus. Donc ça faisait partie de la mission d'Inria d'aider cette startup à déposer ses brevets et après à lui vendre pour qu'elle puisse les utiliser aux États-Unis.
On a d'autres startups à l'Inria qui sont sur des modèles logiciel libre, je pense à Sysfera, je pense à InSimo, qui fait une plateforme de simulation médicale, qui est partie sur un modèle open source, le noyau est complètement open source. Il y a eu de plus en plus de contributeurs, de plus en plus d’industriels du domaine médical intéressés par cette plateforme, et maintenant la société, enfin la startup, vit avec des commandes où ils font des plugins qui là maintenant sont propriétaires en fait.
Donc on est vraiment capable de jouer sur plusieurs modèles et c'est ce que l'Inria cherche à faire sans opposer du tout le Libre et le brevet.

Je pense à trois exemples de chercheurs, enfin d'équipes de recherche, qui bossent dans le même domaine, le domaine des maillages.
Il y a en une qui fait du logiciel propriétaire, donc qui concède des licences de ce logiciel propriétaire à des industriels comme Dassault Systèmes par exemple. Donc là on vend une licence de logiciel.
Une autre équipe, toujours dans le domaine du maillage, qui là a choisi le Consortium open source ; il font des algos différents, ce sont des algos différents. C'est le même domaine, mais eux ont choisi le Consortium open source, donc ont développé toute une communauté autour de leur plateforme logicielle.
Et puis j'ai un autre chercheur, toujours dans le même domaine, qui lui a choisi la voie du brevet.
Je pense que ces trois démarches sont respectables. Moi je ne vais pas leur dire « non, surtout pas ! ». On verra après. Pour l'instant il n'y a pas de modèle, en tout cas dans ce domaine-là, qui s'est avéré meilleur que les autres. Les brevets n'ont pas encore été délivrés, on ne les a pas encore vendus, mais on s'emploie à le faire.
Je pense vraiment qu'il ne faut pas opposer les tenants du Libre et les tenants du brevet. Ça répond à des logiques complètement différentes et qui sont tout aussi respectables.
Il y avait une autre question, la différence entre Libre et open source. Je vais laisser Pierre répondre.

Pierre Breesé : Je pense que c'est le même. C'est le terme anglais ou français pour désigner la même chose.

Jacky Chartier : Volontairement ce titre de table ronde avait clairement joué la provocation déjà, parce qu'en effet, on l'a vu, on ne peut pas breveter le logiciel en tant que tel. On verra peut-être, à un moment donné, en effet on a déjà abordé la question des exceptions, Owen a fait référence à la Corée, c'est ça ? Et puis on peut aussi faire référence aux États-Unis qui était quand même un petit peu…

Pierre Breesé : Oui, mais les États-Unis, avec l'administration Obama, ont vraiment convergé vers la position européenne. Il y a deux décisions importantes de la Cour fédérale, l'affaire Bilski, qui a reformulé à sa manière la solution technique à un problème technique en parlant d'une invention qui doit être concrète et non pas abstraite, et implémentable par une machine. Autant il y a 15 ans, aux débuts des années 2000, au moment de la bulle Internet, effectivement certains pays comme les États-Unis avaient choisi de breveter à tour de bras. Entre temps ils ont fermé le robinet et il y a un alignement sur la position que j’évoquais : solution technique à un problème technique qui doit être nouvelle et inventive.

Jacky Chartier : Et en effet, par rapport à ça, il ne faut se fermer aucune porte quelle que que soit, finalement, la stratégie que l'on souhaite mettre en œuvre.
Il y a peut-être quelques questions. Tu veux ajouter quelque chose ?

Hervé Lardin : Oui. Je suis un peu embêté qu'on se soit enfermé dans ce débat brevet contre logiciel libre. Ça n'a rien à voir !
Le logiciel libre, la licence libre est une méthode pour diffuser un logiciel qui rentre dans le champ d'application de tous les moyens de diffuser un logiciel. Et, en dehors de ça, dans un champ qui n'a rien à voir, il existe la création de brevets qui une aberration dans le domaine logiciel, qui n'est d'ailleurs pas reconnue, et qui produit des effets complètement pervers.
Effectivement, dans une vision à court terme, certains investisseurs vont être impressionnés par un portefeuille de brevets d'une entreprise parce que ça sonne bien, « je dispose de dix brevets », mais dans une vision d’exploitation un brevet peut-être attaqué. Le brevet du logiciel qui permet de trouver la bouche de métro correspondant à ma ligne, il est forcément attaquable puisqu'il y a déjà plein de logiciels dans ce domaine-là. Il y a une société sur Bordeaux qui fait un logiciel qui permet de trouver les toilettes publiques les plus proches, par exemple, enfin il y en a énormément ! Donc le brevet en tant que tel est forcément attaquable.
Par contre, les droits moraux sur l’œuvre que j'ai créée, les droits patrimoniaux, ceux-là ne sont attaquables.
L'hérésie que constituent les brevets c'est ce à quoi a été confronté Owen. C'est-à-dire que dans le domaine technique, spécifique, où il veut faire connaître son invention, il ne peut pas le faire savoir, le faire connaître, parce que l'univers est blindé, est miné, par des brevets logiciels qui empêchent de marcher. Et cette hérésie du brevet logiciel arrive à une telle dimension qu'on a aujourd'hui des sociétés purement juridiques, qu'on appelle des patent trolls, qui sont des sociétés qui rachètent des fonds de brevets, qui ont un portefeuille de brevets, qui rachètent des brevets — souvent sur des sociétés qui sont en fin de vie — et qui ont un tel corpus d'avocats et de personnes juridiques qu'elles sont capables d'aller inquiéter des entreprises petites ou moyennes, même de taille moyenne, en leur disant « attendez, là votre logiciel contrevient à tel brevet ». Et quand vous recevez la lettre, parce qu'autour de nous ça arrive même en France, on reçoit la lettre, c'est évident que le logiciel en question, dont je suis détenteur des droits patrimoniaux, n'est pas en infraction avec ce brevet, mais quand on regarde la complexité de la procédure pour arriver à faire valoir que ce logiciel n'est pas en contradiction avec ce brevet ou qu'il préexistait à ce brevet, on se dit « bon, je vais payer, ça ira plus vite ». Et c'est ce que font la plupart des sociétés.
Donc aujourd'hui, tout le contentieux autour du brevet logiciel est animé à près de 70 % par ces sociétés qui sont des patent trolls.
En fait on est allé trop loin dans cette idée de brevets aux États-Unis, on a créé une nouvelle entité qui est une hérésie, qui est une nouvelle activité économique, qui consiste à exploiter des droits sur des brevets.
Le brevet est quelque chose qui est annexe à la création logicielle, c'est quelque chose qui est refusé en Europe, qui est accepté encore aux États-Unis, mais ils commencent à se dire « jusqu'au va t-on aller ? ».
Il existe une manière de valoriser les créations de logiciels. Cette manière est simple, c'est de créer une licence qui peut être soit libre, soit non-libre, soit open source, qui est encore une autre manière de diffuser le logiciel, choisir une licence qui soit adaptée au modèle économique visé. Et il existe des licences qui permettent de conclure des accords privilégiés avec des industriels. C'est tout à fait possible. Voilà !

Pierre Breesé : Un prédicateur mormon n'aurait pas fait mieux !

Jacky Chartier : Justement ça va rejoindre, à part si vous avez des questions, une interrogation quand même. Oui il y a une question.

Public : Bonjour. J'ai deux questions. Il y en a une, j'ai cru lire qu'il y avait le brevet unitaire qui allait être mis en place. Il y a des signaux d'alerte pour dire que ça allait peut-être arriver en Europe. Et la deuxième question c'est par rapport à l'innovation. Par exemple aujourd'hui, si je veux créer un nouveau téléphone portable, je vais être confronté à énormément de brevets. Est-ce que je peux encore faire ça ? Est-ce qu'il y a des choses qui vont être empêchées à cause des nombreux brevets qui peuvent exister à droite, à gauche.

Pierre Breesé : C'est vrai, sur la deuxième question, si vous voulez créer un téléphone, vous allez être confronté à 4500, 5000 brevets au moins. Mais si vous voulez créer une voiture ce sera pareil, si vous voulez créer un avion ce sera pire. Donc c'est vrai comme pour n'importe quel objet industriel.
Sur la première question, le brevet unitaire, ça fait partie des fantasmes des militants un peu dogmatiques. Brevet unitaire, c'est tout simplement une procédure qui intervient après la délivrance, donc ça ne change strictement rien à la procédure actuelle. Simplement, au lieu d'avoir trente-sept brevets nationaux issus du brevet européen, on n'aura plus qu'un effet, un brevet à effet unitaire qui produira des effets sur un territoire de vingt-cinq pays. Mais ça ne change strictement rien sur la procédure d'examen de délivrance qui est conduite comme elle l'est aujourd'hui, suivant les mêmes textes, la Convention sur le brevet européen, par le même office, l'Office Européen des Brevets. C’est juste la partie administrative de maintien en vigueur. Au lieu de payer des annuités en Allemagne pour la partie allemande, de traduire en tchèque pour la partie tchèque, en roumain pour la partie roumaine, on n'aura plus qu'un seul texte. Ça n'a rien à voir avec les critères de validité qui sont appliqués pendant la phase d'examen.

Public : Inaudible.

Pierre Breesé : Ça va réduire les coûts. Il ne faut pas non plus être complètement dupe. La taxe pour les vingt-cinq pays, elle ne sera pas l'équivalent de la taxe française à soixante-quinze euros. On estime que ce sera la taxe correspondant à 16 taxes actuelles. Simplement l'Inria, quand vous validez un brevet européen, vous le validez dans huit pays, au mieux, peut-être même moins. Donc réduction des coûts, oui, pour les sociétés qui ont l'habitude de valider dans trente-sept pays européens. Clairement, là ce sera une réduction des coûts. C'est l'exception. Pour la grande majorité des déposants qui se contentent de valider en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je ne suis pas certain que ça revienne moins cher.

Public : Inaudible.

Pierre Breesé : Huit pays ont déjà renoncé aux traductions par la signature du protocole de Londres, donc les principaux pays industrialisés, l'Allemagne, la France, l’Angleterre, etc., ont déjà renoncé aux traductions. Effectivement, pour ceux qui valident en Roumanie, en Tchéquie, etc., là ça va réduire les coûts.

Hervé Lardin : La question comportait deux volets. Un, le brevet en tant que soutien à l'innovation. Clairement le brevet est aujourd'hui un frein à l'innovation. Rares sont les sociétés qui réussissent à exploiter correctement une innovation pendant la durée de vie de leurs logiciels : un logiciel est remis en cause, grosso modo, tous les dix-huit mois à deux ans. Pour réussir à exploiter l'invention, la création de l’œuvre logicielle, il faut trouver une solution qui permette d'aller au-delà, sauf à avoir un objectif à court terme, encore fois, qui est de revendre sa société très rapidement. Et concernant cette histoire de brevet unitaire, c'est effectivement une troisième fois, on leur a dit non par la porte, on leur a dit non par la fenêtre et ils reviennent par la cheminée.
En 2005 l'Office européen des brevets a essayé de faire valider le brevet logiciel par le Parlement européen. Ils se sont fait opposer un refus net et définitif. Ils sont revenus par la suite avec une idée de brevet communautaire qu'ils ont abandonnée. Et là ils reviennent une troisième fois avec une idée de brevet unitaire parce que leur problème, c'est qu'ils ont un portefeuille de brevets qu'ils ont acceptés au sein de l'Office européen du brevet, ils ont accepté un grand nombre de brevets logiciels qui n'ont pas de valeur légale. Donc ils sont assis sur quelque chose qui est un vrai problème juridiquement. Ils ont une difficulté c'est de faire reconnaître le brevet logiciel pour pouvoir assurer la pérennité de leur activité de dépôt de brevets logiciels.

Pierre Breesé : Non, ça n'a vraiment strictement rien à voir puisque le brevet unifié concerne la procédure postérieure à la délivrance, donc ça n'a rien à voir !

Hervé Lardin : Justement sa reconnaissance dans le droit.

Jacky Chartier : Une autre question ? Sinon j'aurais une autre question qui nous est venue, je pense qu'elle sera une question polémique aussi.

Public : Vous avez abordé le sujet de la complexité des licences libres à priori de par leur nombre. Or, il me semble que si on compte d'un côté les licences libres, vous en avez dit soixante-dix à peu près, on trouverait dans le monde propriétaire plusieurs milliers de licences propriétaires. Côté libre, elles font une dizaine de pages maximum. Côté propriétaire, elles peuvent atteindre sans problème une centaine de pages. Donc finalement, dans l'absolu, si on veut développer un logiciel en utilisant des briques existantes, il me semble plus simple de s'orienter du côté des logiciels libres dans la mesure où les licences sont plus facilement compréhensibles.

Pierre Breesé : Pas exactement parce que la licence propriétaire porte en général sur l'ensemble du programme que vous utilisez et non pas sur chacune des briques constitutives du programme. C'est pour ça que ce n'est pas vraiment comparable. Quand je prends une licence Word je n'ai pas à me poser la question est-ce qu'ils implémentent une compression MPEG, plus un lecteur. J'achète le paquet. Si j'ai un agrégat de kernels, de briques régies l'une par le GNU GPL, l'autre par une Berkeley, l'autre par une BSL, etc., là c'est un travail extrêmement complexe.

Public : Là vous citez en exemple Word. Si je vais à la Fnac acheter Word familial, je n'ai pas le droit de l'utiliser dans le milieu professionnel parce que la licence me l'interdit, donc il me faudrait lire la licence pour savoir dans quel cas, dans quelle situation, pour faire quoi, j'ai le droit d’acheter cette licence Word. Donc c'est quand même compliqué.

Pierre Breesé : Eh bien vous achetez ce dont vous avez besoin ! Si vous l'achetez à fins professionnelles vous payez la licence professionnelle. Si vous utilisez à des fins familiales, vous l'utilisez….

Public : Mais pour le savoir il faut lire quatre licences différentes, quatre licences pour chaque famille de produits Word. Ça c'est un point.

Pierre Breesé : Oui mais vous savez quand j'achète des chaussettes c'est pareil, j'ai trente chaussettes en coton, en laine.

Public : Deuxième point. Vous avez cité aussi le fait d'une société ferroviaire qui utiliserait du logiciel libre pour faire de l'interopérabilité mais qui éviterait le logiciel libre dans les systèmes de freinage parce que ce serait, je ne sais plus exactement les termes que vous avez utilisés. Pourtant, un domaine extrêmement concurrentiel et technique qui arrive, ce sont les véhicules autonomes, qui se conduisent tout seul, et Mercedes a mis en ligne une vidéo qui fait la démonstration de son état de l'art. Dans cette vidéo, on voit que le système de contrôle est manifestement basé sur un système Linux/Ubuntu et utilise le logiciel de cartographie JOSM8 qui est aussi un logiciel libre. Donc Mercedes fait la preuve que l'on peut utiliser du logiciel libre sur des logiciels extrêmement pointus et dans un domaine, extrêmement concurrentiels, en devenir. Donc ce n'est pas un frein non plus.

Pierre Breesé : Chaque société effectivement se bâtit sa stratégie, sa philosophie. Je pense que ce qui est un petit peu quand même déplaisant dans cette discussion c'est qu'on a l'impression qu'on a une volonté de moraliser, d’imposer une vision du monde. Moi je m'en fous, je n'ai pas d'à priori sur telle ou telle vision du monde. Chacun construit sa stratégie pour développer son activité de recherche scientifique et de valorisation, de développement de sa startup, de développement d'une flotte de véhicules autonomes. Il n'y a pas à apporter de jugement moral sur une stratégie ou sur une autre. Il suffit qu'elle soit efficace pour atteindre l’objectif visé de pérennité, de développement pour une société industrielle, de qualité des échanges scientifiques pour un organisme de recherche public et de conjugaison de sa politique de valorisation de manière pertinente pour créer de l'emploi, pour créer une valorisation des résultats de la recherche vers le monde économique et les utilisateurs.

Owen Lagadec : Pour compléter un petit bémol quand même. J'entends ce que vous dites. On ne peut pas regarder l'échelle de la brevetabilité des logiciels sans regarder l'échelle du temps. C'est-à-dire que là on est en train d'essayer de figer ça comme si ça n’allait pas bouger. La réalité, quand même, c'est qu'effectivement dans le cadre de l'innovation, plus le temps va avancer, et il ne faut pas se leurrer, ce sont les télés que vous avez devant vous, c'est le projecteur qui est là qui rapportent beaucoup d'argent.
Quand on parle ensuite de startups qui veulent se développer, je vais vous le dire, moi c'est un devis concret que j'ai : si j'avais voulu breveter au niveau mondial mon brevet c’était 100 000 euros. C'est-à-dire que je me levais le lendemain matin, je faisais un chèque de 100 000. Là c’était le devis global. Traductions et tout le grand jeu. C'est quand même pour donner les masses !
Donc la problématique c'est qu'effectivement si on ne se pose pas la question dans le temps, si les gros industriels ne se posent pas la question d’arrêter une brevetabilité systématique sur tout ! Je reviens juste sur mon histoire de la balise titre dans le MP3 parce que ça tourne au stupide, il n'y a pas d'innovation là-dedans et pourtant c'est un brevet, donc ça donne lieu à des droits. Quand vous payez une licence à MP3, il y a 450 droits associés, c'est hallucinant ! La réalité c'est que dans 25 ans ce sont les très gros porteurs industriels qui vont maîtriser les choses. Et je n'ai pas de vision, je suis d'accord avec vous, il n'y a pas de vision morale : quand on prend un euro dans la poche de quelqu'un il ne faut pas débarquer en disant « je te le fais de manière morale », non ! Tu as pris un euro, tu as pris un euro ! Assume que tu l'as pris ! Par contre, la question c'est : est-ce que je vais encore pouvoir prendre un euro dans ta poche ou est-ce que tu vas être content de me le donner au moins ? Et la réalité c'est que la brevetabilité ça donne le pouvoir à ceux qui ont les moyens de se défendre. On l'a vu dans le cadre de la mobilité, ça a quand même ces contraintes-là, et il ne faudrait pas, ce n'est qu'une interrogation, que ça décourage les plus petits inventeurs parce qu'effectivement, après notre discussion-là, on a forcément l'impression que si on va dans le monde du Libre tout va être beau et ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai ! Il y a plein de logiciels à utiliser dans le monde du Libre qui sont des catastrophes, qui sont des hérésies informatiques, mais les communautés les mettent en avant parce que c'est du Libre. C'est tout aussi moraliste que de dire de l'autre côté « tu as posé un brevet ». Oui ! Mais c'est peut-être parce que ce que j'ai fait, ça avait de la valeur. La réalité c'est « est-ce que ce brevet je vais pouvoir face aux très gros porteurs, lui donner une valeur ? »
Et là moi je suis comme vous, je suis interrogatif sur l'innovation. Ici on est en France, on est assez bons pour avoir des idées super, en attendant vous n'avez pas vu une seule ligne de très, très gros logiciels français que vous avez dans votre ordinateur quand vous l'achetez à la Fnac ! Ça m'interroge sur la valorisation de ce qu'on fait et on parle bien de brevet logiciel-là. Donc voilà ! Pour répondre à ça, regardons dans le temps comment ça va. Je suis d'accord pour dire qu'il y a une menace. Je ne dis pas encore que c'est une fin, mais il y a une menace dans l'utilisation du brevet comme une barrière, que ce soit un outil de protection.
Il y a toujours deux manières de voir le brevet : soit effectivement c'est un outil d'interdiction, c'est la réalité juridique, soit c'est un outil de prévention, c'est-à-dire « attention, j'ai fait une innovation », alors c'est une vue de l'esprit, mais n’empêche qu'on autorise son usage dans un cadre qu'on a défini. C'est tout aussi honorable que de dire « tu ne commences même pas à mettre un seul pied dans ce que j'ai fait ». La mobilité est très intéressante pour ça. On a deux modèles qui s’affrontent et aucun n'a gagné la partie pour l’instant. Il y en a un qui représente 7 % du cash américain, c'est Apple, 105 milliards de dollars générés avec l'iPhone, donc pourquoi contester la brevetabilité ? Ils ont bien fait ! On parle d'entreprises ! Quand on parle de brevets on parle d’entreprises, on ne parle pas d'une vision spirituelle de l'innovation. Quand on innove soit c’est parce qu'on avait un besoin de publication, c'est parce qu'on est dans la recherche, soit c'est parce qu'on a besoin d'argent et qu'on doit trouver un modèle économique pour travailler dans sa passion. Sinon, après, c'est ésotérique comme discussion.
Donc dans ce cadre-là, comment est-ce que je veux gagner de l'argent à la fin ? Soit j'ai le modèle fermé à la Apple, ils sont en train de faire la démonstration que ça marche, ce n'est pas contestable. Soit c'est le modèle à la Google, ils font croire que c'est ouvert, mais tout est blindé, tout est surveillé, tout est breveté, et c'est pour ça je reviens sur cette histoire de Libre pas Libre, moi je ne crois pas une seule seconde au Libre. Le Libre, la seule liberté qu'il y a et c'est la seule idée du savoir-faire du Libre, c'est dans votre tête. C'est dans la tête de l'inventeur que se trouve la seule chose non achetable, pour l'instant. Voilà ! C'est quand même important, parce que si on oppose les deux, on est en train de dire qu'il y a des entreprises vertueuses et d'autres pas vertueuses. Non ! Une entreprise ça fait de l'argent. La plus maligne, c'est selon son échéance. Celle qui veut en faire à court terme elle pose un brevet sur un logiciel ou non. Si elle a réussi tant mieux. La seule interrogation que ça pose c'est : les très gros industriels représentent-ils des menaces parce qu'eux ont les bras suffisants pour avoir de très bons cabinets comme Fidal [Fidal Innovation], pour avoir une protection logicielle extrêmement performante. Et ça c’était pour vous titiller !

Pierre Breesé : Oh ! Je sais ! C'est principalement des startups. Quand même, ça fait 30 ans maintenant que je fais ce métier, en grande partie pour des startups dont beaucoup ont bien réussi. Je dirais que la première protection et le meilleur gage de succès, c'est la vitesse de déploiement. Je crois que pour mettre tout le monde d'accord c'est ça. Après, pour cette vitesse de déploiement, la propriété industrielle peut servir pour conforter des investisseurs. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que les investisseurs sont, comment dire, sensibles aux questions de brevets ? Non pas parce qu'ils sont un peu frappadingues et pensent que parce qu'il y a des brevets ils vont avoir le jackpot ! Parce qu'ils investissent par rapport à un projet, un business modèle, un plan, des perspectives de revenus qui sont annoncées et qui peuvent être sécurisées par la propriété industrielle qui permet de conforter le fait que l'entreprise va bien capter le flux financier qui est annoncé, si elle en a les moyens. C'est ça la logique de l'investisseur. En l'absence de brevet, effectivement, c'est la loi de la jungle.
Lacordaire, l'écrivain et juriste du siècle dernier, disait que dans les rapports entre le fort et le faible la liberté opprime et le droit protège. En l'absence de propriété industrielle, c'est la loi du plus fort qui l'emporte. Et le brevet permet au faible, à la startup, de trouver sa place, de construire son développement dans cet univers. En 30 ans de métier j'ai vu, quand même, un grand nombre d'entreprises, notamment dans le domaine high-tech, se développer par une stratégie. Il se trouve que mon métier m'amène à rencontrer plutôt des entreprises qui déposent des brevets, mais j'en ai aussi vu d'autres.

Jacky Chartier : Vous avez une question ?

Public : Oui. Moi j'ai une question à propos du droit d'auteur, enfin du logiciel en tant qu’œuvre de l'esprit, donc de dépôt à la Société des auteurs. Comment est-ce qu'on fait exactement ? Parce que si on ne veut pas breveter, il faut tout de même protéger le logiciel. Bon, vous avez l'Agence de protection des logiciels [Agence pour la protection des programmes], oui, mais vous dites que c'est automatiquement protégé. Pour moi, quand vous écrivez un livre, vous le déposez à la Société des auteurs.

Pierre Breesé : Non. Vous êtes protégé dès le moment où vous avez écrit ou même conçu votre œuvre. Par contre, vous êtes protégé pour ce que vous avez écrit. Ça n’empêchera pas quelqu'un d'autre de reprendre la même histoire et de la récrire à sa manière.

Public : Il y a des plagiats !

Pierre Breesé : Il y avait la fameuse affaire qui avait opposé Régine Deforges aux héritiers de Margaret Mitchell. Elle avait repris la même thématique et en fait, ce qui s'est passé, ce qui a donné lieu au contentieux judiciaire, c'est qu'elle avait tout à fait conscience qu'elle avait repris toute la trame de Autant en emporte le vent pour la retranscrire, dans le bordelais, au moment de la Seconde Guerre mondiale. Donc c’était un peu un clin d’œil, une coquetterie d'artiste qu'elle a exprimée avec sa patte, là-dessus rien à reprocher, et elle s'en était rendu compte. Elle a poussé son clin d’œil un peu plus loin en reprenant un paragraphe ou une page entière de Autant en emporte le vent en la replaçant dans son roman. Et quand c’était déjà sous presse, elle a dit « là j'ai fait une connerie, je n'aurais pas dû ». Et le débat judiciaire s'est porté non pas sur la reprise de la trame, ce qui n’était pas une atteinte au droit d'auteur, mais sur la reproduction de ce texte. Il se trouve que les héritiers de Margaret Mitchellont été jaloux du succès etc., ont trouvé là un pouvoir de nuisance.

Public : D'accord. Donc sur un logiciel, si vous retrouvez des morceaux de code d'autre chose, c'est là-dessus que vous pouvez attaquer ?

Pierre Breesé : Exactement. Il y a une décision très intéressante, qui a été rendue récemment. J’étais intervenu, là je défendais plutôt le Libre pour une société, WPL. WPL est une société qui a développé un me too d'un logiciel très utilisé dans le monde bancaire de la société SAS. Donc c'est un logiciel dont la licence vaut plus d'un million d'euros pour un établissement financier et ils ont une situation quasiment de monopole. Et WPL a dit « nous on va faire l'effort de redévelopper quelque chose qui présente les mêmes fonctionnalités, soit interopérable », et on a fait un travail très rigoureux. C'est-à-dire que WPL a veillé à ne jamais recruter quelqu'un qui un jour ait eu connaissance à des informations privilégiées de SAS. Jamais quelqu'un qui ait un jour travaillé chez SAS, ni même qui ait eu accès, à titre de maintenance, à des documents confidentiels, a veillé à ne jamais utiliser SAS, dont ils ont pris une licence, au-delà de ce qui était autorisé. Cette boîte est assez étonnante parce qu'ils ont trois développeurs autistes, qui ont une capacité de production incroyable.
Donc ils ont réalisé un logiciel qui fonctionne exactement comme SAS, dont la licence est de 150 000 euros par an. Bien sûr SAS est allée jusqu'à une action judiciaire, c'est monté jusqu'à la Cour de justice de l'Union européenne, qui a considéré qu'il n'y avait pas atteinte au droit d'auteur parce qu'il n'y avait pas de copie du code mais du everse engineering, c’est-à-dire une réécriture du code avec des investissements pleins et entiers, sans aucune information obtenue frauduleusement.
Donc ça montre la portée du droit d'auteur et les limites du droit d'auteur.
J'ai eu un autre cas où une SS2I, plutôt une Web Agency avait développé une application, vous savez ces gens Web Agency avec des développeurs à catogan, moyenne d’âge 19/20 ans, et avec une grosse pression parce que les clients sont un peu durs actuellement, donc un développeur, malin comme un singe, a trouvé sur une application similaire la fonctionnalité qu'il devait développer. C’était déjà le vendredi, il devait remettre son travail le soir. Il a pris le code source du site en question, il l'a réinjecté, ça s'est su et là il a été condamné pour atteinte au droit d'auteur.

Jacky Chartier : Je vais juste reposer une question qui nous a été formulée. Je parlais tout à l'heure de ma question un peu polémique — je n'ai pas les mots exacts, vu j'ai encore cassé le système qui m'envoie les questions — qui simplement était de dire « j'ai fait un logiciel, j'ai écrit quelque chose, est-ce qu'il faut quand même que je vérifie que je ne suis pas dans le champ d'un brevet ? » Je sais que forcément c'est polémique puisque, du coup, je peux potentiellement être, même si je suis auteur, dans le champ d'un brevet.

Pierre Breesé : Oui. Comme si je suis fabricant de bouteilles en plastique ou de microphones, je peux être sous un brevet. Si c'est un logiciel applicatif, etc. ! Ce souci est un souci de risque. C'est-à-dire que ce risque se produira quand il sera Facebook ou quand il sera Google. Tant qu'il sera développeur, bordelais, avec une application utilisée par 5000 internautes, je ne pense pas que quelqu'un dépense ne serait-ce que 2000 euros pour envisager… Bon ! Si vous fabriquez des téléphones portables et que vous voulez concurrencer Sony ou Samsung, là vous avez intérêt à faire une sérieuse recherche de liberté d’exploitation. Si vous faites une application vendue à 200 exemplaires à quatre euros, faites l'économie.

Céline Serrano : C'est ce que j'allais dire. Probablement ce développeur, pour l'instant, n'est pas solvable. De toutes façons il n'y a aucun intérêt à ce qu'un détenteur de brevet aille l'attaquer en justice. Il y aura attaque en justice seulement s'il y a beaucoup d’argent à la clef et solvabilité du contrefacteur.

Pierre Breesé : Les investisseurs, avant de mettre beaucoup d'argent, feront ce qu'on appelle des due diligence pour vérifier l'existence de ce risque. Tout ce qu'on souhaite à cet auditeur c'est de se trouver dans une situation d'avoir un grand succès qui le mette sous la menace d'un brevet !

Public : Juste peut-être un bémol. Dans la recherche, par exemple j'ai travaillé sur le GPU, ce sont les processeurs graphiques, là c'est une jungle de brevets à tel point que lorsqu'on va écrire un papier pour décrire des choses de recherche, on se pose la question de savoir est-ce qu'on peut même les publier, parce qu'on va avoir 10 ou 20 brevets qui sont derrière. Ces brevets sont pour moi une hérésie. C'est comment dessiner un cercle avec le processeur graphique. Ça veut dire aller appliquer l'équation du cercle dans un programme. Je ne comprends même pas comment ce brevet a pu être donné. On est confronté à…

Pierre Breesé : Mais ne vous inquiétez pas. À ce moment ce brevet est dépourvu d'activité inventive et il ne sera pas accordé.

Public : Ce brevet appartient à Nvidia.

Pierre Breesé : Qu'il appartienne à quelqu’un ! S'il est nul pour défaut d'activité inventive !

Public : Je pense qu'ils en ont une utilité s'ils l'ont déposé, qu'ils ont dépensé de l'argent pour le déposer. Donc j'imagine qu'il doit servir soit dans la guerre des brevets envers les autres. En tout cas nous on a des problèmes très concrets : on veut faire une recherche, on se tape les brevets directement.

Céline Serrano : Il y a deux réponses à cette question. Toujours la même réponse : un institut de recherche n'est pas solvable du point de vue de l'attaque en brevets, et vous avez le droit de faire de la recherche sur un brevet. Tant que vous ne vendez pas votre solution qui ferait appel, éventuellement, à un brevet valable de Nvidia, il n'y a aucun problème ; vous avez le droit de faire de la recherche, ce n'est absolument pas interdit. Il ne faut pas du tout fantasmer. Si jamais votre solution avait un avenir brillant, on irait éventuellement demander une licence à Nvidia s'il s'avère que le brevet est valable. Mais là c'est dans un horizon, je pense, assez éloigné. Donc il n'y a aucune crainte à avoir.

Public : Pour l'instant moi je passe outre parce que je sais que je suis en Europe et en France et qu'il n'y a pas de brevets logiciels.

Pierre Breesé : Vous passez outre parce que vous faites un acte de recherche et un brevet n'est pas opposable à la recherche, tout simplement, que ce soit en Europe ou ailleurs.

Public : On a parlé des patent trolls, il faut voir ce qui se passe actuellement aux États-Unis sur les attaques à droite et à gauche.

Pierre Breesé : Ils ne sont pas opposables à la recherche !

Public : Je demande à voir !

Céline Serrano : Les patent trolls vont s'intéresser à des gens qui sont capables de produire en masse. Si ! S'il n'y a pas d'argent à gagner, les patent trolls ne vont pas s'amuser à aller attaquer en justice des gens qui ne sont pas capables de produire en masse. Il faut une production en masse pour que l'attaque puisse rapporter beaucoup d'argent, sinon ça ne sert à rien. C'est du fantasme de penser que… Surtout un institut de recherche ne va pas se faire attaquer par un patent troll parce qu'on ne vend rien, surtout pas en masse. On fait des expérimentations, de la recherche. On peut accorder quelques licences, mais je pense que l'Inria n'a jamais accordé des licences sur des produits vendus par plusieurs millions d'unités. On n'en n'est pas là. On est très loin de ce genre d'acteurs.

Public : Je parlais plus du modèle. le modèle du patent troll aujourd'hui, ce n'est pas d'attaquer des gros acteurs, c'est d'aller attaquer les petits acteurs.

Céline Serrano : Mais non pas du tout. La startup n'est pas solvable. Elle n'est pas solvable. Ils n'ont aucun intérêt.

Public : Écoutez il y a une affaire Apple. Ce n'est pas le problème d’être solvable. C'est le problème d'aller attaquer. Ça coûte des frais et, en général, c'est accompagné d'une proposition de conciliation qui va coûter de l'ordre de 5000 à 10 000 dollars. En général les petites sociétés, les petites startups vont payer pour ne pas aller en justice. Je parle aux États-Unis. Regardez, c'est ce qui se passe actuellement.

Céline Serrano : En tout cas, on est en Europe. On est là encore un petit peu dans le cadre de la recherche,donc je vous rassure vous avez le droit de faire votre recherche tranquillement et sereinement, sans rien craindre de ce côté-là. Et l'Inria a un très bon service juridique.

Hervé Lardin : Oui en fait ça commence à exister. Ces fameuses patent trolls commencent à envoyer des lettres comminatoires en proposant immédiatement, dès le courrier, en disant « vous êtes en infraction avec le brevet machin, truc, bidule, mais nous vous proposons une solution de conciliation pour la somme de 30 000 euros ». C'est l'exemple qui existe en France, ça existe. Et les sociétés qui n'ont à rien à se reprocher et qui sont des sociétés qui n’utilisent que des licences libres, etc., se disent « soit on répond et ça va nous coûter bien plus que 30 000 euros, soit on signe le chèque de 30 000 euros et on passe à autre chose ». C'est en train de se passer aujourd'hui.
Concernant le fait qu'il existe un brevet sur le cercle dessiné par un ordinateur et que vous dites à monsieur « mais ce n'est pas grave, n'en tenez pas compte, on verra plus tard quand vous serez une grosse société, quand votre logiciel sera utilisé par des millions de personnes ». OK ! Mais ce jour-là le risque juridique existera toujours. Donc il fait bien, lui, aujourd'hui, en amont de son travail, d'éliminer ce risque juridique, comme les gens qui ont créé Ogg à la place de MPEG, ont dit « nous, on veut fabriquer des matériels, on veut fabriquer des lecteurs de MP3 — d'ailleurs on appelle ça comme ça , je suis désolé — mais on ne veut pas dépendre des brevets associés au MPEG. Donc on va travailler, on va participer à la création d'une norme qui sera ouverte, ce qui va nous permettre de fabriquer des lecteurs sans avoir à être attaqué pour tel ou tel brevet, etc. » Donc le brevet en tant que tel, pour tous les gens qui sont dans l'innovation, qui veulent créer, crée un terrain piégé, mais un terrain piégé à un tel point qu'il faut des moyens colossaux pour être capable de se défendre contre des sociétés qui sont détentrices de brevets.

Jacky Chartier : Il reste juste deux, trois minutes avant la fin. Je crois qu’il y avait deux questions.

Public : Bonjour. je voulais revenir sur l'histoire du brevet Nvidia. Céline a dit que si le brevet était valable, Inria pourrait acheter une licence Nvidia, mais si le brevet n'est clairement pas valable, est-ce que l'Inria ou un institut de recherche aura les moyens d'aller en justice pour casser ce brevet ?

Pierre Breesé : Non. Tout simplement on ne donne pas suite à une proposition et probablement il n'est pas livré. Maintenant, méfiez-vous toujours du gars qui dit « c'est le brevet pour payer par un simple clic ». En réalité, ce qui est protégé, ce n'est pas ce que les journalistes disent de, après avoir vu un dessin ou le titre du brevet ; c'est ce qui est déterminé par les revendications, une fois délivré. Donc ce genre de raccourci, laissez ça aux journalistes ou au bistrot.

Public : Vous avez donné un exemple avec la société WPL. Donc elle a gagné en mettant en avant l’interopérabilité et le fait que le reverse engineering est légal. Mais si le brevet logiciel obtient une reconnaissance juridique, est-ce que cette société aurait gagné ?

Pierre Breesé : Il n'y a pas de brevet logiciel. Arrêtez de parler de fantasmes. C'est très pénible. Un brevet peut porter sur une solution technique à un problème technique, qui soit nouvelle et inventive. S'ils avaient enfreint une invention valablement brevetée, effectivement ils seraient contrefacteurs et ce serait conduit certainement par une régularisation. En l’occurrence il n'y avait pas cette situation. Il y avait une protection unique par le droit d'auteur qui n'a pas été jugée opposable à une réécriture complète du code en question. C'est aussi simple que ça.

Public : Mais la société SAS, à mon avis, possède un énorme portefeuille de brevets.

Pierre Breesé : Arrêtez avec, voyez « à mon avis » ! Mais non ! Vérifiez les choses factuellement, vous constaterez que non. Pourquoi ? Parce que tout simplement ce sont des solutions applicatives qui ne posent pas de problématique technique mais simplement d'ergonomie et d'organisation des données. Voilà !

Jacky Chartier : Du coup pour conclure si vous aviez chacun, l'un ou l'une d'entre vous, en 30 secondes, une conviction ou quelque chose à donner autour de cette question ?

Pierre Breesé : Ce que je recommande à ceux qui sont chercheurs : ne vous laissez pas emballer par des visions un peu fantasmagoriques. Cohen, Proudhon, Walras étaient déjà des militants de ce genre-là. Prenez les choses de manière pragmatique et factuelle. Ce que je vous recommande c'est d'aller sur les bases de données brevets, elles sont gratuites — epoline, Google Patents, Patent Lens —, faites une recherche sur les sujets sur lesquels vous travaillez, regardez les brevets qui se rapprochent et puis posez-vous la question « en quoi je me différencie ? ». Et là, vous rentrez dans une logique qui est d’identifier ce qui vous distingue de l'existant. Peut-être que rien ne vous distingue et, à ce moment-là, ce n'est pas la peine de réinventer la roue ou le traçage du cercle par ordinateur. Soit vous avez des points de différenciation qui sont potentiellement nouveaux, inventifs, donc brevetables. Se pose ensuite une deuxième question : si vous déposez un brevet, est-ce que vous serez mieux armé pour engager un partenariat avec Dassault, avec un partenaire industriel pour lever des fonds, ou non ? Si la réponse est non, ne déposez pas de brevet. Si la réponse est oui, eh bien posez-vous la question de la stratégie de propriété industrielle à élaborer.

Owen Lagadec : Juste en conclusion, je vais vous dire ce que je pense profondément. Je suis d'accord avec le fait que la première puissance c'est la marque. On ne copie qu'un logiciel qui est particulièrement utile. Et encore une fois ce n'est pas le logiciel qu’on brevette, c'est la petite brique qu'il contient. Dans la voiture, c'est le cardan qu'on va breveter, ce n'est pas la voiture elle-même. Ça, ça a une importance, je parle plutôt en tant qu'entrepreneur. Je pense que l'une des bonnes vertus, si on a une innovation, c'est d'aller voir les gens qui maîtrisent la technologie pour être certain que ce qu'on fait va avoir une vraie valeur sur le marché. Encore une fois la mission finale d'un brevet c'est de donner une valeur à une entreprise. Le reste, OK, je veux bien croire les patent trolls et tout, mais ça ne tient pas la route sur le long terme.
Ceux qui font vraiment de l'argent c'est ceux qui ont vraiment monté un modèle économique autour d'un brevet ou autour d'un non-brevet, c'est-à-dire autour d'un secret industriel. A priori il y a plusieurs informaticiens ici, un exécutable OK, reverse engineering et tout, mais enfin, on ne se lève pas le matin en prenant un exe et en regardant le code source. Ça ne marche pas comme ça.
Déjà, pour déterminer qu'il y a une contrefaçon sur la rédaction d'un code source, il va falloir franchement bosser, il faut une sacrée équipe derrière pour y arriver. Donc le quotidien, à mon avis, de la brevetabilité d'un logiciel, c'est qu'est-ce que je veux faire avec mon innovation ? Est-elle une innovation ?, c'est plus ça la problématique, on est beaucoup maintenant à développer. Ensuite l'avantage du brevet, c'est si on va chercher du partenariat à mon avis à assez long terme. Si on n'y va pas, il y a plusieurs étapes à faire, et moi, c'est la seule chose que je transmettrais parce que c'est un truc qui m'énerve un peu, si on une bonne idée il faut la partager. Si on est obligé de la garder secrète et qu'on est tout seul, il faut se poser une question, c'est qu'on a un problème. C'est la seule chose que j'ai envie là de dire.

Hervé Lardin : Moi je vais utiliser un petit peu cette conclusion pour vous conseiller, si vous êtes intéressés par ces questions, ce bouquin Droit des logiciels, Pellegrini et Canevet. C'est le premier pavé dans ce domaine où on a une vision un peu générale du droit attaché aux logiciels.
Il existe un moyen de valoriser, de manière industrielle, une activité de création logicielle. Le droit des marques, on ne l'a pas évoqué, mais c'est effectivement une possibilité très importante qui permet d'avoir un avantage concurrentiel tout en concédant des licences d'exploitation, des contrats de licence qui, par leur côté libre, vont permettre d'avoir très vite une masse critique d'utilisateurs, qui va permettre de conquérir un marché, et dans le même temps, vont permettre également de convaincre des industriels de mettre en œuvre le logiciel dans leurs produits. C'est tout à fait faisable, ça n'a rien d’utopique, c'est un modèle économique qui fonctionne. On est beaucoup d'entreprises à travailler dans de ce domaine-là, on est de plus en plus nombreux et c'est effectivement quelque chose qu'il faut mettre en place, qu'il faut utiliser. Ce sont de très bons moyens et qui sont pérennes.

Céline Serrano : Le message de la Direction du transfert et del'innovation : il ne faut pas opposer brevet à logiciel open source. Pour nous ça va être un outil qui va nous permettre de faire du transfert. L'objectif c'est toujours de maximiser l'impact, donc parfois c'est par le brevet, parfois c'est par un logiciel en open source avec une création de communauté. Ce sont deux démarches qui sont tout à fait respectables et acceptées au sein d'un institut de recherche comme l'Inria.

Jacky Chartier : Finalement, je conclurais sur le fait que notre table numéro 5 des Tables rondes de la recherche aurait pu s’intituler et s'appeler « Quelle stratégie pour nos logiciels au regard de l'environnement dans lequel je dois les conduire, les implanter et finalement les exploiter ? ».
Je vous remercie.

[Applaudissements]

Revue de presse de l'April pour la semaine 28 de l'année 2020

mar, 07/14/2020 - 09:48

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[ouest-france.fr] La démocratie participative doit être à la hauteur des enjeux qu’elle veut défendre

✍ Axel Dauchez, le samedi 11 juillet 2020.

«La survie de notre modèle de société nécessite une réappropriation citoyenne urgente de l’action publique», selon Axel Dauchez, président et fondateur de Make.org,

[La Lettre du Cadre] Méthode FunWork: Les Chatons à la rescousse (¤)

✍ Franck Plasse, le vendredi 10 juillet 2020.

La crise sanitaire liée au Covid-19 a clairement modifié nos habitudes de travail, nous contraignant à nous organiser pour un travail à distance. Le collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires nous propose des services en ligne éthiques. En voici quelques exemples gratuits pour faciliter nos réunions en ligne.

[RTBF Info] Enseignement: des outils numériques sous licence libre pour une formation citoyenne, critique et responsable dès la rentrée

Le mardi 7 juillet 2020.

La période que nous venons de vivre a mis la société et les services publics à rude épreuve. Il a été une nouvelle fois évident, et c’est sans doute une des conclusions heureuses, que le rôle de l’État est essentiel au bon fonctionnement d’une société qui souhaite protéger ses membres. Pour assurer la continuité pédagogique en confinement, les enseignants ont majoritairement eu recours au numérique à marche forcée. L’ordinateur, la tablette et le smartphone, formidables outils de communication, ont permis de récréer du lien entre les professeurs, les élèves et leurs parents, en mettant fortement en évidence les besoins de chacun en formation et accompagnement.

[LeMagIT] OpenCore: le créateur de Redis laisse sa place à un modèle de gouvernance plus ouvert

✍ Gaétan Raoul, le lundi 6 juillet 2020.

Salvatore Sanfilippo, le créateur de Redis, quitte son poste de mainteneur du cœur open source. Redis Labs profite de ce départ pour établir une gouvernance «plus ouverte» pour régir les évolutions de la base de données.

[GQ France] Les vrais héros de la tech

✍ Loïc Hecht, le dimanche 5 juillet 2020.

On les appelle les «Makers», et pendant la crise du Covid-19, ils ont mis leur ingéniosité au service du personnel soignant en confectionnant des équipements précieux imprimés en 3D. Loin des gourous de la Silicon Valley qui s’offrent une bonne conscience à coups de millions de dollars, ces MacGyver du quotidien prouvent que l’intelligence collective peut faire des miracles. Maker… avec les doigts!

Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 30 juillet 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance

lun, 07/13/2020 - 17:31
Start: 30 Juillet 2020 - 17:15End: 30 Juillet 2020 - 19:30

Le groupe de travail Sensibilisation

L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement.

La participation aux actions du groupe de travail Sensibilisation est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas).

Quand et quoi ?

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. D'autres réunions ponctuelles peuvent être organisées au cours de l'année.
Toute personne intéressée peut participer aux réunions du groupe (membre de l'April ou pas). Dans la période actuelle, les réunions ont lieu à distance.

La réunion de jeudi 16 juillet 2020 est annulée. La prochaine réunion du groupe de travail Sensibilisation aura lieu jeudi 30 juillet 2020 en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. À cette occasion, nous continuerons à travailler sur les projet Quiz enjeux de l'informatique et Jeu du Gnou (voir plus bas).

Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo

Quiz enjeux de l'informatique

C'est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Les questions, du type QCM ou vrai/faux, sont au cœur de l'expérience de sensibilisation dans le Jeu du Gnou (voir ci-dessous). En même temps, elles constituent une ressource de sensibilisation à part entière et pourront être utilisées et partagées dans beaucoup de contextes différents (stands, ateliers, sites web, etc.).

Le pad avec les questions déjà (ou presque) finalisées (à partir de la ligne 83).

Le pad pour proposer de nouvelles questions.

Jeu du Gnou

Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le livret accompagnant le jeu, réaliser le graphisme, rédiger de nouvelles questions.

Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

La Fête des Possibles revient en 2020 ! Du 12 au 27 septembre en France et en Belgique

lun, 07/13/2020 - 14:48

Une nouvelle édition de la Fête des Possibles, organisée par le Collectif pour une Transition Citoyenne, aura lieu du 12 au 27 septembre 2020 partout en France et en Belgique. Des centaines d'événements permettront de faire connaître les initiatives locales et les solutions concrètes qui contribuent à construire un avenir plus durable et solidaire.

La Fête des Possibles aspire à faire prendre conscience à un maximum de citoyens et de citoyennes que des solutions existent pour vivre en meilleure santé, pour moins polluer, pour mieux vivre ensemble. C’est bien sûr une occasion de plus pour montrer que « c’est possible » d’utiliser au quotidien des logiciels respectueux de nos libertés.

Nous invitons toutes les personnes et structures ayant à cœur la promotion du logiciel libre à proposer un ou plusieurs rendez-vous dans le cadre de la Fête des Possibles. Un « kit de création de rendez-vous », disponible sur le site de la manifestation, donne toutes les informations utiles pour participer ainsi que des idées de formats d’événements prenant en compte les contraintes liées à la situation sanitaire actuelle.

Les rendez-vous pour 2020 peuvent d'ores et déjà être saisis sur le site de la Fête des Possibles. Pour nous permettre de valoriser la contribution des organisations du Libre à la manifestation, nous vous invitons à inscrire votre événement en lien avec le logiciel libre également sur l'Agenda du Libre, en ajoutant le mot-clé fete-des-possibles-2020.

Retrouvez tous les rendez-vous sur le site de la Fête des Possibles.

Libre à vous ! Radio Cause Commune - Transcription de l'émission du 7 juillet 2020

sam, 07/11/2020 - 11:31


Titre : Émission Libre à vous ! diffusée mardi 7 juillet 2020 sur radio Cause Commune
Intervenant·e·s : Emmanuel Revah - Marie-Odile Morandi - Étienne Gonnu - Elsa Pottier - François Poulain - Christian Momon - Véronique Fritière - Frédéric Couchet - Olivier Grieco à la régie
Lieu : Radio Cause Commune
Date : 7 juillet 2020
Durée : 1 h 30 min
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Page des références utiles concernant cette émission
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Bannière de l'émission Libre à vous ! de Antoine Bardelli, disponible selon les termes de, au moins, une des licences suivantes : licence CC BY-SA 2.0 FR ou supérieure ; licence Art Libre 1.3 ou supérieure et General Free Documentation License V1.3 ou supérieure. Logo de la radio Cause Commune utilisé avec l'accord de Olivier Grieco.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur le thème « Râlages en vrac d'un vieux libriste »
  2. « Au cœur de l'April », avec plusieurs personnes actives au sein de l'April : Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, Christian Momon, Elsa Pottier, François Poulain
  3. Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, consacrée aux activités de Linux Azur
  4. Annonces

Voix off : Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre.

Frédéric Couchet : Bonjour à toutes. Bonjour à tous.
« Au cœur de l’April », ce sera le sujet principal de l’émission du jour. Plusieurs personnes actives au sein de l’April parleront des activités de l’April, de son fonctionnement. Posez-nous toutes vos questions pendant le direct, nous y répondrons.
Avec également au programme la chronique d’Emmanuel Revah, la chronique d’Isabella Vanni qui va nous parler d’un groupe d’utilisateurs et d’utilisatrices de logiciels libres sur la Côte d’Azur.
Nous allons parler de tout cela dans l’émission du jour.

Vous êtes sur la radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Soyez les bienvenus pour cette nouvelle édition de Libre à vous !, l’émission pour comprendre et agir avec l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Je suis Frédéric Couchet, le délégué général de l’April.

Vous trouverez sur le site de la radio causecommune.fm et sur le site de l’April, april.org, une page consacrée à l’émission du jour avec les références.

Nous sommes mardi 7 juillet 2020, nous diffusons en direct, mais vous écoutez peut-être une rediffusion ou un podcast.

Si vous souhaitez réagir, poser une question pendant ce direct, n’hésitez pas à vous connecter sur le salon web de la radio. Pour cela rendez-vous sur le site de la radio, causecommune.fm, vous cliquez sur « chat » et vous nous retrouvez sur le salon dédié à l’émission #libreavous.

Je salue aujourd’hui à la réalisation de l’émission Olivier Grieco et j’ai le grand plaisir d’être de retour au studio après quelques mois d’absence.
Nous vous souhaitons une excellente écoute.

Tout de suite place au premier sujet.

[Virgule musicale]

Chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur le thème « Râlages en vrac d'un vieux libriste »

Frédéric Couchet : Nous allons commencer par la chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah. Je vais lui laisser expliquer le titre parce que, en fait, comme il l’a envoyé trois minutes avant l’émission, j’ai un petit peu oublié.
Bonjour Emmanuel, ça va bien ?

Emmanuel Revah : Ça va. Et toi Fred ?

Frédéric Couchet : Ça va très bien. De quoi vas-tu nous parler aujourd’hui ?

Emmanuel Revah : Aujourd’hui, j’ai essayé de faire un vrai sujet mais c’était un peu compliqué. Le sujet du jour c’est un peu « Râlages en vrac d'un vieux libriste ».

Frédéric Couchet : Ah oui ! « Râlages », parce que tout à l’heure j’ai dit « Ravages ». Excuse-moi, vas-y.

Emmanuel Revah : Il n’y a aucun problème.
Il y a un truc qui se fait depuis longtemps, ce sont des sites web, des services, des logiciels ou autres, pas forcément dans le Libre, qui ne disent rien sur ce que fait le truc. Le seul moyen de savoir c’est de s’inscrire. Tu vois, ces sites où tu as juste un formulaire d’inscription, ou alors tu as juste un lien de téléchargement ! C’est comme s’il y avait un arrêté préfectoral qui interdisait la documentation. Souvent il y a juste un tas de superlatifs, surtout le mot awesome qui veut dire « génial » ou « merveilleux ».
Si on se fie à la description courte, on pourrait croire que les trois quarts des sites autour des logiciels et services en ligne font exactement la même chose. La description qu’on voit un peu partout c’est : We are awesome people making awesome software for awesome users ou, en français, « Nous sommes des gens géniaux qui faisons des logiciels géniaux pour des utilisateurs géniaux ». Mais encore ! Et puis, c’est aux utilisateurs de décider si c’est awesome, non ? On dirait Donald Trump quand il se présente !

Il y a une petite vague de logiciels libres qui font un petit peu pareil, qui imitent un petit peu trop les pratiques de l’écosystème non-libre. La seule chose qu’on peut vraiment savoir en lisant ce genre de description, dans le cadre d’un logiciel libre, c’est que le projet tourne avec NodeJS et il se déploie, de préférence, avec Docker.

Après, il y a les services non-libres, centralisateurs, qui manipulent les utilisateurs via différentes méthodes dont l’appel à la production de dopamine, avec des micro-récompenses pour chaque action d’engagement et autres méthodes qu’on appelle dark patterns. D’après Wikipédia un dark patterns, en français « interface truquée », est une interface qui a été soigneusement conçue pour tromper ou manipuler un utilisateur. Eh bien ce genre de pratique et comportement se retrouve un petit peu dans le Libre aussi.

Vous avez déjà participé à une discussion sur un forum qui utilise le logiciel Discourse ? J’ai arrêté de le faire, c’est hyper-pénible, pour plein de raisons.
Par exemple, rien que le fait que le raccourci « CTRL F » fasse autre chose que ce que ton navigateur est censé faire, c’est du browser hijacking, c’est-à-dire que le logiciel web Discourse détourne la fonction de « recherche dans la page » qui est activée via les raccourcis « CTRL F » ou « / », pour faire son propre truc, c’est-à-dire une recherche sur le site du forum. Et la réponse des devs quand un utilisateur soulève le problème c’est : « Le CTRL F du navigateur ne fonctionnera pas puisque la majorité de la page n’est pas chargée dans le navigateur. Donc, ce que tu proposes, c’est de casser le site ».
Je vais expliquer un petit peu ce dernier truc. En gros quand on lit une page dans Discourse, un sujet, pas tout le sujet est chargé, ça se charge au fur et à mesure qu’on fait défiler la page donc CTRL F ne peut pas trouver ce qu’il y a tout en bas. D’ailleurs il n’y a pas de bas de page, ça c’est fini !
En fait, ce que propose l’utilisateur, c’est que le logiciel Disourse ne casse pas la fonctionnalité du navigateur. La fonction en elle-même, pouvoir chercher sur le site, ouais, pas de souci, mais juste, ne détournez pas le navigateur des utilisateurs parce que ça, ça s’appelle du browser hijacking et ce n’est pas bien.

En fait, le truc que je voulais dire à la base sur Discourse, c’est sur son modèle d’interaction avec les utilisateurs, il est basé sur l’économie de la dopamine. Pour chaque truc que tu fais tu reçois une médaille. Vraiment ! Tu postes un truc, médaille ! Tu réponds, tu likes, tu mets en favoris, médaille ! Médaille ! Médaille ! Ce n’est pas le seul logiciel libre à pratiquer ce genre de truc, mais c’est le premier exemple flagrant qui m’a traumatisé et même provoqué des cauchemars. C’est au point où je n’ai pas même cru que Discourse était un logiciel libre !

Autre truc en vrac, la documentation. Oui, c’était censé être le sujet du jour, mais je développerai plus tard. Depuis quand est-il devenu mal vu que de documenter son logiciel libre ?
Un exemple qui m’a causé une hernie, c'est Mastodon. Alors attention, c’est un projet plutôt génial, vraiment ! Si je râle, c’est que j’aime. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, en court, Mastodon est un service de média social ressemblant un petit peu à Twitter dans son fonctionnement, mais qui est décentralisé et fédéré. L’idée est de ne pas avoir de centre et, pour cela, les gens peuvent installer leur propre instance Mastodon. C’est génial ! Je prends. Moi je suis là-dedans depuis l’époque où Friendica s’appelait encore Mistpark. En gros, je suis un hipster du média social fédéré ! Bon ! Mais, au niveau de la doc, c’est autre chose. Je vais sur le site – c’était il y a plus de deux ans – je prends le code, je suis le guide d’installation, et bon ! J'y suis arrivé, mais contrairement à d’autres trucs que j’ai installés, je ne comprends absolument rien ! Ce truc tourne par malentendu et je ne suis pas seul à le dire.
Et les mises à jours, waouh ! C’est à moitié du hasard. Un jour je me suis retrouvé avec mon instance en rade tout l’après-midi. Je cherchais, mais rien. J’ai fini par taper toutes les commandes dans le désordre et, en fait, c’est la bonne méthode. Ça marche !
Un tel projet a besoin que ce soit le plus facile possible, sinon les instances, donc le réseau, risquent de tomber ou pire, se centraliser de nouveau. Si on veut que le plus de gens possible puissent héberger leur propre instance, si on veut donner le plus de chances d’avoir un vrai réseau de média social décentralisé et fédéré, il faut que ce soit plus facile et plus clair.
En leur faveur, il faut le dire, la doc commence un peu à ressembler vaguement à quelque-chose, mais quand j’ai tenté d’apporter une micro-correction, genre juste sur une phrase pour clarifier un truc, les gens sur IRC, qui sont d’ailleurs super cool, m’ont dit de passer par GitHub ! Et là. Non ! Mais vraiment ? Mais oui, vraiment ! Tous les logiciels libres sont sur Github maintenant, même les logiciels d’outils fédérés. Je sais bien que c’est difficile pour chaque projet d’auto-héberger son propre site et son propre Gitlab, mais bon, peut-être pas tant que ça en vrai, je ne sais pas. Le vrai argument pour héberger ses logiciels sur Github, quand on produit des logiciels de fédération et de décentralisation du Net, c’est que c’est plus facile de se rassembler tous autour d'une seule plateforme centrale. Non ?
Qui aurait cru qu’en 2020 il faut un compte Microsoft pour faire du logiciel libre ?

Je suis peut-être parti légèrement hors sujet, dans tous les sens. Peut-être ! En même temps, on s’en fiche ! Je n’ai qu’à dire que ma chronique est awesome, cette émission est awesome et vous qui écoutez, vous êtes Awesone.

Frédéric Couchet : En fait, tu es vraimentawesome. Sur le salon web de la radio, on a précisé que priver les utilisateurs et utilisatrices de CRTL F devrait être interdit par la Convention de Genève. J’ai trouvé ça très drôle ; c’est Étienne qui interviendra tout à l’heure. Je précise que ton exemple sur Mastodon me parle parce que je maintiens aussi une instance Mastodon et j’ai toujours l’impression que c’est un peu de la magie, par contre je n’ai jamais eu de souci de mise à jour contrairement, effectivement, à toi. On a l’impression que c’est un peu par magie que ça fonctionne, en tout cas ça fonctionne.
Effectivement, tu étais un peu hors sujet par rapport au sujet initial, mais ce n’est pas grave ! Après tout tu es un vieux libriste, tu es un petit peu le tonton Manu dans les déjeuners de famille qui, tout d’un coup, parle d'un autre truc.
En tout cas merci pour cette chronique dont le titre est « Râlages en vrac d'un vieux libriste » et non pas « Ravages en vrac d’un vieux libriste », j’avais mal noté au départ.

Emmanuel Revah : Pas encore !

Frédéric Couchet : Pas encore, exactement. D’ailleurs j’espère que tu auras tout l’été pour préparer ta chronique sur la documentation et qu’on se retrouvera à la rentrée pour la reprise, pour la saison 4 de Libre à vous !

Emmanuel Revah : Merci, c’était un plaisir et à bientôt.

Frédéric Couchet : À bientôt. C’était la chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah.
On va faire une petite pause musicale.

Frédéric Couchet : On va écouter Floor Lights Delight par H-M O. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Floor Lights Delight par H-M O.

Voix off : Cause Commune, 93.1.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Floor Lights Delight par H-M O, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution. Vous retrouverez les références sur le site de la radio, causecommune.fm, et sur le site de l’April, april.org.
Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France, en DAB+ également et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Nous allons passer au sujet principal.

[Virgule musicale]

« Au cœur de l'April », avec plusieurs personnes actives au sein de l'April : Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, Christian Momon, Elsa Pottier, François Poulain

Frédéric Couchet : Nous allons poursuivre avec le sujet principal qui va porter aujourd’hui, pour cette dernière émission de la saison, sur l’April. Nous avons intitulé ce sujet « Au cœur de l’April ». Plusieurs personnes membres de l’April vont échanger pour expliquer un petit peu ce que fait l’April, son fonctionnement, ses actions.
Je vais saluer au fur et à mesure donc Marie-Odile Morandi. Bonjour Marie-Odile.

Marie-Odile Morandi : Bonjour.

Frédéric Couchet : Christian Momon. Bonjour Christian.

Christian Momon : Bonjour tout le monde.

Frédéric Couchet : François Poulain. Bonjour François.

François Poulain : Salut Fred.

Frédéric Couchet : Elsa Pottier. Bonjour Elsa.

Elsa Pottier : Bonjour.

Frédéric Couchet : Et Étienne Gonnu. Bonjour Étienne.

Étienne Gonnu : Salut.

Frédéric Couchet : Tout le monde est avec nous donc c’est parfait.
N’hésitez pas à participer à notre conversation, à nous poser des questions. Pour cela rendez-vous sur le salon web de l’émission, site causecommune.fm, bouton « chat », salon #libreavous.
Depuis 1996, donc depuis bientôt 25 ans, l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre, diffuse l’esprit du Libre. L’émission Libre à vous ! est un de nos projets, mais il y en a d’autres. On va essayer de vous faire découvrir les coulisses de l’association, quelques actions, découvrir les personnes, soit membres de l’équipe salariée soit bénévoles, qui nous permettent d’avoir une association vivante et active pour la promotion et la défense du logiciel libre. On a déjà consacré une première émission sur ce sujet avec d’autres personnes, le 16 juin 2020, le podcast est évidemment disponible sur le site de la radio et sur le site de l’April. En gros, on va essayer de vous diffuser l’esprit de l’April avec mes petits camarades.
Il ne faut pas que je regarde ce qu’il y a sur le salon web parce qu’on me décentre, le réalisateur me déconcentre en mettant des commentaires. En tout cas rejoignez-nous et vous pourrez les voir.
Première question et je vais vous la poser dans l’ordre selon lequel vous êtes. On précise qu’on diffuse, pour la plupart des gens, sur Mumble, un outil d’audioconférence. Moi je suis au studio avec Olivier Grieco, le directeur d’antenne. Je vais vous demander de vous présenter, d’où vous venez, ce que vous faites à l‘April, en moins d’une minute. On va commencer par Christian.

Christian Momon : Dans la vie je suis développeur informatique de logiciels libres. Je fais des choses avec l’April depuis 1998 en fait. Je suis administrateur de l’April depuis 2016 et depuis 2019 je gère le groupe Chapril, entre autres.

Frédéric Couchet : Super. Merci. Elsa.

Elsa Pottier : Je ne viens pas du tout de l’univers informatique. Au départ j’étais bibliothécaire. Suite à une bifurcation dans ma vie perso et professionnelle, j’ai souhaité trouver une activité salariée à temps partiel dans une structure dont l’objet et la façon de travailler en équipe faisaient sens pour moi, donc j’ai été ravie d’intégrer l’équipe salariée de l’April en novembre 2017.
Qu’est-ce que j’y fais ? Je m’occupe du suivi de la gestion des membres, du suivi de la compta et, très récemment, j’ai commencé à m’impliquer dans le groupe Sensibilisation. Je suis très contente de m’intégrer petit à petit au volet militant qui est au cœur de l’April, qui est la raison pour laquelle ça fait sens pour moi d’y travailler.

Frédéric Couchet : Merci Elsa. Étienne.

Étienne Gonnu : Bonjour. Je suis Étienne Gonnu. Comme ma collègue Elsa je n’ai pas du tout un background informatique, je suis juriste de formation même si j’ai un lien plus direct avec le logiciel libre puisque je me suis spécialisé ensuite en droit du numérique. Pareil, en cherchant du travail, j’ai trouvé l’April et j’ai embrassé le combat du logiciel libre. Je suis un des permanents de l’association, précisément je m’occupe des affaires publiques. En somme, je fais du plaidoyer politique pour défendre et promouvoir l’éthique du logiciel libre, particulièrement au niveau des politiques publiques. On pourra détailler plus tard.
Par ailleurs, je suis une des personnes en charge de la régie pour Libre à vous ! et périodiquement je réalise et j’anime des émissions.

Frédéric Couchet : Merci. Marie-Odile.

Marie-Odile Morandi : Je suis Marie-Odile Morandi. J’ai enseigné pendant de très nombreuses années la Technologie-Collège au lycée Stendhal de Milan qui est un lycée français à l’Étranger et aujourd’hui je suis à la retraite. J’adhère à l’April depuis 2011. Je suis impliquée dans le groupe Transcriptions depuis 2011, j’ai succédé à Magali Garnero en tant qu’animatrice en 2015. D’autre part, je relis régulièrement les divers textes que produit l’April, les lettres interne et externe, les communiqués de presse et autres avant leur publication.

Frédéric Couchet : OK. Super. Et pour finir François.

François Poulain : Bonjour. J’ai rejoint l’April en 2005 à peu près. C’était au lendemain du rejet de la directive brevet logiciel et à la veille de la transposition de la directive EUCD [European Union copyright directive]qui allait devenir le projet de loi DADVSI [loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information]. Aujourd’hui je suis administrateur et trésorier. Je passe aussi beaucoup de mon temps sur la partie administration système pour maintenir les serveurs et les services, les services web, mail, etc.

Frédéric Couchet : Merci François. Je vais préciser que si vous employez des sigles essayez de les expliquer. DADVSI c’est la loi droit d’auteur, on ne va pas entrer dans les détails.
Après cette petite présentation l’idée c’est d'essayer, pour les personnes qui écoutent, d’un peu mieux comprendre ce que fait l’April, son fonctionnement. Là on va parler de pas mal de sujets. On va commencer par un sujet qui est un peu central, le cœur de l’activité de l’April, c’est l’action institutionnelle, ce qu’on appelle le plaidoyer. Comme l’a expliqué tout à l’heure Étienne Gonnu, mon collègue Étienne, on a une personne de l’équipe salariée dont le travail est dédié à ces actions. Étienne, on va commencer par toi. C’est quoi l’action institutionnelle ? C’est quoi le plaidoyer ?

Étienne Gonnu : C’est vrai que quand on présente les actions de l’April, on distingue souvent, d’une part, les actions de sensibilisation ; je pense qu’Elsa pourra revenir dessus tout à l’heure et Isabella, lors de la première émission « Au cœur de l’April », en avait bien parlé, ça c’est plus l’aspect, on va dire, promotion. Et puis il y a les actions institutionnelles qui sont plutôt sur l’aspect « défendre », même si la distinction n’est pas si binaire que ça dans les faits.
Dans les grandes lignes, je pense qu’on peut définir les actions institutionnelles, le plaidoyer, comme étant ce qu’on va appeler la représentation d’intérêt. C’est la version française d’un terme anglo-saxon qui est sans doute plus connu, qui est le lobbying. C’est vrai que c’est un terme qui a tendance à être un peu mal perçu. En gros, en tant que représentant d’intérêt, ce qu'on va faire c’est qu’on va chercher à influer, influencer les politiques publiques. En gros, on va d’abord essayer d’avoir une influence sur l’élaboration et l’application des lois, sur les doctrines administratives, les politiques de marchés publics, toutes sortes de décisions politiques qui se traduisent de différentes manières et à différentes échelles, même si l’échelle principale de l’April va être l’échelle nationale. On va faire ça en produisant des argumentaires, on va avoir des actes de communication, on va prendre contact typiquement avec les parlementaires, mais avec les décideurs politiques en général, on va proposer des amendements sur des projets de loi, proposer des questions écrites. Il y a différents outils et leviers à notre disposition.
La spécificité de l‘April, puisque j’ai mentionné le côté lobbying aussi pour distinguer, l’intérêt qu’on représente, celui qui va un peu réunir nos membres en ce qui concerne le cœur de l‘April, ce n’est pas la promotion d’un intérêt particulier, d’un intérêt financier, mais c’est ce qu’on considère être l’intérêt général, en gros l’éthique du logiciel libre, le libre accès, le libre partage de la connaissance dans ses formes logicielles. En fait, on fait ça principalement autour d’un principe fort qui est la priorité au logiciel libre.

Frédéric Couchet : D’accord. Sur le salon web François intervient, il dit que les lobbyistes sont le plus souvent des acteurs de l’ombre, « nous on agit en toute transparence » et il précise que les lobbyistes défendent ce pourquoi on les paye. Par rapport à ce que tu disais à l’instant sur le terme de « plaidoyer » qui est très peu connu en France alors qu’il est très connu aux États-Unis, on défend effectivement une vision particulière de l’intérêt général qui est que, pour nous, le logiciel libre est un point essentiel pour une société libre. On ne défend pas des acteurs particuliers, on défend vraiment une vision politique d’une société qu’on estime libre, inclusive, égalitaire et ouverte, ce qui nous différencie effectivement des lobbies et la transparence est importante. Étienne je crois, en fait j’en suis même sûr, qu’une de nos façons de travailler c’est de publier au maximum tout ce qu’on fait, c’est-à-dire à la fois nos analyses mais aussi nos propositions d’amendements. Par exemple dans un projet de loi ou une proposition de loi, si on a des amendements qu’on va transmettre à des parlementaires, on les publie aussi sur le site ou, en tout cas, on donne l’essence même de ce qu’on a transmis aux parlementaires.

Étienne Gonnu : Oui, c’est sûr, ne serait-ce aussi que parce que c’est au cœur, je pense, de l’éthique qu’on défend. On va non seulement les mettre en ligne et les rendre accessibles, partager au maximum les liens et les liens les plus précis possible pour faciliter aussi, pour que les personnes puissent trouver l’information.
Là où je mettrais peut-être une différence par rapport au lobbying, ce côté de l’ombre, nous on agit en transparence, on le fait parce que c’est notre éthique, on défend quelque chose qui nous tient à cœur et ce n’est pas forcément à la personne qui va défendre son intérêt – tout le monde, finalement, est libre et doit pouvoir participer au débat public quel que soit le sujet – c’est peut-être plutôt aux cadres de procédure, aux règles, de venir exiger – et c’est peut-être ça qui va manquer en France, ce qui fait que cette action de l’ombre est possible – c’est le manque de règles claires qui poussent à la transparence. Ce n’est pas forcément aux représentants d’intérêt, aux lobbyistes comme on dit, aux personnes qui font du plaidoyer, de décider quelles règles seraient justes. Nous on le fait parce que ça correspond à notre éthique et effectivement c’est au cœur, on a vraiment la vigilance, le souci d’agir dans la transparence et c’est aussi une manière d’intégrer les gens dans notre action.

Frédéric Couchet : D’accord. Pour que les gens comprennent bien, tu l’as dit en introduction, tu es salarié de l’April. L’équipe de l’April, on va le rappeler, c’est une équipe de quatre personnes, il y a moi en tant que délégué général, toi sur la partie affaires publiques et on reviendra tout à l’heure sur Elsa et Isabella. Tu es salarié sur ces dossiers-là, on va dire du plaidoyer, mais comment se passe le travail avec les bénévoles ? Est-ce que tu travailles tout seul ? Est-ce que tu travailles avec des bénévoles ? Comment ça se passe ?

Étienne Gonnu : On a finalement des outils finalement assez classiques qui nous permettent de travailler ne serait-ce que déjà tous les deux pour commencer puisqu’on est, on va dire, moi à temps complet et toi une partie de ton temps consacrée aux actions de dossiers.
Ça va être une liste de discussion courriel qu’on appelle historiquement la liste Atelier mais qu’importe le nom. Là on va pouvoir échanger nos veilles, poser nos interrogations. C’est un outil classique mais indispensable.
Un autre outil qu’on utilise beaucoup et pareil, Isabella l’avait mentionné la dernière fois, qui est l’Etherpad, cet outil d’écriture collaborative en ligne, qui, pareil, permet de corédiger par exemple des communiqués, de corédiger des amendements, en fait de partager nos réflexions.
Il y a de l’aide bénévole qui se fait et, en fait, c’est notamment un aspect essentiel qui est la relecture et j’en profite pour remercier Marie-Odile pour le caractère très précieux de ses relectures, précieux pour l’orthographe mais vraiment pas seulement, c’est presque un intérêt marginal. Moi j’écris aussi avec mon passif, j’ai une formation en droit, j’ai une certaine grille de lecture et peut-être que parfois je vais faire des phrases, je vais prendre comme une évidence certaines terminologies, je vais écrire d’une manière qui va peut-être manquer de clarté et avoir des relectures bénévoles, même si c’est le regard, entre guillemets, d’un « non-expert » – même si Marie-Odile, typiquement, connaît très bien les sujets –, ça permet d’avancer vers un meilleur produit final qui soit justement plus accessible, plus compréhensible, en gros que ça fasse de la meilleure communication. Ça c’est un aspect de l’aide par les bénévoles qui est très important.
Sur la liste Atelier peut-être qu’on pourrait gagner en activité bénévole. On sait que ce sont des sujets difficiles peut-être que ça freine le sentiment de légitimité des personnes à intervenir, malheureusement.
Quelque chose de très important c’est aussi faire de la veille, faire ressortir des sujets, dire « j’ai vu passer tel document, tel rapport, il y a tel projet de loi qui se profile, est-ce qu’on ne pourrait pas agir dessus ? », et après on peut en discuter collectivement sur la pertinence de la stratégie, sur la pertinence d’agir parce que, comme tu le dis, on reste une petite structure, notre temps est forcément limité, donc on doit faire des choix en termes d’où est-ce qu’on peut agir, on ne peut pas agir partout. Plus on est nombreux, plus on peut couvrir de terrain. Voilà ! Je ne sais pas si je réponds correctement.

Frédéric Couchet : Tu réponds. Je vois que François veut intervenir, je vais lui donner la parole. Je voulais juste préciser qu’une des raisons d’être de l’émission Libre à vous ! c’est de rendre accessibles nos dossiers à travers des sujets qu’on traite régulièrement, soit nous-mêmes soit avec des personnes invitées. C’est une des raisons même de l'existence de l’émission Libre à vous !. Quand on l’a proposée à radio Cause Commune, c’était justement de pouvoir rendre accessibles à tout le monde ces dossiers institutionnels parce que ce sont effectivement des dossiers qui sont complexes et notre défi, chaque semaine, c’est d’essayer de rendre accessible un dossier ou un sujet en 45 minutes, une heure.
François tu voulais réagir, tu voulais intervenir. Vas-y.

François Poulain : Je ne voulais pas spécialement réagir mais si tu me donnes la parole je la prends. Ça peut consister aussi à trouver un rendez-vous avec un élu et discuter avec lui de la politique locale, comment on pourrait améliorer les choses. Ça peut passer par participer à des consultations ou aider à formaliser des propositions en vue de consultations, etc. L’action institutionnelle peut prendre beaucoup d’aspects sans forcément uniquement aller au charbon avec les députés, proposer des amendements très techniques. C’est un truc qu’on peut faire aussi à son niveau, avec les interlocuteurs qu’on arrive à trouver autour de soi.

Frédéric Couchet : Je ne pensais pas en parler directement, mais je vais passer 30 secondes la parole à Christian en lui posant une question, en tout cas en le lançant un sujet. Une des actions possibles dans le domaine institutionnel, dans le plaidoyer, qui ne concerne pas directement on va dire l’écriture de la loi telle que nous on peut y participer, c’est le contact avec les élus locaux, notamment par exemple via les municipales, une façon d’agir c’est, entre guillemets, « d’adopter » son élu municipal, que la personne soit maire ou soit simplement l’adjoint au maire en charge de l’informatique ou autre. Par exemple autour du Pacte du logiciel c’est sensibiliser les élus locaux.

Christian Momon : Je ne peux que confirmer. Le premier niveau d’action à l’April c’est de se tenir au courant en suivant la liste Atelier, en posant des questions à Étienne et puis, le deuxième mode d’action, ce sont les initiatives lancées par l’April, notamment le Pacte du logiciel libre ou les campagnes Candidats.fr qui consistent à suivre les campagnes électorales pour sensibiliser et contacter les candidats, et ça fonctionne. Il y a une dizaine d’années, quand on a commencé, les interlocuteurs avec qui on discutait ne savaient pas trop ce qu’était le logiciel libre. Aujourd’hui ils savent, on se fait engueuler quand on leur pose la question « est-ce que vous savez ce que c’est que le logiciel libre ? », ils nous engueulent « évidemment, j’en utilise tous les jours ! » Donc ça a bien progressé. Aujourd’hui on constate que les députés, les sénateurs, reprennent correctement les problématiques, les enjeux, pour faire des amendements et on est toujours là pour les encourager à le faire. On a même aujourd’hui des ministres qui se félicitent d’être à la pointe sur l’utilisation des logiciels libres, même si on constate que tous les amendements qui vont dans le bon sens sont quand même rejetés.

Frédéric Couchet : Excuse-moi Christian, tu parles de ministres du gouvernement précédent, du gouvernement actuel ?

Christian Momon : Il y en a qui sont restés. Typiquement le ministre de l’Éducation nationale est resté.

Frédéric Couchet : Attends. Excuse-moi Christian. Tu oses dire, en direct à la radio, que le ministère de l’Éducation nationale est en pointe sur le logiciel libre ?

Christian Momon : Ce n’est pas moi qui le dis, c’est monsieur le ministre qui l’a dit à l’Assemblée nationale en répondant, en disant que quand il était recteur d’académie il était en pointe sur l’utilisation des logiciels libres, il se l’est bien pétée en le disant. J’ai la vidéo, je peux le prouver, nous mettrons la vidéo en ligne.

Frédéric Couchet : D’accord. Tu mettras la vidéo en ligne. Je voudrais juste rappeler, quand même, que quand on n’a pas de pouvoir, ou pas grand-chose, effectivement on peut promettre plein de choses, mais quand on a le vrai pouvoir, finalement on ne fait pas grand-chose. Je me permets quand même de préciser. Oser dire que Jean-Michel Blanquer est à la pointe, en faveur du logiciel libre, c’est juste absolument pas possible.

Christian Momon : C’est lui qui le dit. Il se la pète

Frédéric Couchet : Peu importe, Christian ! D'accord, il se la pète.

Christian Momon : Ce qui est très intéressant aujourd’hui c’est justement de constater la position des politiques, ce qu’ils disent, et être capable de les contredire, rappeler ce qui est vrai, pas vrai, des lignes de combat, et l’April est très bien placée pour ça.

Frédéric Couchet : Ça montre aussi qu’il y a un désaccord d’approche au sein de l’April parce que, vous voyez, Christian a une approche – on ne va pas employer le terme qu’on emploie régulièrement avec lui – différente de la nôtre, mais factuellement ce gouvernement n’est pas en faveur du logiciel libre, bien au contraire. On va rappeler que régulièrement on parle des Open Bar Microsoft/défense, armées, hôpitaux, etc. Le gouvernement actuel, le nouveau, va sans doute combattre le logiciel libre comme les gouvernements passés l'ont fait depuis des années.
Christian merci, excuse-moi, on doit quand même avancer sur les sujets. Ce n’est pas moi qui t’ai lancé sur Blanquer, je me permets de te corriger, je suis aussi là pour ça.
Je voudrais passer la parole à Marie-Odile parce que tout à l’heure Étienne a indiqué le rôle important joué par Marie-Odile sur les relectures. Je voudrais savoir toi, Marie-Odile, comment tu vis ça. Comment la première qu’on t’a demandé de relire des textes un petit peu poussés ou autres, comment tu vis ça ? Effectivement, l’œil que tu apportes est essentiel. Comment tu vis ça ? Comment tu travailles là-dessus ?

Marie-Odile Morandi : La première fois, j’ai commencé sur la pointe des pieds, je me suis permis de proposer des corrections en étant sur IRC et, à ce moment-là, vous m’avez donné la possibilité de faire des corrections directement. Effectivement, je relis tout ce qui est banal, l’orthographe, la grammaire, je supprime les mots redondants et puis j’améliore. Et quand je ne comprends pas je vous pose des questions parce qu’il me semble que si je n’ai pas compris, parce que depuis longtemps maintenant je suis les dossiers, ça voudra dire que beaucoup d’autres personnes ne comprendront pas. C’est dans ce sens-là que je participe à ces relectures qui sont très enrichissantes.

Frédéric Couchet : D’accord. En tout cas elles sont très enrichissantes parce que tu nous apportes aussi une vision de personne qui ne connaît pas forcément les sujets, ça nous permet de clarifier les choses.
Vu que tu as la parole et je te la laisse, il y a un groupe important à l’April depuis quelques années qui a notamment repris de la vigueur depuis ton arrivée, c’est le groupe Transcriptions. Régulièrement, dans Libre à vous !, tu fais une chronique, « Les transcriptions qui redonnent le goût de la lecture ». Quel est le but des transcriptions ? Comment ça se fait ? Est-ce que tu fais tout toute seule ? Est-ce que tu as des bénévoles qui t’aident ? Comment ça se passe le groupe Transcriptions ?

Marie-Odile Morandi : Je m’étais rendu compte et les personnes qui avaient transcrit avant moi s’étaient rendu compte que de nombreuses émissions qui traitent de logiciel libre, des libertés informatiques sont en ligne et il est tout à fait dommage de ne les avoir que sous forme audio ou sous forme vidéo.
Quand on transcrit on transforme en texte n’importe quel enregistrement audio ou vidéo, noir sur blanc, tous les mots que prononcent les intervenants sont écrits, tout ce qu’en entend. On obtient un fichier texte, on crée un fichier HTML qui est publié sur le site de l‘April.
Pourquoi on fait ça ? Il est clair que les moteurs de recherche trouvent encore plus facilement les textes, indexent plus facilement les textes, donc grâce à des mots-clefs on peut retrouver tout ce qui a été dit par une personne. Un des objectifs c’est l’indexation par les moteurs de recherche.
On reproduit de façon intégrale, très fidèlement les propos des personnes. Grâce à cette fidélité, en cas de nécessité on pourra retrouver exactement les propos qui ont été tenus par les intervenants, on pourra les réutiliser sans trahir leur pensée, en citant la source exacte. Donc un autre objectif c’est la réutilisation qui sera efficace en cas de besoin.
Une cible importante des transcriptions ce sont les personnes porteuses de handicap, les personnes malentendantes ou sourdes. En plus, quand on transcrit, on indique quelques particularités : le ton de la voix plus élevé, une imitation, les mimiques, la gestuelle. Ça renforce les propos, ça permet de mieux comprendre ce que les orateurs veulent transmettre. C’est un plus offert par la transcription aux personnes malvoyantes ou aveugles. Donc meilleure accessibilité.
Les trois mots importants, on les répète tout le temps, ce sont : accessibilité, réutilisation et indexation.
Dernière chose, parce que ça a été remonté par des personnes, lire demande moins de temps qu’écouter un enregistrement ou regarder une vidéo, donc les transcriptions permettent aux personnes dont le temps est mesuré d’en prendre connaissance rapidement avant d’approfondir si elles le désirent.
Et enfin pour moi, une des dernières choses, les transcriptions permettent de faire connaître l’April sous un autre volet, de diffuser tout ce que fait l’April, les logiciels libres, les libertés numériques.

Frédéric Couchet : D’accord. On va préciser que tu fais une grande partie du travail de transcription. On encourage évidemment les personnes à rejoindre le groupe Transcriptions de l’April. Je précise d’ailleurs que la plus grande partie des activités de l’April est ouverte même aux personnes non membres, donc les personnes qui veulent rejoindre peuvent s’inscrire sur la liste du groupe Transcriptions, vous pouvez trouver les références sur causecommune.fm et sur april.org. Nous vous encourageons à rejoindre ne serait-ce que pour faire des relectures.
Par rapport aux gens dont tu parlais qui préfèrent lire plutôt qu’écouter, je connais des gens qui lisent l’émission Libre à vous ! de l’April, c’est-à-dire que plutôt que de l’écouter en direct ou en podcast ils préfèrent lire la transcription que tu réalises, donc c’est un travail vraiment important que tu fais. Encore une fois, j’encourage les gens à t’aider et à nous aider à transcrire ces documents ou à les relire.

Marie-Odile Morandi : Bien entendu. Récemment deux relecteurs se sont inscrits, dont Véronique qui se reconnaîtra, qui trouve le travail très intéressant et qui envisage de commencer à transcrire. Donc merci à elle.

Frédéric Couchet : Super. Je redonne rapidement la parole à Étienne qui veut intervenir sur les transcriptions. Vas-y Étienne.

Étienne Gonnu : Juste pour dire que d’un point de vue aussi des actions institutionnelles ce travail-là est très précieux pour les raisons, pour les trois termes, indexation, etc., que Marie-Odile évoquait, parce que ça permet de retrouver des citations, ça permet de retrouver et de partager des références. Parce que, aussi, une des actions en partie de mon travail c’est une certaine présence sur les réseaux pour commenter un peu l’actualité en direct. J’utilise le terme anglais troller, mais en gros on va dire aller taquiner notamment certains décideurs publics pour rappeler qu’on est là, pour un peu avoir une action de poil gratter, on va dire, pour les pousser à agir.

Frédéric Couchet : Étienne on te perd régulièrement. On n’entend pas ce que tu dis, en fait.

Étienne Gonnu : Je me tais OK.

Frédéric Couchet : Je te reprends après quand c’est réglé, parce que là on entendait un mot sur deux.
n attendant qu’Étienne règle son souci, je voudrais demander à Elsa. Elsa, tout à l’heure en introduction, je ne me souviens plus des mots que tu as employés, mais tu as dit que tu étais contente d’avoir rejoint une association qui partage des valeurs que tu pouvais avoir, si je me souviens bien. Première question : est-ce que le fait que ce soit une association qui promeut les libertés informatiques a joué un rôle important ? Quel rôle ça a joué dans ton choix de rejoindre l’April ?

Elsa Pottier : C’est un peu ce que toi tu as employé comme termes tout à l’heure quand Étienne parlait du plaidoyer, du fait de défendre un intérêt général et pas des intérêts privés, tu as parlé de défendre une vision politique d’une société, je ne sais plus quels termes tu as employés, libre, inclusive, égalitaire ; ce sont des idéaux que je partage complètement. Après, je me sens totalement incompétente quant au champ informatique et, du coup, c’est une satisfaction pour moi de pouvoir contribuer à la promotion et à la défense des logiciels libres, avec des tâches que je peux faire.

Frédéric Couchet : D’accord. Justement on va préciser un petit peu les tâches. On va préciser que tu es à temps partiel, c‘est un poste qu’on a ouvert à temps partiel, mais qui te correspond aussi, tu cherchais un temps partiel pour des raisons personnelles. Ton poste de départ c’est l’assistance administrative et, on va dire plus globalement, la vie associative, donc c’est la gestion des membres, la compta. Explique-nous un petit peu ce que tu fais et quel est ton rôle au sein de l’équipe de l’April.

Elsa Pottier : Effectivement, je travaille à temps partiel ; c’était un de mes critères quand je recherchais un emploi parce que j’ai par ailleurs d’autres activités que je voulais poursuivre à côté, notamment associatives et bénévoles. Qu’est-ce que je fais ? La gestion des membres, leur suivi, enregistrer les cotisations, gérer les prélèvements, toutes les cotisations qui sont réglées par différents biais, traiter les demandes de résiliation, tout un tas de choses comme ça, la relance des personnes morales. Il faut quand même rappeler que l’April peut exister et travailler parce qu’on a des adhérents qui cotisent, sinon on ne pourrait pas avoir l’indépendance qu’on a et on ne pourrait pas travailler. Je fais aussi le suivi de la comptabilité. C’est tout un tas de tâches qu’on peut avoir plus ou moins de satisfactions à effectuer en tant que telles et, en même temps, qui sont indispensables au bon fonctionnement d’une association, donc je suis contente de pouvoir les effectuer.

Frédéric Couchet : Effectivement, comme tu l’as précisé, peut-être qu’on ne l‘a pas précisé, mais je crois qu’on l’a fait dans la première émission, le fonctionnement économique de l’association c’est la cotisation des membres, c’est notre principale source de financement. Aujourd’hui on a environ 4000 membres, à la fois des personnes physiques, des personnes morales – entreprises, collectivités, associations et autres. Pourquoi on a un poste dédié sur ça ? Ça prend du temps de gérer les cotisations, les relances, la partie aussi compta, mais c’est au-delà de l’aspect purement administratif parce que sinon, quelque part, on pourrait sous-traiter, c’est aussi l’importance du contact humain. Tu adaptes les courriels de relance en fonction des contextes, là, par exemple, le contexte sanitaire, et puis tu sais aussi orienter éventuellement par rapport aux questions que peuvent avoir les membres quand tu fais ce travail-là. C’est pour ça que j’appelle ça aussi de la vie associative, c’est au-delà de la gestion purement administrative.

Elsa Pottier : Oui, tout à fait. C’est aussi ça qui fait que c’est intéressant. Il y a quelque chose de l’interdépendance entre les différents rôles qu’on peut avoir les uns et les autres à l’April, les salariés, les bénévoles, les adhérents. Le rôle que j’occupe c’est aussi, un peu, de faire le lien entre les différentes personnes qui nous sollicitent.

Frédéric Couchet : On va préciser peut-être un point, je vais te demander ce que tu en penses et je précise à Olivier qu’après on fera une pause musicale, dans le fonctionnement de l’April, historiquement, l’équipe salariée et les membres du CA partagent la même liste de discussion. Les membres du CA ont aussi une liste interne, mais vraiment la plupart des discussions entre membres de l’équipe salariée et membres du CA se passe sur la même liste quel que soit le poste occupé par la personne. Même toi qui fais de l’assistance administrative à la base tu es sur cette liste-là ce qui te permet de voir les échanges, voire de réagir. Comment tu le vis ça, parce que ce n’est peut-être pas forcément le cas dans toutes les associations ?

Elsa Pottier : En effet. D’ailleurs c’est souvent un problème dans les associations militantes de savoir comment inclure la personne qui fait la gestion administrative dans le fonctionnement plus global de l’équipe et c’est quelque chose que je savais pas au moment où j’ai postulé, effectivement, mais que j’ai observé avec plaisir. Quand je disais que je cherchais une structure où la façon de travailler en équipe me plaise, il y a eu cette bonne surprise et je trouve cette horizontalité très agréable, cette possibilité d’échanger quelle que soit notre place dans l’équipe. C’est vraiment quelque chose de très positif.

Frédéric Couchet : D’accord. On reviendra tout à l’heure sur l’évolution de tes activités.
Je vais répondre à Omar, je vois qu’il y a une question sur le salon web, je rappelle causecommune.fm, bouton « chat ». La question : est-ce qu’on compte approcher le nouveau secrétaire d’État au numérique s’il y en a un ? Par principe, effectivement, on peut toujours solliciter des entretiens, c’est ce qu’on fait à chaque fois que des gens sont en charge de l’informatique ou autre. On va attendre de voir qui va être nommé. Si c’est le même type de ministre, rien ne changera dans les mois à venir au niveau gouvernemental. Je le répète encore une fois, malgré les propos qui ont été tenus tout à l’heure, que ce gouvernement est anti-logiciel libre et il n’y a pas de raison que ça change !
On va faire une pause musicale.

[Virgule musicale]

Frédéric Couchet : On va écouter The Memory Too par Who Are You Lutra Lutra ??. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute de Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : The Memory Too par Who Are You Lutra Lutra ??.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter The Memory Too par Who Are You Lutra Lutra ??, disponible sous licence libre Creative Commons Partage dans les mêmes conditions, CC By SA.
Vous écoutez l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.

Nous allons poursuivre notre discussion intitulée « Au cœur de l’April » autour des actions et du fonctionnement de l’April, l’association de promotion et de défense du logiciel libre. Avec moi Christian, Elsa, Étienne, François et Marie-Odile.
Juste avant la pause musicale, nous parlions avec Elsa de la partie assistance administrative, vie associative, on va y revenir après. Là. je voudrais qu’on change un petit peu de sujet, qu’on parle de services libres et loyaux, je pense que Christian-Pierre Momon se prépare à intervenir, donc le Chapril. On a parlé depuis le départ de pas mal d’actions institutionnelles, de plaidoyer, mais l’April ne fait pas que ça, l’April propose aussi des services libres et loyaux. Christian Momon, c’est quoi le Chapril ?

Christian Momon : Le Chapril c’est le chaton de l’April et par chaton on fait référence au Collectif CHATONS, le Collectif des Hébergeurs, Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires, initiative lancée par Framasoft et que l’on a décidé de soutenir. C’est la mise en place de services en ligne libres, éthiques et loyaux pour montrer que ça existe, les faire connaître, permettre aux gens de les découvrir, de les utiliser et de s’abstraire notamment des GAFAM.

Frédéric Couchet : Les GAFAM ce sont les gens du Web qui se nourrissent de nos données personnelles.

Christian Momon : Voilà, entre autres, qui centralisent les traitements, les données, les informations et pas forcément de façon équitable.

Frédéric Couchet : D’accord. Le site du Chapril c’est chapril.org. Ça existe depuis combien de temps ? Il y a quels services ? C’est quoi, c’est une activité bénévole de l’April ? C’est une activité bénévole et salariée ? Comment ça fonctionne ?

Christian Momon : Le Chapril a ouvert en 2018. L’idée a été validée en 2016. La mise en place a été faite en 2017. Donc ouverture en 2018 avec deux services et tout est géré par des bénévoles, entièrement par des bénévoles. Il y a une équipe de bénévoles qui gère l’infrastructure, les VM [machines virtuelles], les mises à jour, le monitoring, des choses comme ça. Et puis il y a une équipe qui se dédie à gérer les services un par un, ce qui permet de répartir la charge sur l’ensemble des bénévoles. J’ai dit que l’idée avait été validée fin 2016, un démarrage en 2018, on pourrait penser que c’est lent, mais en fait c’est fait sur le temps des bénévoles, donc on fait en sorte de ne pas surcharger les bénévoles et ça avance sûrement, doucement, à la vitesse des bénévoles mais dans de bonnes conditions qui font que les services fonctionnent et assurent.

Frédéric Couchet : Quels services il y a ? Les services majeurs actuellement disponibles ?

Christian Momon : Nous avons commencé avec deux services principaux qui étaient Mastodon, ce système de messagerie décentralisé. Nous avions aussi un Framadate. Nous avons maintenant neuf services. Il y a un logiciel de pad, du traitement de texte collaboratif. Nous avons un Paste pour partager du texte en copier-coller. Nous avons une valise, nous on l'appelle une valise à savoir une instance Nextcloud pour partager des fichiers, c’est une sorte de cloud où on peut partager des fichiers, des agendas, des listes de contacts. Nous avons très récemment ouvert un service de visiophonie avec une instance Jitsi. Nous avons aussi un service de messagerie XMPP. Qu’est-ce que j’ai oublié dans tout ça ? Nous avons un service de partage de fichiers avec Drop. Ai-je fait le tour ?

Frédéric Couchet : Je pense que tu as fait le tour. En tout cas, sur chapril.org, les personnes peuvent retrouver les services. Si des personnes veulent contribuer elles peuvent nous contacter sur chapril.org et, comme tu le dis, c’est une activité bénévole, ouverte à toute personne, que la personne soit membre ou pas de l’April, avec des compétences techniques par exemple pour maintenir un service ou des compétences autres, par exemple pour rédiger de la documentation. C’est ça ?

Christian Momon : Absolument. Le cœur est technique mais tout autour il y a besoin de faire de la gestion de projet, par exemple animer le groupe qui est quand même constitué de presque une quinzaine de personnes. Il y a du rédactionnel, il faut expliquer comment utiliser les services, présenter le Chapril, etc. Il faut faire des conférences et puis il faut aussi faire de la modération, genre répondre aux gens par courriel, donc pour ça il n’y a pas forcément besoin d’être technique.

Frédéric Couchet : D’accord. Je vois qu’Étienne veut réagir si son micro est retombé en fonctionnement. Étienne.

Étienne Gonnu : Est-ce que vous m’entendez sans grésillement ?

Frédéric Couchet : Vas-y, c’est bon.

Étienne Gonnu : Super. Je disais que les transcriptions aidaient beaucoup à l’action institutionnelle par ce qu’elles indexaient et de la même manière toute l’action de Chapril et globalement du Collectif CHATONS dans lequel le Chapril s’inscrit, aide aussi beaucoup, en fait, dans notre action de plaidoyer. J’assume très bien de défendre une certaine utopie et je pense que la bonne politique c’est ça aussi, c’est défendre des idéaux, mais grâce aux chatons en général, grâce au Chapril, on a la démonstration matérielle, concrète de ce que ça veut dire des services respectueux de leurs utilisateurs et utilisatrices avec un système fédéré, décentralisé, basé du logiciel libre, etc., et quand ça prend corps comme ça on est beaucoup plus efficace lorsqu’on veut défendre nos positions. Donc merci beaucoup pour tout ce que fait le Chapril et ce que font les chatons en général.

Frédéric Couchet : Christian a parlé un petit peu du Chapril. Il y a aussi une partie entraide, assistance. François, au niveau du Chapril, comment se passent l’entraide et l’assistance ?

François Poulain : En fait, pour préciser un peu, pour prendre en main les services, il n’y a pas à faire que de la technique. Il y a aussi répondre aux demandes des gens, des gens qui peuvent avoir perdu un truc ou qui cherchent à faire un truc et qui n’y arrivent pas précisément. Donc répondre aux demandes des gens, entraider comme ça, c’est aussi une compétence utile pour laquelle l’aide est la bienvenue.

Frédéric Couchet : D’accord. Marie-Odile, de ton côté, en dehors de tes activités de transcription est-ce que tu participes au Chapril ? Ou est-ce que, par exemple, les services du Chapril te servent dans ton quotidien auprès des personnes qui se disent « eh bien tiens je vais organiser une réunion », plutôt que d’ouvrir la réunion avec un site privateur, tu les renvoies sur le Chapril ?

Marie-Odile Morandi : Pour le moment pas tout à fait. Par contre, personnellement j’ai utilisé le service qui permet de sauvegarder un fichier volumineux et de le récupérer ailleurs. Je pense que c’est un service que j’utiliserai encore. Pour le reste, je n’en ai pas encore eu l’occasion, ça reste difficile de convaincre les gens pour ma part.

Frédéric Couchet : C’est difficile pour quelles raisons ? Pour les raisons d’habitude ou d’autres raisons ?

Marie-Odile Morandi : Oui, parce les gens ont pris des habitudes et je pense, c’est ce que je voulais dire, que je n’ai pas toujours les arguments suffisamment convaincants, la façon de s’exprimer, etc., mais j’espère pouvoir le faire prochainement.

Frédéric Couchet : D’accord. Tu parles justement des arguments. On a un groupe à l’April qui travaille à produire des outils, des argumentaires, mais aussi des outils de sensibilisation orientés quand même grand public, c’est le groupe Sensibilisation dont ma collègue Isabella Vanni a parlé le 16 juin 2020 dans la première émission « Au cœur de l’April ». Tout à l’heure, Elsa, tu as expliqué un petit peu ton rôle d’assistante administrative vie associative, mais tu as aussi expliqué que tu commences à contribuer à d’autres actions en dehors de ce champ on va dire de vie associative. Tu t’impliques notamment dans le groupe Sensibilisation et tu fais aussi du support à Isabella sur l’Expolibre qui est un outil de sensibilisation important, expolibre.org. Explique-nous un petit peu comment tu es venue là-dedans et comment ça se passe.

Elsa Pottier : Le support pour l’Expolibre ça reste quand même relié à mes tâches administratives parce que c’est surtout répondre aux sollicitations de personnes, d’associations, qui veulent faire venir l’expo ; c’est ce type de gestion-là.
Récemment, effectivement, j’ai commencé à m’impliquer dans le groupe Sensibilisation. C’est une partie, en fait, de l’April qui a tendance, depuis le début, à m’intimider un peu parce que j’ai un peu de mal, je dois construire mon sentiment de légitimité à m’occuper de ce champ-là et je suis contente parce que dernièrement ça commence à venir. Isabella a eu l’occasion de parler du Jeu du Gnou qui est en cours de construction. J’ai commencé à participer à la relecture des questions/réponses du jeu, je commence aussi à contribuer au catalogue de fiches qui sera utile à mettre à disposition des bénévoles, des personnes qui visitent les stands de l’April quand on pourra refaire ce type d’activité.

Frédéric Couchet : C’est marrant parce que si je pose la question à Étienne sur son sentiment de légitimité, je suppose que je vais entendre à peu près la même chose.
Étienne, par rapport à ton entrée, tu es entré à l’April en 2016, je ne me souviens plus exactement, mais assez régulièrement je crois qu’on a cette discussion, en tout cas ce retour sur le sentiment de légitimité. Est-ce qu’aujourd’hui tu as un sentiment de légitimité par rapport à ton action au sein de l’April sachant, on le rappelle, que tu es en charge des affaires publiques pour l’April ?

Étienne Gonnu : Je vais essayer de ne pas partir dans un tunnel parce qu’avec une question comme ça c’est possible !

Frédéric Couchet : Désolé pour la question, je ne t’avais pas prévenu en plus !

Étienne Gonnu : C’est une bonne question. Quand je suis arrivé à l’April, oui, effectivement, c’était une problématique que j’avais, une interrogation que j’avais, parce que j’arrivais dans une association où les personnes étaient engagées sur une cause qui leur tient à cœur, que moi je découvrais en partie même si j’avais beaucoup d’affinités pour l’éthique du logiciel libre. En fait, je ne la nommais pas comme ça alors que, politiquement en réalité, je partageais énormément, je crois qu’Elsa ne disait pas autre chose, je partageais énormément de cette éthique-là sans la nommer pareil. Là ça fait quatre ans, je suis arrivé en janvier 2016, et cette problématique est de moins en moins présente, parce que, personnellement, j’évolue dans ma vie, je gagne en confiance.
Je vais en profiter pour dire que je pense que ce sentiment de légitimité va beaucoup mieux parce que l’April offre aussi un cadre humain d’une rare qualité, une vraie cohérence humaine entre l’éthique qu’on défend et la manière dont l’April fonctionne, notamment dans son rapport aux salariés que nous sommes. On parle souvent de moyens ou de fins, à l’April on a bien compris que ce sont les moyens qui déterminent la fin. Que ce soit les membres du conseil d’administration comme peuvent l’être Christian, Marie-Odile ou François ou toi Fred en tant que délégué général, vous participez à maintenir un espace où on peut gagner en confiance et je pense que c’est comme ça qu’on peut un peu révéler nos talents.

Frédéric Couchet : Très bien.
Je vais juste préciser que tout à l’heure Christian a oublié de citer un des services du Chapril qui est Mumble, un outil d’audioconférence, qu’on utilise aujourd’hui pour diffuser ; je crois qu’il y a six personnes connectées actuellement sur le Mumble. C‘est juste pour préciser. Si vous voulez tester cet outil d’audioconférence vous pouvez le faire.
Je vais rester sur ce sujet abordé par Étienne juste à la fin. J’ai déjà eu l’occasion de dire que pour nous la priorité ça a toujours été le côté humain. J’en profite pour dire que ce n’est pas toujours le cas, c’est même rarement le cas dans le monde associatif contrairement à ce qu’on pense ; des fois le monde associatif est bien plus pourri que le monde, on va dire, traditionnel d’entreprises.
Il y a un truc qui m’a toujours intéressé en tant que délégué général, je suis un libriste de base, ce sont aussi, par exemple entre Étienne et Elsa, vos apports personnels dans nos réflexions. Elsa, je ne t’ai pas prévenue que je te poserai cette question-là, mais toi tu as apporté des choses par rapport à tes réflexions dans nos propres réflexions internes. Il y a eu des sujets divers et variés mais c’est quelque chose que tu as apporté. En tout cas je trouve que cette diversité humaine est une richesse et je voulais t’en remercier. Par rapport à la légitimité, est-ce que tu as mis du temps à être légitime pour intervenir sur d’autres sujets, on peut parler par exemple de la place des femmes ou autres ? Comment tu te sens par rapport à ça aujourd’hui ?
Je ne sais pas si ma question est claire !

Elsa Pottier : Je crois que c’est clair, en fonction de ma réponse tu pourras voir si tu étais assez clair dans ta question.
Je vais commencer par dire que je suis totalement d’accord avec ce qu’Étienne vient de dire sur le cadre humain qui est précieux et rare. C’est vraiment un plaisir de travailler dans ce cadre-là. Effectivement, comme tu le dis, c’est finalement assez rare dans le milieu associatif parce que dès que c’est militant on doit finalement travailler pour la cause et le reste c’est facilement oublié. Mais non, là il y a une vraie cohérence globale et c’est très précieux.
Dans mes autres activités, je travaille dans plusieurs assos féministes effectivement et je me suis assez rapidement, je crois, peut-être que je me refais le film, sentie légitime à avoir des propos par rapport à toutes les questions qui m’animent par ailleurs parce que justement, à l’April, il y a une qualité d’écoute et relationnelle qui est très présente, qui se sent, et je me suis rapidement sentie assez confortable pour venir aborder des questions qui m’animent par ailleurs. J’ai eu le plaisir de rencontrer un écho, ça ne veut pas dire que c’était consensuel, que tout le monde est d’accord et que c’est génial, au contraire il y a la place pour des débats contradictoires, des vrais questionnements de fond et c’est très agréable, très enrichissant.

Frédéric Couchet : Cool ! François je vois que tu disais sur le salon que l’activité sur certains sujets peut être intimidante. Tu parles de sujets en particulier ou plus globalement ?

François Poulain : En fait, ça peut être assez variable, mais pour certains sujets, oui. Je prends par exemple les brevets logiciels, ce sont des sujets qui sont longs, qui sont portés depuis très longtemps par nos adversaires et qui sont assez abyssaux en termes de complexité, donc c'est vrai que c’est très difficile. On peut suivre ça, mais c’est quand même assez difficile d’avoir un avis très rigoureux sans avoir passé des centaines d’heures sur la question.
C’est vrai qu’il y a plein de beaux débats au sein de l’April. Dans le passé il y a peut-être eu des débats un peu musclés, maintenant il y en moins et on ne s’en porte pas plus mal. Ce sont des choses qui peuvent nuire, on va dire, au sentiment de légitimité. Je trouve que la direction qu’on prend ces dernières années de ce point de vue-là c’est plutôt sain.

Frédéric Couchet : Je pense que la qualité des échanges est bien meilleure aujourd’hui qu’il y a quelques années. Je confirme.
Le temps file vite et je vous rappelle que vous allez avoir la question finale en tour de table. Est-ce que quelqu’un veut intervenir sur un autre sujet ou souhaitait rebondir sur quelque chose, sur un sujet qu’on a abordé, avant qu’on fasse le petit tour de table final ? Est-ce que quelqu’un veut le faire ? Vous me le dites sur le salon web ou vous prenez directement la parole, sinon on va faire le petit tour de table final sachant que je pense qu’on refera une autre émission plus tard à la rentrée parce qu’il y a plein de choses qu’on n’a pas encore abordées aujourd’hui, qui restent à aborder.
On va faire le petit tour de table final. La question finale que j’ai déjà posée la première fois, le 16 juin 2020, si vous voulez écouter le premier podcast, c’est pourquoi vous contribuez à l’April ? Qu’est-ce que ça vous apporte de contribuer à l’April et qu’est-ce que vous avez appris en contribuant à l’April, sur le Libre ou sur vous ? Vous n’êtes pas obligés de répondre à tout, mais un petit point final.
On va commencer dans le même ordre que tout à l’heure. Je prends l’ordre de Mumble. Christian.

Christian Momon : Je dirais que l’April c’est l'espoir d'un combat avec de l’expérience, des compétences et du nombre, ce qui fait que ça permet de faire un combat bien porté. Il n’y a pas de fatalité, la politique, l’informatique, même la covid, ça peut donner l’impression qu’on ne peut rien faire, rien faire contre ou rien faire pour que ça s’améliore. En fait si, on peut, l’union fait la force et à l’April, notamment, on peut faire ensemble plein de choses.

Frédéric Couchet : Elsa.

Elsa Pottier : C’est un peu ce que j’ai dit, ce que j’ai eu l’occasion de dire avant, c’est vraiment l’idée de contribuer à une œuvre plus globale, ça fait un peu gros de dire ça, mais c’est vrai. Œuvrer pour une société plus juste, plus égalitaire, dans le champ du logiciel libre plus spécifiquement mais le faire aussi en actes dans notre façon de travailler ensemble. Et qu’est-ce que ça m’a appris ? Chaque chose, comme tout, c’est un chemin. Dans l’univers libriste je me sentais intimidée, très intimidée au départ, et là je commence à me dire ce n’est pas du jour au lendemain qu’on devient un parfait libriste. Petit à petit on se libère, on s’émancipe, et c’est cool d’être dans ce chemin-là, aussi.

Frédéric Couchet : Merci Elsa. Je vais juste lire un truc que j’avais dit dans une conférence il y a longtemps, en 2011, une conférence que tu as regardée il n’y a pas très longtemps, je crois. En conclusion je disais : « Ce qu’on construit dans l’April c’est avant tout un cadre dans lequel les gens qui ont envie de créer et de partager peuvent se sentir bien et peuvent venir apporter leur pierre à l’édifice ». Ce que tu viens de dire me faisait juste penser à ça et c’est dans mes notes, donc je me suis permis d’intervenir dans le déroulé.
Étienne.

Étienne Gonnu : Ce que l’April m’a offert c’est assez précieux, c’est-à-dire un espace où travailler et avoir ce sentiment de sens. Travailler que ce soit sur les sujets qu’on défend, sur l’éthique qu’on défend, et puis dans la manière de travailler où je peux avoir le sentiment de m’épanouir, d’apprendre et, en fait, tout simplement de prendre du plaisir. J’ai rapidement ressenti ça et je m’en suis fait un critère pour confirmer que je me sentais bien à l’April : je ne me suis pas du matin, mais quand je me lève pour aller bosser à l’April, ce n’est pas mal, ce n’est pas trop compliqué !
Ce que ça m’a appris ? Je suis un idéaliste et ça m’a permis d’enrichir, ça m’a permis peut-être d’affiner en prenant un objet politique précis qui est le logiciel libre, à la fois de découvrir finalement un champ que je trouve vachement intéressant et ça m’a permis aussi d’étoffer, d’améliorer ma grille de lecture politique plus largement en partant, finalement, de cet objet-là. Je pense que ça m’a permis de progresser dans le chemin que je parcours, notamment au contact de personnes super au sein de l’April. Je vais mentionner aussi Easter-eggs qui est une boìte de logiciel libre, des gens formidables avec qui on déjeune tous les midis puisqu’on partage leurs locaux. L’April m’a aussi apporté ça : côtoyer des gens très cool.

Frédéric Couchet : En fait, à l’April, on n’a pas le blues du dimanche soir parce qu’on est content de retrouver le bureau, pas en ce moment malheureusement.

Étienne Gonnu : C’est ça.

Frédéric Couchet : Marie-Odile.

Marie-Odile Morandi : Je vais être un petit peu plus terre à terre. J’avais adhéré à l’April en 2011, mais je connaissais et j’utilisais des logiciels libres depuis bien avant grâce à Framasoft, on en a déjà parlé. Dans mon métier de prof, il était très difficile de faire changer les habitudes, les mentalités, souvent par manque de temps disponible de ma part pour bien expliquer l’éthique du logiciel libre, je n’avais pas l’argumentation suffisante. Je ressentais les choses, mais je n’arrivais pas à les exprimer clairement. En plus je suis une femme et si, en face de moi, un homme expliquait que les solutions GAFAM sont meilleures que les solutions libres que le lycée pouvait offrir, c’est lui qu’on écoutait. Lutter contre l’adversité demande une grande énergie, j’étais seule. Contribuer à l’April me permet, en quelque sorte, de pallier ce manque, ce presque échec, de compenser et de faire, finalement, la part que j’aurais souhaité pouvoir faire de façon plus convaincante, donc j’adhère à l’association et je participe.

Frédéric Couchet : Merci Marie-Odile.
Le dernier. François.

François Poulain : Je contribue à l’April en partie parce que j’ai trouvé une noble cause, que je trouve profonde et qui fait partie d’un mouvement de société très important. Je me reconnais complètement dans l’esprit de Richard Stallman, dans tout un tas de propos qu’il a pu tenir autour de « logiciel libre, société libre ».
Au-delà de ça, comme Étienne, j'y retrouve aussi énormément de belles personnes avec lesquelles on a tissé des amitiés fortes et ça fait plaisir de continuer à interagir, de grandir intellectuellement aux côtés de ces gens-là.
J’ai beaucoup appris notamment sur le côté relations humaines. Quand j’étais plus jeune c’était plus facile pour moi d’avoir des relations avec les machines, mais ça n’a pas la même richesse, pas la même complexité. Je pense que j’ai beaucoup appris sur ce segment-là en contribuant à l’April.

Frédéric Couchet : Merci. Merci à tous et à toutes. Je dois ajouter que c’est un grand plaisir d’agir avec vous pour la promotion et la défense des libertés informatiques. Je vous souhaite de passer un bel été et on se retrouve à la rentrée.

Christian Momon : Bel été.

Étienne Gonnu : Bel été.

Frédéric Couchet : On va faire une pause musicale.

Frédéric Couchet : On va écouter Sandstrom par Alexander Nakarada. On se retrouve juste après. Belle journée à l’écoute Cause Commune, la voix des possibles.

Pause musicale : Sandstrom par Alexander Nakarada.

Frédéric Couchet : Nous venons d’écouter Sandstrom par Alexander Nakarada, disponible sous licence libre Creative Commons Attribution, CC-BY.
Vous écoutez toujours l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune, la voix des possibles, 93.1 FM, en DAB+ en Île-de-France et partout dans le monde sur le site causecommune.fm.
Nous allons passer au sujet suivant.

[Virgule musicale]

Chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April, consacrée aux activités de Linux Azur

Frédéric Couchet : Parler d’actions de type sensibilisation menées par l’April, annoncer des événements libristes à venir avec éventuellement des interviews de personnes qui organisent ces événements, c’est la chronique « Le libre fait sa comm’ » de ma collègue Isabella Vanni qui est coordinatrice vie associative et responsable projets à l’April. Bonjour Isabella.
Aujourd’hui, tu reçois Véronique Fritière, de Linux Azur, logiciels libres sur la Côte d’Azur. Je vous passe la parole.

Isabella Vanni : Merci Fred.
Nous continuons à prendre des nouvelles des GULL, c’est-à-dire les groupes d’utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres qui se donnent comme mission d’aider toute personne qui souhaite libérer sa machine à franchir le pas et, pour cela, nous les remercions vraiment beaucoup, car ils font un travail formidable et indispensable. On compte plusieurs dizaines de GULL en France, donc il y en a forcément un dans votre région, voire dans votre département ou ville. N’hésitez pas à consulter l’Agenda du Libre pour trouver le GULL le plus proche de chez vous. Le site de l’Agenda du Libre est bien sûr référencé dans la page de l’émission d’aujourd’hui. Aujourd’hui, comme le disait Fred, nous avons le plaisir d’avoir avec nous Véronique Fritière, présidente de l’association Linux Azur qui est un groupe d’utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres dont le périmètre d’action est principalement sur la Côte d’Azur, comme le nom le suggère. Bonjour Véronique.

Véronique Fritière : Bonjour Isabella. Merci de m’avoir invitée.

Isabella Vanni : Merci à toi d’être avec nous.

Véronique Fritière : Linux Azur exerce ses activités sur plusieurs pôles, soit des Maisons des Associations, soit des médiathèques. Elle œuvre sur Saint-Raphaël, Nice et Le Bar-sur-Loup principalement, mais elle a aussi œuvré à droite à gauche, Grasse, Antibes. On est en siège social à Antibes et de multiples villes nous ont prêté des locaux.
Le but c’est toujours de rassembler des experts et des personnes qui sont dans l’attente d’entraide. Nous œuvrons auprès d’un public qui a besoin d’aide soit en hardware, soit en software, c’est-à-dire qu’il faut, par exemple, changer une vis ou remplacer un moniteur ou…

Isabella Vanni : Ça va au-delà du logiciel.

Véronique Fritière : Pas que le logiciel, oui. Nous œuvrons à plusieurs titres, nous aidons les gens à réparer leur machine, à comprendre comment ça fonctionne et comment utiliser au mieux les logiciels.
On partage en général les sessions en deux parties, surtout à Antibes. Une partie, c’est l’install-party qu’on appelle Rencontre Accès Libre parce que l’acronyme ça fait RAL et c’est pour les râleurs !

Isabella Vanni : Est-ce que tu peux nous rappeler ce qu’est une install-party, parce que c’est une expression que tout le monde ne connaît pas forcément ?

Véronique Fritière : Une install-party, c’est le moment où les gens viennent autour d’une table et où on discute de la problématique, comme je disais, par exemple remplacer un moniteur ou, je ne sais pas, configurer une Rapsberry, comprendre le logiciel Inkscape ou la suite bureautique LibreOffice, etc. En parallèle, on fait des ateliers, là c’est un cours en fait – on n’a pas le droit de donner des cours quand on est une association, donc on appelle ça un atelier – et là on explique aux gens comment utiliser un logiciel libre. À la fin on leur donne un PDF ou une vidéo, peu importe. Voilà !

Isabella Vanni : Donc il y a une partie où les personnes expriment leurs besoins en termes, par exemple, de logiciel ou de matériel et après il y a une partie où on va voir un peu plus en détails un logiciel ou une application en particulier. C’est bien ça ?

Véronique Fritière : Non, c’est en parallèle. On organise ça en général à la demande des gens. Ils nous disent « j’ai besoin d’utiliser tel logiciel, je ne m’en sors pas » et là, pendant que certains s’intéressent aux problèmes de tous les jours, les autres se rapprochent d’un problème particulier qui est, par exemple, l’utilisation d’Inkscape. Bon, je dis ce logiciel parce que je l’aime bien et c’est souvent moi qui anime ce truc. On fait aussi sur le C, le code Python, peu importe. C’est vraiment à la demande de l’utilisateur.

Isabella Vanni : La demande se fait le jour même ou il y a moyen d’anticiper ? Vous recueillez les demandes le jour-même ?

Véronique Fritière : Non, les demandes se font à l’avance via notre liste de diffusion où on intervient sur tous les sujets et là, on décide ensemble que par exemple le mois prochain, le troisième vendredi du mois à Antibes, sera consacré à l’atelier sur le code Python en parallèle de l’install-party. Et là, les gens s’inscrivent sur le site parce qu’on a droit à une douzaine de personnes. Donc pour éviter qu’il y ait trop d’affluence ou qu’on se retrouve avec une salle vide parce que ça peut arriver, des gens demandent et finalement ils ne viennent pas, pour éviter ce genre de problème. Après, il faut que je demande à la Maison des Associations de nous partager la salle ou de la laisser entière, donc pour éviter du travail inutile à tout le monde, on les fait s’inscrire. Voilà !

Isabella Vanni : Pour proposer toutes ces activités, j’imagine qu’il y a mal de personnes actives dans votre association qui sont impliquées, tu as un nombre en tête ?

Véronique Fritière : On est un peu plus de 50. Je ne sais plus le chiffre exact. On est 50 membres, on a aussi des sympathisants, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas membres de l’association mais qui sont actifs sur les listes de diffusion et, en moyenne, on a une dizaine de personnes qui s’activent vraiment pour toutes les activités. Certaines sont déjà sur place comme à la médiathèque de Saint-Raphaël, c’est quelqu’un qui ne fait pas partie de l’association, mais qui nous ouvre ses portes et qui permet à des libristes de venir.

Isabella Vanni : C’est très important de trouver des partenaires qui offrent des lieux pour les GULL. C’est très fréquent, effectivement, que les GULL tissent des liens avec des médiathèques, avec d’autres associations pour mettre à disposition des locaux.
Je voulais savoir, à part les listes de diffusion, si une personne sur la Côte d’Azur entend parler de vous, de Linux Azur, où est-ce qu’elle peut trouver l’information ? Mis à part l’Agenda du Libre, est-ce que vous faites aussi de la communication sur vos activités par d’autres moyens ?

Véronique Fritière : Oui. On est référencé non seulement sur l’Agenda du Libre, mais aussi sur les listes de l’AFUL [Association Francophone des Utilisateurs de Logiciels Libres] qui référence aussi de nombreuses associations – je le sais parce que c’est moi qui en suis en charge ; on est référencé auprès des médiathèques et des Maisons des Associations. Les gens peuvent aussi retrouver toutes les informations sur notre site principal linux-azur.org, sur notre wiki, wiki.linux-azur.org. On a aussi un téléphone mobile où les gens peuvent nous contacter, nous faire part de leurs problèmes et on répond à leurs demandes.

Isabella Vanni : Je souligne ça, parce que je pense que c’est rare qu’un GULL mette à disposition un numéro de téléphone, normalement c’est une adresse de contact, donc je salue cette mise à disposition d’un numéro de téléphone.

Véronique Fritière : Ce numéro de téléphone, à la base, c’est parce qu’on organise les Journées Méditerranéennes du Logiciel Libre et qu’on avait besoin d’un téléphone, entre guillemets, « anonyme », que ce ne soit pas tout le temps Pierre, Paul, Jacques qui reçoive les demandes, donc on avait tout centralisé sur un numéro de téléphone. On a pris un truc à deux euros, on ne s’est pas ruiné !

Isabella Vanni : Tant que ça fonctionne, pourquoi ça doit être cher !

Véronique Fritière : Voilà ! Ça fonctionne. En général, c’est la personne qui est en charge de l’activité du moment qui récupère le téléphone. Actuellement, c’est moi qui l’ai. Grâce à la générosité d’un des membres, je suis sur un Ubuntu Phone. C’est très agréable, au moins je reste dans le Libre du début à la fin ; c’est quand même quelque chose de très appréciable.

Isabella Vanni : Tout à fait. Véronique, je voulais te demander quelque chose par rapport à ce qui s’est passé dernièrement parce que, ces derniers temps, les activités des GULL ont été impactées fortement, comme plein d’autres activités d’ailleurs, par les restrictions dues à la condition sanitaire particulière. Je voulais savoir comment concrètement vous avez vécu tout cela à Linux Azur, comment vous avez réagi pour garantir un minimum d’activités, d’échanges avec le public pendant le confinement et pendant le déconfinement.

Véronique Fritière : Pendant le confinement on a travaillé exclusivement avec les listes de diffusion, les pads, une application qui passe par une URL qui s’appelle Jitsi. On s’est contacté par téléphone, on a utilisé tous les moyens de communication possibles mais qui ne sont pas IRL. En revanche, toujours pendant le confinement, on a une personne qui voulait donner une machine, donc on est allé la récupérer sur un parking. La personne l’a sortie sa voiture, on a tous pris du gel hydroalcoolique, on a récupéré la machine, on l’a mise dans l’autre voiture. Voilà. Donc ça ne nous a pas empêchés de continuer quand même à communiquer et à échanger de manière très active.

Isabella Vanni : Ça fait plaisir !

Véronique Fritière : Sauf qu’on n’a pas eu de rencontre IRL, ça c’est sûr.

Isabella Vanni : IRL, ça veut dire In Real Life, donc en présentiel, on va dire, en français.

Véronique Fritière : On n’a pas fait de présentiel. Et après le déconfinement, juste après, là on a commencé à refaire des choses à Saint-Raphaël qui nous a ouvert le samedi matin pour réunir les gens.

Isabella Vanni : Tu peux nous rappeler quel type de structure est à Saint-Raphaël ?

Véronique Fritière : C’est une médiathèque. En fait on a la médiathèque de Saint-Raphaël, deux médiathèques à Nice, la Maison des Associations à Antibes pour le siège social et une salle qui est dans une mairie à Le Bar-sur-Loup. Ponctuellement, on va aussi dans d’autres médiathèques, par exemple pour faire des ateliers imprimante 3D, etc.

Isabella Vanni : Ça fait un beau réseau.

Véronique Fritière : Oui, on a un très beau réseau, très agréable.

Isabella Vanni : Bravo ! Il faut le construire ce réseau.

Véronique Fritière : Oui, on l’a construit. On envisage de faire aussi des choses du côté encore de Nice, un petit peu à côté, ça s’appelle La Gaude, tout le monde ne connaît pas, c’est pour ça que je précise que c’est près de Nice. Ça nous permet, en fait, d’avoir des gens qui sont sur place et de ne pas faire aller et venir tout le temps quelques membres actifs. Tout le monde peut s’y retrouver s’il en a envie, mais si un jour moi je n’ai pas envie d’aller à Nice, je sais qu’il y a David ou Alain ou…

Isabella Vanni : Qui pourront accueillir les personnes.

Véronique Fritière : Qui pourront accueillir et surtout renseigner parce que ce qui est important c’est le discours, c’est expliquer aux gens l’intérêt du logiciel libre, la force !

Isabella Vanni : Les aider, mais aussi les accompagner, les orienter, expliquer comment ça marche, et aussi la philosophie.

Véronique Fritière : Complètement !

Isabella Vanni : Véronique, on me prévient, on m’informe que malheureusement notre temps pour aujourd’hui est terminé. Je te remercie beaucoup pour ta participation et peut-être qu’on se reparlera encore quand la nouvelle édition des Journées Méditerranéennes sera prête. Merci beaucoup Véronique.

Véronique Fritière : Je t’en prie. Merci à toi. Au revoir, Isabella.

Isabella Vanni : Au revoir.

Frédéric Couchet : Salutations ensoleillées, Véronique, et à bientôt.
Merci Isabella. C’était la chronique « Le libre fait sa comm’ » de ma collègue Isabella Vanni qui est coordinatrice vie associative et responsable projets à l’April. Bonne journée Isabella.

Isabella Vanni : Bonne journée à tout le monde.

Frédéric Couchet : Nous approchons de la fin de l’émission. Nous allons terminer par quelques annonces.

[Virgule musicale]

Annonces

Frédéric Couchet : Quelques annonces.
L’assemblée générale de l’April a eu lieu le 27 juin 2020, donc samedi dernier, en mode décentralisé grâce à la solution de visioconférence BigBlueButton mise gracieusement à notre disposition par la société Octopuce que nous remercions chaleureusement. Notre association générale avait été reportée suite évidemment aux conditions sanitaires.
Suite à cette assemblée générale, j’ai le plaisir de vous annoncer que Véronique Bonnet devient présidente de l’association et succède ainsi à Jean-Christophe Becquet. Vous les retrouverez tous les deux pour leurs chroniques respectives « Partager est bon » et « Pépites libres » à la rentrée, en septembre 2020, dans l’émission.

Cette émission du jour est la dernière de la saison, reprise en septembre. N’hésitez pas à nous envoyez des idées, des suggestions, à expliquer ce qui vous plaît dans l’émission, car nous allons profiter de l’été, évidemment, pour préparer la saison 4. Il y a aura des nouveautés, sans doute des nouvelles personnes dans l’équipe, du renfort pour la programmation musicale. On vous réserve ces surprises, on va travailler cet été à ça après quelques jours de repos et, bien sûr, il y a encore des évènements qui se passent dans le monde du Libre en France et ailleurs. Vous les retrouvez sur l’agendadulibre.org.
Si vous partez en vacances, on a mis en place une page avec l’ensemble des podcasts de Libre à vous ! que vous pouvez écouter, vous les emporter dans votre valise et vous pourrez écouter plein d’émissions.

Notre émission se termine. Je remercie les personnes qui ont participé à l’émission du jour : Véronique Fritière, Emmanuel Revah, Isabella Vanni, Elsa Pottier, Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, François Poulain, Christian Momon. Je crois qu’on a battu le record de personnes invitées !
Aux manettes de la régie aujourd’hui Olivier Grieco, le directeur d’antenne de la radio.
Merci également à Sylvain Kuntzmann et Antoine, bénévoles à l’April et toujours Olivier Grieco qui s’occupent de la post-production des podcasts.
Merci également à Quentin Gibeaux, bénévole à l’April, qui découpe le podcast complet en podcasts individuels par sujet.
Je voulais faire un remerciement tout particulier à mon camarade, à notre camarade William Agasvari qui a réalisé les émissions à distance en période de confinement avec Mumble. Je pense que sans lui, malheureusement, on aurait eu des difficultés à diffuser. Je rappelle que William anime deux émissions sur la radio, une émission historique, Cyberculture le samedi et une émission le mardi soir si je me souviens bien, qui s’appelle Et pour cause !. N’hésitez pas à écouter en direct ou les podcasts si vous arrivez à les trouver !

Vous retrouverez sur le site de l’April, april.org et sur le site la radio, causecommune.fm, une page consacrée à l’émission du jour avec toutes les références utiles. N’hésitez pas à nous faire des retours pour indiquer sur ce qui vous a plu, mais aussi des points d’amélioration. Toutes vos remarques et questions sont les bienvenues.

Nous vous remercions d’avoir écouté l’émission du jour et d’avoir écouté toute la saison, évidemment, de Libre à vous !.
Si vous avez aimé cette émission, n’hésitez pas à en parler le plus possible autour de vous. Faites également connaître la radio Cause Commune, la voix des possibles. Pendant la période de confinement de nouvelles émissions ont vu le jour notamment Les 3 premières minutes, un concept absolument génial, les trois premières minutes d’une œuvre qui nous permettent de la découvrir, c’est vraiment super. Il y a plein d’autres émissions. Pendant l’été il va y avoir une grille particulière et, à la rentrée, il y aura sans doute, évidemment, des nouveautés.

La prochaine émission aura lieu normalement en direct mardi 1er septembre 2020 à 15 heures 30. On y parlera sans doute d’éducation, ce sera peut-être la rentrée des classes.

Nous vous souhaitons de passer une belle fin de journée et un excellent été. On se retrouve en direct à la rentrée et d’ici là, portez-vous bien.

Générique de fin d'émission : Wesh Tone par Realaze.

Le contrôle social par la surveillance – Félix Tréguer - Ceci n’est pas une parenthèse

ven, 07/10/2020 - 15:26


Titre : Le contrôle social par la surveillance
Intervenant·e·s : Félix Tréguer - Malika Barbot
Lieu : Ceci n’est pas une parenthèse #6 - Radio Parleur
Date : mai 2020
Durée : 38 min 29
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : logo de La Quadrature du Net - Licence Creative Commons [https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.fr CC BY-SA 4.0]
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

L’événement est historique. Avec la pandémie, le système économique et nos modes de vie se figent. Déjà, certain·es poussent vers une reprise « comme avant ». Contre cette vision, des voix s’élèvent. Avec Ceci n’est pas une parenthèse, Radio Parleur vous propose une série de podcasts pour entendre celles et ceux qui pensent aujourd’hui à un lendemain différent.
État d’urgence sanitaire, application StopCovid, drones, back-tracking, censure, surveillance… Les pratiques liées au contrôle social peuvent faire peur. Pour ce sixième épisode de Ceci n’est pas une parenthèse, nous recevons Félix Tréguer, chercheur associé au centre Internet et Société du CNRS.

Transcription

Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse, les entretiens de Radio Parleur sur le monde d’après.
Il y a des gens qui ont méprisé ceux qui ne sont rien, les derniers de cordée qui étaient invisibilisés et j’espère que dans le monde d’après on va changer ce regard.
Le confinement et la manière dont ça a été géré a mis en lumière des grosses inégalités sociales.
Je crois qu’il faut se diriger petit à petit vers plus d’autonomie, plus de responsabilité.
J’adore ton intelligence.

L’évènement est historique. Notre système économique, nos modes de vie, l’école du petit dernier, le coiffeur du coin de la rue, tout est à l’arrêt, tout s’est immobilisé, confiné, bien obligé face à un micro-organisme, un virus moteur d’une pandémie, une maladie qui, pour la première fois de mémoire d’humain, s’est répandue sur toute notre planète. Face à cela la politique, le financier, l’économique rêvent d’un simple passage à vide, d’un arrêt brutal qui n’empêchera pas tout de reprendre comme avant. Pourtant, de semaine en semaine, de milliard en milliard, de relance en relance, l’évidence s’impose. Ceci n’est pas une parenthèse. Tout est changé par le virus. Les dogmes sont enfin ébranlés, les débats sont à nouveau ouverts. Et ces voix, ces revendications, ces exigences qui s’élèvent pour penser un monde différent et pointer les errements de l’actuel, on vous propose de les entendre sur Radio Parleur.
Ceci n’est pas une parenthèse, c’est une série d’entretiens menés par notre rédaction avec celles et ceux qui pensent déjà à l’après. Des discussions en trois parties pour penser l’après pandémie : Qu’est-ce qui s’arrête ? Qu’est-ce qui s’accélère et comment ne pas la refermer cette parenthèse ?

Épisode 6, « Le contrôle social par la surveillance » avec Félix Tréguer. Première partie. Ce que la crise accélère.

Malika Barbot : Aujourd’hui on est avec Félix Tréguer. Bonjour.

Félix Tréguer : Bonjour.

Malika Barbot : Vous êtes chercheur associé au Centre Internet et Société du CNRS. Vous êtes l’un des fondateurs de La Quadrature du Net1, une association qui milite pour les libertés fondamentales sur Internet, elle lutte contre la censure et la surveillance. Vous êtes aussi l’auteur de L’utopie déchue, une contre-histoire d’Internet paru en septembre 2019 aux éditions Fayart.
On va commencer par évoquer ce que la pandémie renforce mais avant tout, si on regarde historiquement, dans quelle mesure l’utilisation de moyens de surveillance est-elle quelque chose de nouveau pour faire face à des crises sanitaires ?

Félix Tréguer : En fait, c’est plutôt une constante dans l’Histoire. En réalité, c’est peut-être quelque chose qu’on avait oublié. On avait sans doute oublié ces liens extrêmement étroits entre la santé publique et, en tout cas, une forme de rationalité médicale et la raison d’État. À travers les siècles, en effet, une des grandes menaces sur les sociétés humaines, sur les économies et les formes politiques étatistes, ce sont, bien évidemment, les pandémies accélérées, favorisées par le développement du commerce international et les concentrations humaines dans les aires urbaines, à fortiori à l’ère d’un capitalisme industriel et mondialisé.
À travers les siècles, en effet, la survenue de crises sanitaires a été très régulièrement un contexte propice à l’apparition ou plutôt à l’amplification de nouvelles formes de contrôle social, de surveillance. On peut penser évidemment aux écrits de Foucault assez célèbres sur la question. Michel Foucault, le philosophe français qui, dans Surveiller et punir, a rappelé à quel point le régime de contrôle disciplinaire s’épanouit dans les sociétés industrielles du 19e siècle. Celui-ci apparaît selon les périodes sous forme d’un prototype ou d’un paradigme dès le début du 18e siècle dans les modes de gestion des dernières épidémies de peste qui ont frappé l’Europe. Il rappelle les règlements de police adoptés à l’occasion de ces épidémies qui aboutissent, en fait, à un quadrillage de l’espace, au fait d'avoir un contrôle très surveillé de l’espace et un enfermement des corps dans les maisons qui sont surveillées par les autorités.
On peut se rappeler, par exemple, que la dernière grande peste qui a touché le sol français c’était la peste de Marseille autour de 1720. C’est une époque où se développent de nombreux registres et autres fichiers de police. Cette crise est l’occasion, du coup, de faire proliférer comme ça des fichiers d’abord sur les morts, ensuite sur les familles des malades, sur certaines populations dont on estime qu’elles présentent des risques particuliers tels que les forçats ou les prostituées.
Un second exemple historique assez important parce que, quelque part, il renvoie là encore à des formes de contrôle social dominantes dans leur logique et qui sont un peu différentes des logiques disciplinaires dont parlait Foucault dans Surveiller et punir, ce sont les épidémies du 19e siècle, notamment les épidémies de choléra. On voit apparaître certaines innovations dans les modalités de régulation qui visent à favoriser, déjà à relâcher un petit peu les mesures très coercitives liées au mode de gestion des épidémies traditionnelles, les quarantaines, le quadrillage de l’espace dont nous parle Foucault, qui sont très mal vécues par les populations et qui restent associées un petit peu à une forme d’archaïsme et à une forme très autoritaire dans la gestion du risque sanitaire. C’est notamment en Angleterre, qui est l’empire commercial de l’époque, qui va exporter ces mesures de contrôle à travers les ports, le long des routes commerciales, pour relâcher les contrôles sur le sol intérieur, sur le sol britannique. Donc on a ces contrôles qui sont, comme ça, exportés à l’étranger et, sur le sol britannique, on passe à un régime qui est moins coercitif et qui s’appuie beaucoup sur la responsabilité individuelle. L’idée c’est que les personnes susceptibles d’être malades sont responsables juridiquement et pénalement s’il le faut, du risque qu’elles feraient encourir à d’autres personnes dans l’espace public, dans les lieux de réunion comme des commerces ou des cafés.
Donc ça renvoie à une forme de relâchement, en fait, des mesures les plus coercitives, mais à des modes de contrôle qui s’appuient sur la responsabilité individuelle et ça fait largement écho à ce à quoi on est confronté à l’heure actuelle, on pourra y revenir.

Malika Barbot : Justement, dans le contexte actuel, le 2 juin l’application StopCovid2 devrait être disponible. Pour rappel, elle s’appuierait sur la technologie du Bluetooth pour retracer l’historique des relations sociales sur la base du volontariat. Vous disiez dans Le Point qu’un discours tend à dire que se localiser ça deviendrait un acte citoyen. En quoi c’est un discours qui est culpabilisant et qui le produit ?

Félix Tréguer : C’est un discours et notamment cette citation émane d’une des premières personnes en France à avoir brandi cette solution comme une modalité efficace de gestion du risque sanitaire et du risque de contagion. C’était vraiment dans les tous premiers jours du confinement en France, fin mars, le patron d’une agence web, d’une agence de communication qui avait développé une application de ce type, qui n’a finalement jamais été distribuée parce que, sans doute, les autorités sanitaires et l’État lui ont indiqué que ce n’était pas une bonne idée de travailler à une solution de ce type et qu’il fallait privilégier une solution coordonnée par les autorités. Mais vraiment, dans son discours, il y avait cette idée que se géolocaliser est en effet un acte citoyen. C’était encore l’époque où les solutions brandies s’appuyaient sur la géolocalisation permise par les téléphones portables. Aujourd’hui les modèles techniques privilégiés s’appuient sur la technologie Bluetooth pour repérer les téléphones portables alentour. Il faut rappeler que le backtracking c’est en gros l’automatisation d’une vielle technique bureautique de gestion du risque épidémiologique, c’est-à-dire qu’il y a des équipes de médecins, de soignants, de bénévoles, qui appellent des personnes malades pour essayer de voir avec elles, au travers d’entretiens approfondis, avec quelles personnes elles ont pu être en contact, qui donc ont été exposées à un risque de transmission, pour les contacter à leur tour et leur rappeler la nécessité de s’isoler et de se faire tester, etc.
Ce qui est frappant dans cette histoire, c’est cette solution qui a occupé vraiment de manière centrale le débat public sur la manière dont gérer au mieux le risque sanitaire, le risque épidémiologique. C’est d’abord l’efficacité extrêmement douteuse d’un dispositif de ce type qui est très expérimental, qui ne peut pas couvrir toute la population, ce qui obère aussi de son efficacité. Il faut rappeler qu’il y a seulement deux tiers de la population française qui possède un smartphone soit pour des raisons économiques soit pour des raisons idéologiques parce qu’on peut refuser, par exemple, d’avoir un outil de surveillance dans sa poche qui nous géolocalise et nous rend plus facilement surveillable de manière continue. Ça c’est la question de l’efficacité qui reste vraiment très douteuse, d’ailleurs même les ministres qui ont passé des semaines entières, à longueur de journée, à communiquer sur cette application, le reconnaissaient eux-mêmes « on n’est pas sûr que ça marche ».
C’est présenté pour l’instant comme une démarche volontaire, là encore il faudra voir si on ne va pas vers un modèle plus coercitif dans la mesure où l’efficacité de cette application n’est pas du tout avérée, mais, pour faire le lien peut-être avec des épisodes historiques passés et parler un peu de notre époque, ce qui est frappant c’est qu’en fait à la fois dans cette logique d’automatisation et cette logique d’une démarche volontaire, il y a vraiment une espèce de tropisme néolibéral assez évident. C’est utiliser l’informatique pour permettre à des processus bureaucratiques de passer à l’échelle, de scaler comme on dit. En fait, à travers l’autonomisation, on peut faire avec beaucoup moins d’argent, beaucoup moins de moyens, ce que ces quelques équipes de dizaines, de centaines, peut-être de milliers dans certains cas, de personnes faisant du contact tracing à la main, j’ai envie de dire, en appelant les gens au téléphone. Tout ça c’est assez coûteux. Le faire passer à l’échelle c’est compliqué, budgétairement ce serait coûteux, donc on décide d’automatiser.
Là je pense que ça renvoie à des processus qui traversent l’ensemble du champ bureaucratique, de Parcoursup3 à l’intelligence artificielle qui orientera bientôt les demandeurs d’emploi, la dématérialisation des services publics à travers ces formes d’automatisation. Il y a une rationalité budgétaire qui préside à ces développements et qui s’inscrit à plein dans le néolibéralisme.
Le second point c’est cette idée de démarche volontaire, de responsabilisation individuelle, ça renvoie, en fait, aux théories comportementalistes du coup de pouce, ce qu’on appelle le nudge en anglais, cette idée d’une forme de gouvernement des sujets qui s’appuie sur tout un tas d’incitations, d’interfaces qui vont inviter, inciter les individus à adopter les bons comportements. Donc là, à travers cette application qui nous enverra toutes sortes d’informations, notamment des alertes en cas de risque, l’idée c’est qu’on va pouvoir aiguiller au mieux les individus et les amener, comme ça, à adopter ces bons comportements.
Ce qui est gênant aussi c’est que ça participe d’une forme d’acculturation générale à la surveillance. En fait, je reviens à cette phrase « se géolocaliser ou se backtracker à travers ces applications est un acte citoyen », c’est en fait cette idée qui est déjà assez répandue et qui est un peu un symptôme de notre époque, que se surveiller, s’équiper de ces dispositifs numériques qui sont autant de traceurs, c’est quelque chose de positif, c’est une solution à des problématiques en l’occurrence sanitaires extrêmement complexes, et ça renvoie, en fait, à une forme de solutionnisme technologique. Et cette idée que la technologie est toujours une réponse à des problématiques politiques est une idée fausse et dangereuse mais qui joue à plein à l’aune de cette crise.

Malika Barbot : La technologie c’est aussi les drones. Ils ont été utilisés pour faire respecter le confinement à Nice, Paris, Montpellier ou encore Rennes. La Quadrature du Net et la Ligue des droits de l’homme ont alors déposé un recours en justice sur leur utilisation. Qu’est-ce qui vous a poussé à le déposer ?

Félix Tréguer : À La Quadrature du Net, ça fait depuis le mois de septembre qu’on a lancé une campagne qu’on coordonne et qui implique d’autres organisations, d’autres associations, notamment la Ligue des droits de l’Homme, pour documenter, en fait, l’arrivée de nouvelles technologies policières dans l’espace public urbain. Ça concerne la vidéosurveillance automatisée dont l’une des applications est la reconnaissance faciale et le fait qu’aujourd’hui de plus en plus les parcs de caméras de vidéosurveillance dans les grandes villes sont branchés à des algorithmes qui vont analyser automatiquement, là encore, les flux pour essayer de repérer des évènements suspects sur la voie publique. Ça concerne aussi des dispositifs de police prédictive qu’on voit être expérimentés dans des villes comme Nice ou Marseille.

Parmi cet attirail de technologies sécuritaires depuis le big data on voit en effet, là, en l’occurrence, ce n’est pas du big data nécessairement, mais ces drones, donc ces gadgets, ces aéronefs pilotés à distance qui sont généralement équipés de caméras ou de haut-parleurs, qui sont utilisés depuis plusieurs années, c’est notamment ce qu’on cherche à documenter avec cette campagne Technopolice4, sur technopolice.fr, je vous invite à aller voir le travail collectif, c’est une campagne participative où chacun et chacune peut participer. Les drones ça fait vraiment partie de ces technologies qu’on voit et dont l’usage est largement amplifié par la crise. C’est-à-dire que c’était utilisé notamment pour surveiller les manifestations depuis plusieurs années, mais c’était un usage extrêmement parcimonieux qui, pour le coup, est là-aussi passé à l’échelle, s’est démultiplié à l’aune de la crise. On a vu, en effet, des drones être utilisés pour surveiller les populations, s’assurer du respect des règles de distanciation sociale. Les différents services de police font en général des contrats avec des start-ups qui leur louent ces appareils au prix fort, qui vont ensuite leur permettre de filmer, de diffuser des messages de prévention, de filmer les gens pour guider les patrouilles et ce type d’usage.
Le problème, et ça on s’en était rendu compte avant même la crise, mais voir cette amplification très forte depuis quelques semaines nous inquiète très largement. Nous on refuse ces technologies, on pense que ce sont des modalités de contrôle et de surveillance qui sont déshumanisantes et problématiques et qu’on doit les refuser, mais en plus c’est illégal. En gros c’est un décret adopté il y a quelques années qui régule l’utilisation des drones par les pouvoirs publics. En gros le décret dit « pour tout ce qui relève de la sécurité publique, toutes les garanties, toutes les règles fixées par ailleurs dans le décret ne sont pas applicables ». Donc il y a une forme de dérogation totale pour les usages policiers des drones qui fait qu’ils ne sont pas du tout encadrés en droit et en droit c’est une jurisprudence constante, notamment de la Cour européenne des droits de l’homme : les mesures de surveillance qui ne sont pas encadrées en droit, qui ne s’accompagnent pas de garanties juridiques suffisantes pour protéger les droits et libertés, en l’occurrence notamment le droit à la vie privée ou le droit d’aller et venir, sont illégales. Donc ce sont les arguments qu’on fait valoir aujourd’hui à travers ce recours. On a été audiencés devant Conseil d’État dans le cadre d’une procédure en référé. On demande au Conseil d’État d’ordonner à la préfecture de police de Paris de cesser l’utilisation illégale des drones.

Malika Barbot : Pour continuer sur les outils, on a vu, à Hong-Kong, que les voyageurs arrivant sont placés en quarantaine avec un bracelet électronique, ils ont aussi l’obligation de télécharger une application. Vous l’avez un peu évoqué avec la normalisation, mais est-ce que ce genre de pratique tend à se répandre de manière plus large ?

Félix Tréguer : Oui. On le voit à Hong-Kong, on le voit en Europe par exemple en Pologne où les personnes mises en quarantaine devaient envoyer régulièrement, à travers une application « proposée », entre guillemets, par la police, un selfie depuis leur intérieur à chaque qu’on leur envoyait un SMS leur demandant de le faire pour contrôler le fait qu’elles étaient bien chez elles.
Dans une province australienne, le gouverneur a aussi autorité pour faire installer des dispositifs, des objets connectés dans les domiciles des personnes mises en quarantaine, ça peut être des caméras de vidéosurveillance ou des sortes de bracelets électroniques qui seraient connectés et qui, là encore, pourraient attester qu’une personne respecte bien ses obligations de quarantaine.
En Russie, plus franchement dans le camp des démocraties dites libérales, c’est la reconnaissance faciale qui est utilisée partout dans Moscou pour, là encore, repérer les trombines des personnes qui ne respecteraient pas leurs obligations de confinement.
Donc on voit, comme ça, un florilège de technologies sécuritaires être utilisé dans le cadre de cette crise. Il y a aussi les caméras thermiques dont on pourrait parler, qui sont assez largement utilisées en Europe.
En fait, beaucoup des technologies un peu flippantes, un peu effrayantes sur lesquelles on travaille depuis plusieurs mois dans le cadre de cette campagne, c’est une espèce de florilège et d’explosion tous azimuts qui les fait proliférer avec des justifications qui ne sont plus, comme c’était le cas il y a encore quelques mois, fondées sur la peur du risque terroriste ou de la délinquance ou un discours plus technocratique lié à l’optimisation des activités de police ou de la gestion des villes dans les Smart Cities, qui étaient un peu les grandes catégories du discours promouvant ces technologies dans l‘espace public urbain. Là c’est pour faire appliquer les règles de distanciation sociale. Ce qui est intéressant c’est qu’on est à la fois dans des choses qui arment une forme de coercition – on l’a largement vu en France avec le déploiement policier massif, les verbalisations par millions et les contrôles très nombreux pour faire respecter les règles de confinement qui étaient une forme d’assignation à résidence, qui s’assimile à des mesures privatives de liberté assez drastiques. Il y a ces logiques plus souples, en apparence moins attentatoires aux libertés, basées sur une démarche volontaire, c’est l’exemple du backtracking qui nous est proposé aujourd’hui. On voit comment en fait, à travers ce spectre de pratiques de contrôle social plus ou moins coercitives, les dernières avancées en matière de technologie numérique, en matière d’informatique, sont mobilisées pour resserrer les mailles du contrôle social.

Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse.
Les entretiens de Radio Parleur sur le monde d’après.
Plus rien ne sera jamais comme avant, mais tout doit rester comme avant.
Une petite partie de beach-volley ? Ouais !
Vous vous trompez lourdement si vous pensez qu’en réalité le monde d’après on verra après.
Ohhh !
Vous devriez préparer le monde d’après si tant est que vous y croyez vraiment, déjà dans ce plan d’urgence, et ce n’est pas le cas.
C’est ce qu’on va voir.

Deuxième partie. Ce que la crise met à l’arrêt.

Malika Barbot : On va maintenant passer à une partie sur ce que la pandémie ralentit et c’est notamment les libertés individuelles. L’état d’urgence sanitaire a été instauré le 24 mars dernier. Il est prolongé au moins jusqu’au 10 juillet, d’ailleurs l’avocat Raphaël Kempf évoquait le sujet au micro de Radio Parleur il y a quelques jours.
Quelle est votre position sur cette prolongation, puisque certains s’inquiètent par exemple de son inscription dans le droit commun ?

Félix Tréguer : C’est en effet un risque typique des dispositifs d’urgence qui créent une forme de sédimentation des mesures dérogatoires, des mesures adoptées sous le coup de l’exception mais qui, en fait, banalisent des pratiques policières qui sont déjà en devenir, qui sont parfois émergentes, pas encore complètement installées. C’est le cas des drones, on en a largement parlé, mais il y a plein d’autres logiques de ce type, on l’a vu parle passé. En effet, les dispositifs légitimés dans le cadre de l’urgence et de l’exception sont inscrits dans le droit et tendent à devenir constants.

Dans les cours de droit public, quand on est étudiant en droit, on nous parle souvent de l’effet cliquet. L’effet cliquet c’est cette idée que le progrès des libertés serait constant et à chaque fois qu’une nouvelle liberté ou une nouvelle disposition protégeant les libertés fondamentales, les libertés publiques, apparaît en droit, il y a comme un effet cliquet qui fait qu’on ne revient pas en arrière. Ça me semble être l’un des grands mythes, des grandes fictions juridiques que cette idée d’un progrès continu des libertés. On peut le mesurer à l’aune de ces dernières années et de ces dernières décennies même, l’effet cliquet semble davantage valoir pour les dispositifs de contrôle social légitimés par l’exception que pour les libertés. On est plutôt dans une tendance à un recul, en effet tendanciel, du champ de la protection juridique des libertés.
C’est évidemment ce que fait craindre cet état d’urgence prolongé qui s’accompagne, en plus, d’un contrôle notamment parlementaire extrêmement lacunaire.
Au-delà du backtracking, des drones, des technologies de surveillance dans l’espace public urbain, il y a aussi eu la création à travers cette dernière loi de nouveaux fichiers pour permettre de repérer les personnes malades et ensuite les personnes à risque, notamment celles repérées au travers des politiques de contact tracing menées par des équipes médicales ou de soignants. De nombreux soignants justement, de nombreux médecins, certains syndicats ont dénoncé l’atteinte très forte au secret médical, au fait que des personnes pas du tout habilitées, habituées à manipuler des données de santé extrêmement sensibles y étaient autorisées dans le cadre de ces nouveaux dispositifs. Donc il y a, comme ça, tout un emballement, un effet de contamination juridique et de création de nouvelles pratiques de surveillance qui dépassent le champ du numérique.

Un autre aspect, une autre des modalités de surveillance qui prospère à l’aune de la crise, c’est aussi une forme d’autosurveillance justement, de contrôle des citoyens par les citoyens, de contrôle beaucoup plus horizontal. On lisait notamment, dans les premières semaines du confinement, que les standards des services de police ou de gendarmerie étaient saturés d’appels de personnes voulant délater le fait que leur voisin ou leur conjoint ou des connaissances ou des quidams se baladaient dans la rue sans aucune justification.
C’est d’ailleurs l’effet à la fois du discours sur la crise, du discours très guerrier qui a été brandi par les autorités, notamment par le président de la République Emmanuel Macron avec son anaphore « nous sommes en guerre, nous sommes en guerre » dans son discours du 16 mars ou du 15, tout le vocabulaire guerrier largement mobilisé sur les médecins, les agriculteurs au front et tout ça, les appels à l’unité nationale pour mieux justifier de ne surtout pas critiquer les modalités de gestion de crise. Tout ça apporte des effets en réveillant des tempéraments autoritaires chez les sujets, chez nos concitoyens avec, aussi évidement, cette peur entretenue par le discours sur le risque sanitaire qui conduit à ces comportements de délation, de contrôle. Là encore ce sont des formes d’évolution anthropologiques, culturelles, qui risquent d’avoir des effets de long terme et qui pourraient être inquiétantes s’il n’y a pas rapidement de réaction et si on n’arrive pas aussi à cultiver des modalités de résistance,

Malika Barbot : On va revenir sur cette notion de peur dans une dernière partie. Mais sur les libertés individuelles, la volonté du gouvernement de maîtriser l’information sur Internet semble se renforcer, on l’a vu pendant la pandémie avec une page reprenant les bons articles de fact-checking – elle n’existe plus depuis –, on le voit avec la loi Avia5 passée à l’Assemblée. Comment est-ce que ce contrôle participe à freiner les libertés individuelles sur Internet ?

Félix Tréguer : Là encore, c’est plutôt un approfondissement de tendances qui étaient déjà à l’œuvre avant la crise, c’est typiquement le cas de la loi Avia où la lutte contre les discours dits de haine, sexistes, homophobes, racistes, était instrumentalisée pour justifier l’installation de nouvelles modalités de censure aboutissant à un recul très fort des libertés publiques.
En gros, pour parler d’Internet qui est vraiment mon terrain d’expertise ,disons, ce qui se dessine et sans doute l’évolution majeure de ces dernières années, c’est la mise en place de formes de partenariats public-privé où on passe d’un régime où la liberté d’expression est normalement une liberté centrale, fondamentale, primordiale en démocratie, et c’est pour ça qu’elle fait l’objet de protections spéciales : certaines professions associées à cette liberté, notamment les journalistes, font l’objet de protection statutaire. Elle s’incarne en droit, en France, dans un texte très imparfait, néanmoins important, qui est la loi de 1881 sur la liberté de la presse et qui posait à l’époque, au gré d’un siècle de luttes extrêmement fortes pour la protection de la liberté d’expression et contre la censure, ce principe fondamental d’une protection judiciaire au travers d’audiences publiques, à travers des garanties particulières en termes de procédure devant un juge judiciaire.

C’est ce principe fondamental du libéralisme politique dans ses aspects protecteurs des libertés publiques qui est en passe d’être remis en cause aujourd’hui à l’heure du numérique au travers de ses partenariats où, en fait, les missions de censure, de contrôle de la liberté d’expression, sont de plus en plus déléguées par les gouvernements aux grands acteurs de l’économie numérique, les grands prestataires de réseaux sociaux – Google, Facebook, Twitter et d’autres – à travers de nouvelles obligations juridiques qui poussent ces acteurs, à travers leurs algorithmes, à travers les dizaines de milliers de petites mains de la censure, ces travailleurs précaires embauchés aux quatre coins du monde pour cliquer à la chaîne et juger, en fait, de la conformité de tel ou tel contenu vis-à-vis des conditions d’utilisation de ces plateformes. Ces nouveaux dispositifs de censure sont entièrement privatisés mais sont installés à l’initiative des gouvernements. Ça s’assimile à un contournement du juge judiciaire, donc à un recul vraiment très important des libertés.
D’ailleurs, pour en revenir à la crise actuelle, au tout début de la crise sanitaire, l’un des premiers échanges, l’une des premières actions conjointes de ces grands acteurs de l’économie numérique, notamment Google et Facebook, et des autorités de différents pays, ça a été de s’organiser pour faire la chasse aux fausses rumeurs et les censurer de manière la plus automatisée possible au travers des algorithmes d’analyse, de détection et de retrait des contenus litigieux. Il y a une forme de lutte contre, disons, les fake news et les fausses nouvelles liée à la crise sanitaire. On pourrait trouver ça pertinent et légitime. Le problème c’est qu’il n’y a aucune visibilité sur ces processus. Il y a des milliers, voire des centaines de milliers d’articles de presse, de blogs, d’expression publique qui sont censurés, passés aux filtres de ces algorithmes sur lesquels on n’a aucune visibilité collective, aucune transparence sur les décisions de censure opérées par ces assemblages public-privé. Ce sont bien ces modalités-là de censure qui sont en train de prospérer, de se généraliser, à la fois au nom des discours dits de haine, au nom des discours faisant l’apologie du terrorisme.
Ce que montre aussi cette crise, justement sous couvert d’unité nationale, sous couvert de promouvoir des bonnes informations et des informations fiables sur la manière de se prémunir du risque épidémiologique, c’est à quel point, en fait, il y a une vraie tentation de la part des autorités de museler toute voix critique vis-à-vis de la gestion de crise du gouvernement. Je peux citer deux exemples pour illustrer cela. On a vu notamment une note du centre de recherche de la Gendarmerie nationale française sur l’antiterrorisme en cette période de covid qui, à côté de l’islamisme djihadiste extrémiste, à côté de l’ultradroite, parlait de publications de groupes émanant associés à ce qu’on appelle, ce que ces gens-là appellent, l’ultragauche et qui, parce qu’ils dénonçaient le spectre d’un État Big Brother, là je cite à peu près les mots de la note en question, estimait qu’il y avait une forme d’apologie du terrorisme qui légitimait des actions de sabotage d’infrastructures numériques, ce type d’actions qui ont émaillé l’actualité ces dernières semaines. En fait critiquer le fait que l’État, comme on le fait d’ailleurs à l’occasion de cette émission, critiquer le backtracking ou le fait que l’État déploie ses outils de contrôle social, ça s'assimile déjà, apparemment pour certains en tout cas, à une forme d’apologie du terrorisme.
Le deuxième exemple de cette volonté de censure c’est une circulaire qui a été envoyée par l’Éducation nationale aux directeurs d’établissements scolaires à travers le pays, qui invite à répertorier des discours critiques sur la crise et surtout à faire en sorte que les enseignants n’aient pas de propos polémiques – c’était le terme utilisé dans cette circulaire – vis-à-vis de l’action de l‘action des autorités pour gérer cette crise.

Malika Barbot : Nos libertés semblent aussi contraintes à travers notre biologie, nos propres corps. On veut tout connaître de nous, température, rythme cardiaque, nos visages, on est de plus en plus traduits en data, de moins en moins intraçables. Est-ce que ça veut dire que la science-fiction c’est maintenant ? Que l’anonymat est impossible ?

Félix Tréguer : Je pense que l’anonymat total c’est sans doute quelque chose d’impossible, en tout cas très difficile à atteindre, c’est difficile de parler en termes absolus évidemment, mais, de toute façon, ce qui compte c’est d’adopter des comportements qui minimisent, en fait, notre exposition à la surveillance. C’est extrêmement compliqué parce que cette société de la surveillance forme un système avec lequel on est obligé de composer. De la même manière qu’on peut trouver l’économie capitaliste industrielle extrêmement dangereuse et néfaste pour l’humanité, on est aussi obligé bien souvent de faire avec même si on cherche à s’en émanciper, on cherche à adopter des pratiques qui nous en protègent au maximum. De la même manière, avec la société de surveillance, avec la société numérique, on est obligé de composer avec, donc c’est extrêmement compliqué. L’enjeu c’est effectivement d’adopter des pratiques qui vont rehausser le coût de la surveillance, qui vont pouvoir faire valoir des formes de liberté et des tactiques nous permettant de nous protéger et d’éviter, le plus possible, ces modalités de surveillance. Mais c’est évidemment extrêmement compliqué dans une société très bureaucratisée comme la nôtre et très numérisée.
La contre-conduite stratégique qui consiste à se rendre anonyme reste praticable par certains aspects, mais elle ne sera jamais parfaite, on ne s’affranchira jamais du risque d’être identifié. On pourra rehausser le coût de la surveillance et c’est sans doute l’enjeu pour concevoir et mettre en place des pratiques de résistance à cette société de surveillance.

Plusieurs voix off : Vous, les humains, vous vous multipliez, vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. Il y a d’autres organismes sur cette planète qui ont adopté cette méthode. Vous savez lesquels ? Les virus.
Si vous arrêtiez de gueuler un peu !

Ceci n’est pas une parenthèse.

Il n’y a pas une France il y a 10 000 France et je pense que c’est quelque chose que j’aimerais combattre.
Le monde d’avant n’est plus possible et plus envisageable, donc le Medef il faut qu’il comprenne que tout ça va être à l’État de payer quelque chose, il va falloir aussi que les grandes fortunes et les grandes puissances mettent la main à la poche.

Troisième et dernière partie. Et maintenant ?

Malika Barbot : Tout à l’heure vous avez évoqué le rôle de la peur qui semble aussi important dans le recours à la surveillance. Est-ce qu’on peut parler de déterminisme qui consisterait à faire reposer notre santé, notre sécurité, sur la technologie et pourquoi ?

Félix Tréguer : On en a un petit peu parlé, en effet, en discutant du backtracking. Je pense que c’est quelque chose d’endémique, c’est-à-dire que ce rapport à la technologie, cette idée qu’elle offre des solutions à des problèmes politiques, sociaux, économiques, très complexes, ça relève d’un imaginaire qui très ancien, même si aujourd’hui elle s’incarne à l’aune de ces technologies flambant neuf qui semble en effet relever de la science-fiction que sont les dernières technologies informatiques. Ça renvoie à une recherche d’efficacité, une volonté de maîtrise du monde, de nous-mêmes, une volonté de maîtrise de la part des grandes organisations, notamment de la part de l’État vis-à-vis de la société qu’ils entendent gouverner. Ces discours, cet imaginaire-là prolifère et il est largement intégré par chacun d’entre nous, par des formes d’assujettissement et de socialisation qui nous font épouser un peu ces logiques.
Je pense qu’une des modalités qu’on a expérimentées, parce qu’on n’en a pas beaucoup parlé, mais un des autres effets de la crise, on l’a pour le coup tous et toutes expérimenté à différents égards parce qu’il y a avait encore des gens qui étaient contraints et forcés d’aller travailler, de s’exposer aux risques ou, d’ailleurs, qui ne souhaitaient pas respecter les obligations de confinement, mais une grande partie d’entre nous avons été obligée – là c’est le cas, on enregistre cette émission à distance au travers de nos ordinateurs. On a fait l’expérience collective d’une société sans contact beaucoup plus massive que celle qu’on habitait encore il y a quelques semaines, qui était déjà très largement dématérialisée, où les interactions sociales se nouaient déjà largement à distance. Ça risque de durer encore de longs mois parce que la crise n’est pas finie, c’est dans doute un effet à long terme qu’on peut redouter à côté de l’installation plus profonde encore des pratiques de contrôle social.

Malika Barbot : Par exemple Corey Robin, qui est professeur de science politique américain, évoque la peur comme instrument de pouvoir. Il évoque aussi un libéralisme de la terreur développé après les attentats terroristes de 2001. Est-ce qu’on continue toujours un peu dans cette voie avec une nouvelle peur qui serait la maladie ?

Félix Tréguer : Je pense que c’est en effet un aspect. Après, on pourrait discuter de l’historisation, est-ce que c’est 2001, c’est toujours problématique de dire que ça a commencé en 2001, ce sont toujours des logiques qui sont reconfigurées par les crises, approfondies, réorientées parfois, mais qui ont toujours des racines historiques beaucoup plus anciennes. 2001 a été une crise antiterroriste qui a permis de généraliser des pratiques de surveillance, certaines technologies, certains programmes de contrôle, de surveillance, qui étaient déjà en germe, déjà en projet dès les années 90 notamment s’agissant de la surveillance d’Internet.
Le problème c’est qu’il y avait déjà l’ensemble de ces finalités, l’antiterrorisme, la lutte contre la délinquance, l’optimisation des politiques urbaines dans la Smart City. Et là, désormais, on a cette idée d’une société hygiéniste, devoir adopter des gestes barrières, la distanciation sociale et toutes ces nouvelles injonctions, toutes ces nouvelles peurs qui s’articulent à tout un tas de pratiques de contrôle. C’est donc une modalité de légitimation supplémentaire qui s’ajoute à des dérives qui étaient déjà très prégnantes et, en effet, on peut redouter la crise sanitaire pour cette raison et, en même temps, on peut aussi chercher au sein de cette crise à résister à ces injonctions, à trouver d’autres modalités de prendre soin de nos santés, refuser tout cet appareil technocratique et cette modalité de gestion de crise techno-policière qu’on a vu fleurir ces dernières semaines.

Malika Barbot : Internet est aussi un outil qui est utilisé dans les luttes, qui permet de faire émerger des solidarités. Comment fait-on pour que son utilisation ne soit pas à double tranchant ?

Félix Tréguer : C’est compliqué mais comme plein de pratiques militantes, comme plein de stratégies, il y a toujours des mauvais côtés, des formes d’ambiguïté, des limites.
Internet est très utilisé, notamment les réseaux sociaux centralisés soumis à ces dispositifs de censure dont on parlait tout à l’heure. On s’auto-justifie en se disant qu’aller sur ces réseaux sociaux c’est une manière de toucher des gens, de faire circuler l’expression critique, militante, des analyses, de toucher un public plus large et c’est sans doute vrai. Est-ce que c’est efficace pour autant, est-ce que le gain par rapport à des approches plus traditionnelles est avéré ? C’est plus discutable. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’on s’expose à des formes de surveillance publique-privée, à des formes de censure, donc il y a une ambiguïté assez fondamentale. Pour le coup, je pense qu’il faut composer avec Internet et il faut chercher à utiliser Internet de la manière la plus raisonnée possible.

Je crois qu’il y a eu un surinvestissement dans ces technologies ces dernières années et qu’il faut se méfier et bien réfléchir à la manière dont utiliser de manière pertinente et parcimonieuse ces technologies. Je pense qu’il faut encore, en grande partie, faire avec, mais aussi, surtout, continuer. Ce sont des choses qu’on essaye de mettre en place à La Quadrature qui est quand même historiquement une association militante très liée au mouvement du logiciel libre, donc très tournée vers l’utilisation vers ces nouvelles technologies à des fins de militantisme. On se rend compte aussi de leurs limites et c’est pour ça qu’on investit de plus en plus des modes d’action traditionnels, des réunions dans les villes à l’échelle de quartiers, on publie des livres et, pour ceux d’entre nous qui le faisaient déjà c’est un aspect, mais on pense aussi trouver des modalités de publication des écrits publiés sur le site de La Quadrature à travers un format papier. Bref ! Il ne faut pas mettre tous ses œufs, d’une certaine manière, et se méfier d’un surinvestissement dans les technologies numériques.

Malika Barbot : Pour finir avec une dernière question, à La Quadrature du Net vous revendiquez un Internet qui est libre, décentralisé, émancipateur. Il ne semble pas être dans la bonne direction. Est-ce que ce n’est pas déjà trop tard ou est-ce qu’il est encore possible encore de reprendre en main Internet ?

Félix Tréguer : Internet est un réseau, on utilise un mot pour parler d’un réseau informatique mondialisé qui obéit à des logiques très nombreuses et souvent très contradictoires. Il y a à la fois le logiciel libre, les biens communs, le partage, la solidarité, des formes d’organisation militantes et l’avant-poste du capitalisme mondialisé hyper-technologisé, l’ubérisation de la société, etc. Donc c’est un objet extrêmement ambivalent et il est encore possible, je crois, d’en inventer des modalités, cette idée d’un réseau de communication transnational, décentralisé, cette idée-là qui est le rêve à l’origine des utopies numériques des années 90. Il est encore possible de penser des modalités d’une réappropriation des réseaux télécoms qu’on utilise pour communiquer, en partie au moins des outils informatiques, des ordinateurs, des logiciels, les logiciels, pour le coup, c’est plus facile, les ordinateurs c’est beaucoup plus compliqué de se réapproprier ces technologies extrêmement complexes. Il y a des initiatives qui se nouent sur chacun de ces fronts-là, en tout cas il est possible d’imaginer de faire vivre un Internet très différent de celui qui nous est proposé aujourd’hui.
Justement, pour déconstruire un peu cette fascination vis-à-vis de la technologie, je crois qu’il faut arriver à se dire qu’un réseau beaucoup plus simple, beaucoup moins énergivore, peut-être plus lent, peut-être plus intermittent, c’est quelque chose de possible avec lequel, en fait, ou pourrait garder l’essentiel de ce qui fait la richesse d’Internet sans approfondir des logiques d’exploitation, de contrôle, qui font aussi leur lit de la prolifération de l’informatique dans la société.

Plusieurs voix off : Ceci n’est pas une parenthèse. C’est la fin de cet épisode de votre série de podcasts pour repenser le monde d’après. Rendez-vous vendredi prochain pour un nouvel entretien et d’ici là, écoutez nos précédentes discussions sur radioparleur.net et sur vos applications de smartphone, le flux de podcast « Pensez les luttes ». Salut.
Radio Parleur, le son de toutes les luttes. Écoutez-nous sur radioparleur.net.

Réunion du groupe de travail Sensibilisation de l'April jeudi 9 juillet 2020 à 17 h 30 (accueil à 17 h 15) à distance

jeu, 07/09/2020 - 15:04
Start: 9 Juillet 2020 - 17:15End: 9 Juillet 2020 - 19:30

Le groupe de travail Sensibilisation

L'objectif du groupe de travail Sensibilisation de l'April est la production d'outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre et des formats ouverts. Toutes nos ressources sont publiées sous licence libre, ainsi toute personne ou structure souhaitant sensibiliser au logiciel libre autour de soi peut les utiliser, les modifier et les partager librement.

La participation aux actions du groupe de travail Sensibilisation est ouverte à tout le monde (membre de l'April ou pas).

Quand et quoi ?

Le groupe de travail Sensibilisation de l'April se réunit chaque 3ème jeudi du mois. D'autres réunions ponctuelles peuvent être organisées au cours de l'année.
Toute personne intéressée peut participer aux réunions du groupe (membre de l'April ou pas). Dans la période actuelle, les réunions ont lieu à distance.

La prochaine réunion du groupe de travail Sensibilisation aura lieu jeudi 9 juillet 2020 en visioconférence. Horaires : dès 17 h 30 et jusqu'à 19 h 30 (accueil à partir de 17 h 15). Il sera possible de rejoindre la réunion à tout moment. À cette occasion, nous continuerons à travailler sur le projet Quiz enjeux de l'informatique.

Pour tous les détails et vous inscrire à la réunion, rendez-vous sur le pad. Si vous prévoyez de rejoindre la réunion après 17 h 30, merci de préciser votre horaire d'arrivée en plus de votre nom/pseudo

Quiz enjeux de l'informatique

C'est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Les questions, du type QCM ou vrai/faux, sont au cœur de l'expérience de sensibilisation dans le Jeu du Gnou (voir ci-dessous). En même temps, elles constituent une ressource de sensibilisation à part entière et pourront être utilisées et partagées dans beaucoup de contextes différents (stands, ateliers, sites web, etc.).

Le pad avec les questions déjà (ou presque) finalisées (à partir de la ligne 83).

Le pad pour proposer de nouvelles questions.

Jeu du Gnou

Le Jeu du Gnou est l'un des projets en cours du groupe de travail Sensibilisation. Il s'agit d'un jeu de plateau coopératif et pédagogique dont le but est de sensibiliser le grand public aux enjeux de l'informatique (libertés vs servitudes, protections contre les dangers).

On peut déjà jouer au Jeu du Gnou ? Oui ! Il est possible de télécharger les éléments graphiques de la version beta depuis le pad principal du jeu.

Qu'est-ce qu'il reste à faire ? Finaliser le livret accompagnant le jeu, réaliser le graphisme, rédiger de nouvelles questions.

Comment contribuer ? Tester le jeu, relire et rédiger les textes, proposer des images, sont autant d'actions possibles pour nous aider à faire avancer le projet. Sans oublier bien sûr la participant aux réunions ! :-)

Pour en savoir plus sur le Jeu du Gnou et sur comment contribuer, voir la page wiki du projet.

Pacte du Logiciel Libre et Municipales 2020 : bilan de la campagne

jeu, 07/09/2020 - 12:12

À l'occasion des élections municipales de 2020, l'April a proposé aux personnes candidates de signer le Pacte du Logiciel Libre afin de marquer leur engagement, si elles sont élues, à mettre en place une priorité aux logiciels libres et aux formats ouverts dans leur collectivité. Le 28 juin 2020 – trois mois après le premier tour et dans le contexte particulier de la crise sanitaire – a eu lieu le second tour de ces élections à l'issu duquel 4 des signataires ont été élu⋅es maires de leur commune, dont 3 parmi les 10 villes les plus peuplées de France. L'Association a également pris part à l'initiative collective du Pacte pour la transition.

L'April félicite ainsi Michèle Rubirola, nouvelle maire de Marseille, Christian Gatard, réélu à Chambray-lès-Tours, Michaël Delafosse, nouveau maire de Montpellier et Grégory Doucet, maire nouvellement élu à Lyon. Elle félicite plus globalement l'ensemble des personnes signataires élues au sein des conseils municipaux. L'association n'a pas mené une campagne aussi active que lors des élections précédentes. Un grand merci à toutes les personnes qui ont participé à cette campagne et qui ont pris contact avec les listes candidates ; grâce à leurs actions il y avait au premier tour 44 listes signataires (avec une personne candidate ou plus), dont 35 têtes de liste.

L'April prendra rapidement contact avec les équipes nouvellement mises en place, afin de voir comment elles entendent donner corps à leur engagement pour une priorité aux logiciels libres dans les mois et années à venir.

L'April avait également pris part à l'initiative du Pacte pour la Transition dont le but était de proposer des mesures concrètes pour construire des communes plus écologiques, plus solidaires et plus démocratiques. Elle était porteuse d'une proposition : « Donner la priorité au logiciel libre dans le service public pour une informatique loyale au service de l'intérêt général » qui s'accompagnait de ressources utiles, d'argumentaires et d'exemples d'actions à mener au sein des collectivités. Vous pouvez retrouver les signataires du pacte par code postal. Un bilan détaillé devrait être disponible d'ici quelques semaines.

L'April encourage chacun et chacune à s'appuyer sur ces ressources pour porter les mesures du Pacte pour la transition, comme celles du Pacte du logiciel libre, auprès des majorités nouvellement élues tout au long de leur mandat.

#71 – Au cœur de l’April – Râlages en vrac d'un vieux libriste – Linux Azur - « Libre à vous ! » diffusée mardi 7 juillet 2020 sur radio Cause Commune

mar, 07/07/2020 - 15:30

Au programme : « Au cœur de l'April ». Plusieurs personnes actives au sein de l'April parleront des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement ; la chronique d'Emmanuel Revah sur le thème « Be kind, Document » ; la chronique d'Isabella Vanni qui sera consacrée aux activités de Linux Azur.

Émission Références Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15 h 30 à 17 h sur la radio Cause Commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Au programme de la 71e émission :

  • notre sujet principal : « au cœur de l'April ». Plusieurs personnes actives au sein de l'April (Marie-Odile Morandi, Étienne Gonnu, Christian Momon, Elsa Pottier, François Poulain, Laurent Costy) parleront des groupes de travail, des activités de l'April, son fonctionnement. Posez-nous toutes vos questions, soit avant l'émission, soit pendant le direct, nous y répondrons
  • la chronique « Itsik Numérik » d'Emmanuel Revah sur le thème « Râlages en vrac d'un vieux libriste »
  • la chronique « Le libre fait sa comm' » d'Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April. La chronique sera consacrée aux activités de Linux Azur
  • diverses annonces
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Podcasts des différents sujets abordés

Les podcasts seront disponibles après la diffusion de l'émission (quelques jours après en général).

N'hésitez pas à nous faire des retours sur le contenu de nos émissions pour indiquer ce qui vous a plu mais aussi les points d'amélioration. Vous pouvez nous contacter par courriel, sur le webchat dédié à l'émission (mais nous n'y sommes pas forcément tout le temps) ou encore sur notre salon IRC (accès par webchat).

toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Galerie photos
  3. Références pour la chronique d'Emmanuel Revah
  4. Références pour la partie « Au cœur de l'April »
  5. Références pour la chronique d'Isabella Vanni sur les activités de Linux Azur
  6. Références pour la partie sur les annonces diverses
  7. Pauses musicales
  8. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

  • Frédéric Couchet, délégué général de l'April
  • Isabella Vanni, coordinatrice vie associative et responsable projets à l'April
  • Emmanuel Revah
  • Marie-Odile Morandi, administratrice de l'April
  • Étienne Gonnu, chargé de mission affaires publiques à l'April
  • Elsa Pottier, assistante administrative à l'April
  • François Poulain, trésorier de l'April
  • Christian Momon, adminstrateur de l'April
  • Véronique Fritière de Linux Azur
  • William Agasvari, de radio Cause Commune, à la régie

L'émission a été exceptionnellement réalisée à distance, notamment en utilisant Mumble. Vous pouvez tester et utiliser ce logiciel sur Chapril.org.

Galerie photos

Vous pouvez voir quelques photos prises pendant l'émission.

--> Références pour la chronique d'Emmanuel Revah Références pour la partie « Au cœur de l'April » Références pour la chronique d'Isabella Vanni sur les activités de Linux Azur Références pour la partie sur les annonces diverses Pauses musicales

Les références pour les pauses musicales :

Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

$( document ).ready(function() { var hash = document.location.hash; if (hash) { var tab = $(hash).parent('.tabcontent').attr('data-fromtab'); document.getElementById(tab).click() } });

#06 - « La playlist de Libre à vous ! » diffusée mardi 7 juillet 2020 sur radio Cause Commune

mar, 07/07/2020 - 12:00

Sixième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! diffusée en direct mardi 7 juillet 2020 de 12 h à 13 h sur la radio Caue Commune : diffusion de musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques sont commentées par Valentin qui anime deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

Émission Références Transcription --> Contact

Libre à vous !, l'émission pour comprendre et agir avec l'April, chaque mardi de 15h30 à 17h sur la radio Cause commune (93.1 FM en Île-de-France et sur Internet).

Émission spéciale avec diffusion commentées de musiques libres.

Réécouter en ligne

Le podcast sera disponible quelques jours après la diffusion de l'émission.

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toc_collapse=0; Sommaire 
  1. Personnes participantes
  2. Références pour les musiques
  3. Licences de diffusion, réutilisation
Personnes participantes

Les personnes qui ont participé à l'émission :

Références pour les musiques Licences de diffusion, réutilisation

Les podcasts sont diffusés selon les termes d’au moins une des licences suivantes : licence Art libre version 1.3 ou ultérieure, licence Creative Commons By Sa version 2.0 ou ultérieure et licence GNU FDL version 1.3 ou ultérieure. Les musiques sont diffusées sous leur propre licence.

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Revue de presse de l'April pour la semaine 27 de l'année 2020

lun, 07/06/2020 - 22:34

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[Infoguerre] Logiciel Libre ou Open Source: de l'idéologie à l'influence

✍ Cédric Joly, le vendredi 3 juillet 2020.

Le 20 août 2011, Marc Andreessen – pionnier du web et co-fondateur du cabinet de capital-risque Andreessen Horowitz, investissant massivement dans les start-ups numériques – publie dans le Walt Street Journal un article expliquant que «le logiciel est en train de dévorer le monde»

[Next INpact] Les projets de transposition des directives Droit d'auteur et Services de médias audiovisuels

✍ Marc Rees, le mercredi 1 juillet 2020.

Ce matin au Sénat, Franck Riester a indiqué le plan de bataille du gouvernement pour sauver le projet de loi sur l’audiovisuel. Le texte, englouti par la pandémie du Covid-19 et un calendrier surchargé, va être saucissonné notamment dans une ordonnance. Next INpact révèle les documents afférents.

[Clubic.com] Open source: Baidu rejoint l'Open Invention Network

✍ Alicia Muñoz, le mercredi 1 juillet 2020.

Le «Google chinois», entreprise leader dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA) rejoint le groupe de protection des logiciels libres et de Linux, l’Open Invention Network.

[Le Monde Informatique] Véronique Bonnet prend la présidence de l'April

✍ Dominique Filippone, le mercredi 1 juillet 2020.

Succédant à Jean-Christophe Becquet, Véronique Bonnet a été élue présidente de l’association pour la promotion et la recherche en informatique libre. Parmi ses préoccupations: faire de l’apprentissage du code à l'école un atout pour l’autonomie des individus.

[BFMtv] Health Data Hub: le fichier de données de santé des Français dans le viseur d'une sénatrice

✍ Elsa Trujillo, le mardi 30 juin 2020.

L’hébergement d’un mégafichier de données de santé des Français a été confié à Microsoft. Vivement critiqué, ce projet devrait faire l’objet d’une commission d’enquête.

Voir aussi: [ZDNet France] Nouvelle-Aquitaine: Aquinetic devient Naos et réagit à la crise du Covid-19

✍ Thierry Noisette, le lundi 29 juin 2020.

Le cluster Naos, pour ‘Nouvelle-Aquitaine Open Source’, fédère 120 PME et ETI. Objectif: ‘Que le numérique open source serve les enjeux de souveraineté nationale et soutienne la relance de l'économie’.

L'April publie son rapport d'activité 2019

lun, 07/06/2020 - 14:09

Avec quelques mois de retard sur le calendrier initial, l'April publie son rapport d'activité 2019 (77 pages) et vous invite à le consulter en ligne ou en version PDF.

Depuis 1996, l'April est animée par une ambition : « logiciel libre, société libre ». Soutenue notamment par les contributions de ses membres et les dons, l'April mène un important travail de défense et de promotion du logiciel libre. À l'heure où le Libre obtient une reconnaissance certaine nous devons redoubler d'efforts pour que les principes essentiels du logiciel libre ne se dissolvent pas dans les effets de mode et le pragmatisme indifférents à l'éthique du Libre. La menace sur nos libertés s'est globalement aggravée. L'engagement en faveur du Logiciel Libre est donc plus que jamais d'une importance fondamentale.

Comme l'année précédente, en 2019 nous avons activement participé à la mobilisation contre le projet de directive européenne sur le droit d'auteur, notamment contre l'article 17 qui pouvait affecter les plateformes de développement logiciel. Si une exclusion de ces plateformes a bien été acquise, l'April est restée fortement mobilisée étant donné la menace globale pour les libertés en ligne. Malheureusement, malgré une incroyable mobilisation citoyenne le Parlement européen a validé la généralisation de la censure automatisée mardi 26 mars 2019.
Nous avons également notre travail d'enquête et de sensibilisation sur le dossier « Open Bar » entre Microsoft et le ministère des Armées.
Nous avons travaillé sur le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et pour une économie circulaire. Quelques avancées en termes de droit à l'information ont été obtenues, mais les propositions les plus ambitieuses ont été renvoyées à 2020 et à la transposition de deux directives.
L'April a été auditionnée par la commission d'enquête du Sénat sur la souveraineté numérique. Dans son rapport, la commission indique qu'il est urgent d'engager une réflexion au niveau interministériel sur la conduite d'une politique publique du logiciel libre.
L'association s'est également mobilisée pour tenter d'instaurer une priorité au logiciel libre dans l'Éducation via le projet de loi pour une école de la confiance, malheureusement sans succès. Mais ce n'est que partie remise.
Suite à notre action en 2019 et début 2020, parmi les 32 mesures proposées dans le Pacte pour la Transition pour les municipales 2020 figure la priorité au logiciel libre dans le service public.
L'April a fait partie du comité d'orientation et du jury pour l'attribution des labels « Territoire Numérique Libre » de l'Adullact, label qui a pour objectif de mettre en valeur l’utilisation des logiciels et systèmes d’exploitation libres au sein des collectivités territoriales.
Nous avons également agi sur le Health Data Hub (plateforme d'exploitation des données de santé) et sur d'autres dossiers, que vous pouvez découvrir dans le rapport d'activités.

L'April participe depuis 2018 au collectif CHATONS (Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires) de Framasoft, en proposant des services libres et loyaux sur notre site Chapril. Neuf services (rédaction collaborative de textes en ligne, planification de rendez-vous, échanges de texte de manière sécurisée, visioconférence…) de notre Chapril sont disponibles et d'autres sont à venir. N'hésitez pas à tester et utiliser ces services.

En 2018, des réflexions avaient avancé concernant le développement d'un logiciel libre de gestion de la valorisation du bénévolat et sur l'usage des logiciels libres en milieu associatif. En 2019, ces réflexions ont conduit à la création de Bénévalibre, logiciel libre (dont une instance est accessible) destiné à faciliter la valorisation du bénévolat. L'April, par l'intermédiaire de son groupe de travail Libre Association et avec l'appui de temps salarié, a fortement contribué à l'aboutissement du projet dont la version 1 est désormais en production.

En 2019, le site de l'Expolibre, ainsi que les panneaux, ont été traduits en italien. L'Expolibre a été présente à plusieurs événements. Le groupe travail Sensibilisation de l'April produit des outils de communication pour sensibiliser un plus large public aux enjeux du logiciel libre. Le groupe travaille a commencé à travailler notamment sur « Le jeu du Gnou » (jeu coopératif et pédagogique) et sur un « Quiz enjeux de l'informatique » (questions autour du logiciel libre, les licences libres, etc).

Les membres de notre groupe de travail Trad GNU assurent les traductions en français du site du projet GNU et de la lettre d'information mensuelle publiée par la Fondation pour le Logiciel Libre. Près de 104 heures (contre 72 en 2018) de vidéos et d’émissions de radio ont été transcrites. Un total de 134 transcriptions relues, finalisées et publiées au cours de l'année 2018. Plus de 2 600 événements ont été référencés sur le site de l'Agenda du Libre (20% d'événements en plus par rapport à 2018), dont nous assurons la gestion et le développement.. PLus de 250 événements, nouveau record, ont été répertoriés dans le cadre du Libre en Fête 2019. L'édition 2020 n'aura pas le même succès, suite au confinement de la poluplation.

En 2018, nous avions démarré une nouvelle action importante pour la promotion et la défense des libertés informatiques : une émission de radio sur Cause Commune. Libre à vous ! est une émission d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'April traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission donne également très régulièrement la parole à des personnes, structures externes. Cette émission s'adresse à tout le monde. Pour pouvoir traiter encore plus de sujets et être réactif par rapport à l’actualité l'émission est devenue hebdomadaire en janvier 2019. 70 émissions ont été diffusées depuis mai 2018. Pour chaque émission sont mis à disposition le podcast de l'émission complète et un podcast pour chacun des sujets traités dans l'émission. La transcription est aussi disponible. Retrouvez l'ensemble des podcasts en ligne avec au programme notamment : l'Éducation nationale, les services libres et loyaux, l'achat de matériel, le financement de projets, la Gendarmerie nationale, l'ANSSI, les stratégies logiciel libre d'entreprises, les femmes et l'informatique, les espaces publics numériques, logiciel libre et collectivités, entreprises, associations, le métier du développement logiciel libre, téléphonie mobile et libertés, les distributions GNU/Linux, l'Open Bar Microsoft/Défense, les GULL (Groupes d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciel libre), la directive droit d'auteur, les données publiques, Wikipédia, Framasoft, Open Food Facts, OpenStreetMap, les DRM (menottes numériques)… et les chroniques de notre équipe. Abonnez-vous au podcast pour ne louper aucune émission.

Un grand merci aux membres de l'April, à l'équipe salariée, à nos soutiens qui nous permettent d'avoir une association vivante et active pour la promotion et la défense du Logiciel Libre.

L'April sera ce que vous et nous en ferons. Pour mener ses actions, l'April a besoin de votre soutien. Vous pouvez soutenir le logiciel libre et les actions de l'April en faisant un don maintenant ou en adhérant maintenant à l'April.

Ensemble, continuons à développer l'informatique libre !

Rejoignez l'April dès maintenant !

Super Citoyenne : Véronique Bonnet - Radio Barbès

ven, 07/03/2020 - 16:43


Titre : Super citoyenne, le pouvoir est entre tes mains !
Intervenant·e·s : Véronique Bonnet - Léa - Thierry
Lieu : Émission Super Citoyenne le pouvoir est entre tes mains !, Radio Barbès
Date : mars 2020
Durée : 1 h 25 min 53
Écouter le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Véronique Bonnet, Trombinoscope de l'April - Licence, sauf mention contraire, LAL version 1.3 ou ultérieure, CC-BY-SA version 2.0 ou ultérieure et GNU FDL version 1.3 ou ultérieure, en savoir plus.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Thierry : Mesdames, Messieurs, bonjour, bonsoir. Vous êtes bien sur Radio Barbès et plus précisément vous êtes à l’écoute de l’émission Super Citoyenne le pouvoir est entre tes mains !. Qu’est-ce qu’une citoyenne ? Pour répondre à cette question, je vais me tourner vers notre maîtresse Capella maison, il s’agit de Léa.

Léa : Citoyennes, citoyens, bonjour. Attention, attachez bien vos ceintures, petit voyage dans le temps. Selon le Petit Larousse Illustré de 1999, une citoyenne, ou un citoyen, peut se définir de quatre manières différentes :

  • la première, dans l’Antiquité, c’est une personne qui jouissait du droit de cité, notion que nous avons déjà abordée dans notre première émission ;
  • la deuxième, il s’agit d’un membre d’un État considéré du point de vue de ses devoirs et de ses droits civils et politiques ;
  • la troisième, sous la Révolution française, il s’agissait d’un titre qui se substituait à madame ou monsieur ;
  • et la dernière, le terme désigne péjorativement, ou tout au moins familièrement, un individu, un drôle de citoyen, une drôle de citoyenne.

Thierry : Et avec cette émission, nous avons envie de mettre à l’honneur des personnes qui sont justement de drôles de citoyennes et je pense que nous pouvons profiter de ces rendez-vous pour essayer de donner ses lettres de noblesse à cette expression, pour essayer de faire oublier ses sens péjoratifs ou familiers. J’ai le plaisir, cette fois-ci, d’accueillir une drôle de citoyenne en la personne de Véronique Bonnet qui est philosophe et qui est militante du logiciel libre.
Véronique, comme nous sommes sur une radio locale très ancrée dans le 18e arrondissement de Paris, je vais te demander, si tu le veux bien pour te présenter, de nous expliquer un petit peu quelle est ta relation avec le 18e arrondissement.

Véronique Bonnet : La première fois que j’ai entendu prononcer le nom d’une rue du 18e arrondissement, j’étais petite. Ma grand-mère me parlait de la vie de mon grand-père et elle me disait que lorsque le moulin de son père, donc du père de mon grand-père, avait brûlé, il y avait eu un moment assez compliqué. Le père de mon grand-père était alors veuf, il avait épousé une nouvelle femme, femme qui, avec lui, s’était installée rue Ordener. Il se trouve que cette marâtre, j’ose utiliser le terme, a été très marquante pour mon grand-père puisqu’elle l’obligeait à faire les poubelles rue Ordener et elle le battait lorsqu’il ne rapportait rien. Donc pour moi, j’étais petite, cette rue Ordener sortait un peu de l’ordinaire et cette rue Ordener était articulée à l’idée d’ordures et, en même temps, à cette quête de la part de mon grand-père d’une sérénité et pour ça il devait absolument trouver et rapporter des choses à la maison.

Thierry : Donc c’est une rue qui sort de l’ordinaire, on peut qualifier cette rue Ordener de rue « extra-ordener » ?

Véronique Bonnet : Elle l’est sans doute et je dirais qu’elle s’est avérée extraordinaire une seconde fois. Pour ça j’ai besoin de faire une transition dans mon histoire.
Il se trouve que mon grand-père a été employé à la SNCF, il était cheminot, il conduisait alors les machines à vapeur avec le charbon ; cette machine extraordinaire, elle aussi, s’appelait Suzanne.

Thierry : Comment s’appelait la marâtre de ta première anecdote ?

Véronique Bonnet : Je n’en ai aucune idée, je n’ai même aucune idée du nom du père de mon grand-père, mais il y a dans cette rue qui était au début de beaucoup de pratiques et de mon grand-père et des miennes, je dirais peut-être que ce recyclage que permet le logiciel libre est tout à fait en phase avec cette thématique de la réutilisation puisque, d’une certaine façon mon grand-père, lorsqu’il avait parcouru cette rue Ordener, faisait comme un cadeau à sa marâtre pour être tranquille, pour ne pas être battu.
Il se trouve qu’après avoir été cheminot et, à juste titre, la retraite des cheminots arrivait assez tôt – que mon grand-père est mort d’un cancer étant donné tout le charbon qui était dans ses poumons – il a pu, pour mettre du beurre dans les épinards, exercer la fonction d’éboueur, renouant ainsi, d’une certaine façon, avec ce qui avait pourri son enfance, mais, je crois, le vivant, le reconfigurant, d’une façon très forte puisqu’il était extrêmement apprécié, il rendait des services : lorsqu’il trouvait quelque chose qui pouvait être utilisé, il savait à qui le proposer et, d’une certaine façon, cet usage de ce qui ne pouvait plus servir, mais qui pouvait servir quand même, a aussi orienté toutes les premières impressions que j’ai eues de mon grand-père qui me rapportait aussi bien des livres mis au rebut, aussi bien de vieux vêtements qui n’étaient plus portés. Il me semble que j’ai grandi avec cette idée d’un partage, cette idée d’une réutilisation qui peut aussi devenir une manière de vivre, pas simplement dans la réutilisation qu’on peut faire de certaines chaussures, de certains livres – je me réjouis que les boîtes à livres fleurissent –, mais je dirais que la philosophie – mon métier est d’être professeur de philosophie – est aussi, à sa façon, une manière de revisiter des propositions qui sont devenues désuètes parce que le contexte a changé, de les recontextualiser, éventuellement de les marier, peut-être essayer d’aller plus loin qu’elles, mais ça ne serait pas tout à fait faire du neuf avec du vieux, ça serait prendre un élan sur des propositions qui ont servi dans des querelles théoriques à un moment donné pour essayer d’habiter les querelles qui sont actuellement les nôtres.

Thierry : Si j’ai bien compris, tu as une expérience du 18e qui est très liée, en réalité, à la notion de recyclage.

Véronique Bonnet : J’ose à peine dire une autre anecdote qui est en droite ligne de celle-ci. Il se trouve qu’un jour, là j’avais une trentaine d’années.

Thierry : C’était il n’y a pas longtemps.

Véronique Bonnet : Non, c’était il y a très longtemps ! J’allais assez régulièrement aux Puces de Saint-Ouen et, pour cela, je prenais, avec mon mari, le bus 85. Il se trouve que ce bus 85 passe très exactement dans la rue Ordener. Un jour, j’étais dans le bus avec mon mari, et que voit-on de la vitre du bus ? Exactement à l’angle de la rue Ordener et de la rue Clignancourt, dans des gravats, mais vraiment des tas de gravats puisqu’il y avait des travaux dans un immeuble, nous apercevons un comptoir de bar. Mon mari est aussi gravement atteint que moi, que fait-on dans ce cas-là ? Il faut sortir très vite du bus, il faut trouver le patron du chantier, il faut négocier, il faut bien évidemment, et c’est tout à fait normal puisque des personnes aident à le mettre en dehors des gravats, remercier ces personnes et après il faut commencer à réfléchir à savoir comment faire. Nous étions un 14 juillet, un 14 juillet en plus ! Mon mari essaie d’aller dans un bar, il n’y avait pas de téléphones portables à l’époque. Il essaie d’appeler une amie qui a une 4L. L’amie vient avec la 4L, évidemment le comptoir de bar est beaucoup trop grand. Elle propose d’aller jusqu’au boulevard Barbès essayer d’acheter une scie pour scier les pieds du comptoir de bar.

Thierry : Pour le désolidariser de l’endroit où il était implanté ?

Véronique Bonnet : Non. C'était trop grand, tout simplement ça dépassait, donc on aurait coupé et on aurait ensuite réinstallé. Impossible ! Étrangement aucun taxi, puisqu’il y a quand même des taxis qui ont de très grands coffres, n’accepte de venir dans le quartier. Et fort heureusement, brusquement, il y a une camionnette qui passe avec des personnes et nous chargeons ce comptoir de bar. C’était un triomphe, nous avions trouvé une solution et, toujours avec grande émotion, nous l’avons, nous avons fait un coin bistrot chez nous. C’est un peu à travers le souvenir de mon grand-père, à travers cette rue Ordener qui a sans doute été l’occasion d’un grand chagrin pour mon grand-père, et de ce triomphe, un peu de cette revanche, qui a été la nôtre d’avoir appris, peut-être en partie de lui, à réutiliser, à réinventer les objets, nous avons toujours ce moment – j’ai presque en vie de dire ce moment plutôt que cet objet parce que souvent les objets sont investis par un moment – nous avons toujours ce moment et cet objet du 18e arrondissement à la maison.

Thierry : La camionnette qui est passée est passée par hasard, elle a accepté de s’arrêter ?

Véronique Bonnet : C’était quasiment un miracle !

Thierry : Donc non seulement tu relies le 18e à la notion de recyclage, mais il y a aussi la notion de solidarité.

Véronique Bonnet : Oui, de gentillesse, d’accueil, de tentative de chercher une solution, bien sûr. Et tout cela, en plus, un 14 juillet.

Thierry : Jour férié.

Véronique Bonnet : Le jour de la fête nationale.

Thierry : C’est marrant parce que j’avais prévu de te demander de me définir ce qu’est la philosophie, de me définir la notion de philosophie, en réalité tu as déjà commencé un petit peu à le faire.

Véronique Bonnet : Peut-être. Oui.

Thierry : Tu nous as expliqué que la philosophie, pour toi, c’est une manière de recycler les idées, de les réutiliser, de se les approprier, de les transformer, de les accoler les unes aux autres, mais pour quelles finalités ?

Véronique Bonnet : Je dirais que les finalités, lorsqu’il ne s’agit pas, bien sûr, d’écrire un mémoire de doctorat qui fait qu’on va plutôt chercher son terrain de prédilection même s’il est dans la zone de confort, même s’il n’est pas d’extrême urgence, je dirais que ce qui nous sollicite en philosophie c’est d’essayer d’accueillir les notions qui émergent, les notions qui auraient été assez improbables. Je pense, par exemple, à des notions de l’informatique comme ce qu’on appelle la scalabilité, c’est-à-dire la possibilité, pour un logiciel, de pouvoir monter en puissance sans rejeter des requêtes, sa possibilité de fonctionner encore alors qu’il est très sollicité. Ou encore la notion de portabilité, c’est-à-dire comment un logiciel qui peut faire certaines tâches avec une envergure modeste va pouvoir changer d’échelle, va pouvoir être utilisé dans un contexte autre où, sans doute, il sera beaucoup plus sollicité.

Thierry : Là tu nous fais un parallèle avec l’informatique pour nous expliquer qu’au travers de la philosophie tu t’amuses, j’en envie d’utiliser le mot « amuser », le verbe « amuser », tu t’amuses à prendre, à étudier des vieilles idées – je ne veux pas citer de noms mais si on parle de Kant j’ai envie de dire que c’est vieux - et tu testes la scalabilité, la portabilité de ces idées-là ?

Véronique Bonnet : C’est possible, mais souvent je pars plutôt d’une situation contemporaine. Par exemple, il y a aussi en informatique une notion qui devient très centrale, c’est la notion de sérendipité. La sérendipité – Serendip l’ancien nom de Ceylan – c’est lorsque, par le jeu des liens hypertextes, alors qu’on avait prévu de regarder un document, il se trouve que de lien en lien, c’est d’ailleurs pour ça qu’on parle de navigation, on en vient parfois à une page dont on s’aperçoit que c’était précisément la page qui pourrait nous rendre service, étant donné une préoccupation qu’on avait par ailleurs. Autrement dit, la sérendipité c’est trouver sans avoir cherché. Il me semble que ça devient vraiment très intéressant si on regarde, par exemple, la querelle entre Descartes et Pascal. Descartes c’est le philosophe de la méthode, c’est-à-dire que ce qui intéresse Descartes, c’est quel chemin on prend ; méthode ça veut dire chemin par lequel on arrive à quelque chose. Et, à force de chercher les conditions exemplaires de la méthode, c’est vrai qu’on a fait de Descartes le philosophe de la méthode, le philosophe du chemin. C’est vrai qu’il y a quand même quelques théorèmes de Descartes, c’est vrai qu’il y a les coordonnées cartésiennes qui sont des outils mathématiques. Pascal, qui se moque de ce fait de Descartes, lui, opte d’une certaine façon pour la sérendipité, à savoir qu’il se moque de la condition de la condition de la condition, c’est ce qu’il appelle la « Raison des effets », c’est-à-dire qu’il pose une chose si ce quelque chose a des effets puissants.

Thierry : J’avoue que là, de lien en lien, tu m’as perdu.

Véronique Bonnet : Je reviens dessus en très court. Pourquoi est-ce que la sérendipité peut être vraiment une notion très féconde et très intéressante si on utilise certains conflits précédents ? Parce qu’on voit par exemple que deux philosophes s’opposent. L’un s’appelle Descartes. Ce qui intéresse Descartes c’est de chercher, pour faire quelque chose, la condition – comme il y a une condition il faut chercher la condition de la condition, puis la condition de la condition de la condition – c’est-à-dire qu’il cherche le chemin, il s’intéresse à ce qui précède quelque chose. Évidemment Pascal, lui, d’une certaine façon, va se moquer de cette manie de la méthode, peut-être qu’il faut aussi une méthode pour chercher la méthode, il y a une régression à l’infini. Ce qui intéresse Pascal c’est plutôt une raison des effets, c’est-à-dire que, s’il sent que quelque chose va fonctionner, il l’adopte – c’est un petit peu aussi à la manière des axiomes de la géométrie – et ce quelque chose est justifié non pas par ses conditions mais par ses effets : ça marche.
C’est un petit peu ce qu’on a appelé, dans le registre politique, la culture du résultat. La sérendipité arrive à des effets, elle ne sait pas bien pourquoi, peut-être parce que qu’il n’y a pas eu de méthode suffisante, mais elle les accueille.

Thierry : C’est un peu dingue, je vais être un peu dur parce que tu es partie d’une définition que je trouve très simple de la philosophie, peut-être que je la simplifie et que je la transforme un peu, mais à savoir qu’il s’agit d’une sorte de recyclage des idées. C’est ça ?

Véronique Bonnet : Oui.

Thierry : Pour les transformer, pour se les approprier, puis tu as fait un parallèle avec l’informatique et ensuite tu nous as cité des auteurs philosophes et c’est là que j’avoue que je commence à me perdre. C’est-à-dire autant je bois tes paroles quand tu es tout à fait claire, j’ai envie de dire quand tu nous parles simplement, autant, quand tu commences à faire un lien avec l’informatique, déjà pour moi qui ne suis pas du tout informaticien ça commence à être difficile à suivre.

Véronique Bonnet : Tu vois quand même ce qu’est un lien hypertexte ?

Thierry : >Eh bien non, justement !

Véronique Bonnet : Ah, d’accord.

Thierry : Hypertexte, déjà, c’est un terme que je ne maîtrise pas du tout.

Véronique Bonnet : Par exemple quand tu prends Wikipédia, il y a des mots qui sont en bleu, tu cliques dessus et tu te retrouves dans une autre page et sur l‘autre page il y a d’autres mots en bleu, tu cliques dessus et tu es sur une autre page. Et, de lien en lien, tu finis par tomber sur la page, alors peut-être pas la page de ta vie, en tout cas la page qui, à ce moment-là de ton existence, peut avoir un grand intérêt.

Thierry : Là on s’arrête pour l’instant dans la discussion avant d’arriver sur les philosophes que tu as cités, est-ce que ce n’est pas un petit peu inciter les gens à une sorte d’errance sur Internet et, je ne dis pas ça de manière négative, à une sorte de perte de temps ?

Véronique Bonnet : Je n’ai pas du tout parlé d’incitation. Il n’y a pas eu du tout de jugement de valeur. J’essaie simplement d’aborder d’une façon sèche ce que c’est que privilégier des effets plutôt que privilégier des conditions.
Je vais prendre un exemple qui est peut-être plus clair pour toi. On va se transporter au 6e siècle avant notre ère et là il y a un basculement qui est très important en Grèce concernant la manière de parler. Avant le 6e siècle, déjà, il y a très peu de personnes qui parlent, il y a très peu de personnes qui ont le droit de s’exprimer. Il y a les rois, il y a quelques dignitaires religieux, il y a éventuellement les descendants parce qu’il faut préparer la suite. Le principe est le suivant, ça s’appelle le discours d’autorité : quand quelqu’un, et ils sont très rares à le faire, parle, ce qu’il dit est vrai, c’est-à-dire qu’il y a un effet, c’est impossible d’objecter, c’est impossible de demander des comptes, c’est impossible de protester, la parole est vraie parce qu’elle est prononcée par qui de droit. Ce système de parole privilégie évidemment l’efficacité.
Qu’est-ce qui se passe au 6e siècle ? C’est vrai qu’entre temps il y a des choses qui sont compliquées, il y a beaucoup de guerres, les rois n’ont pas le temps de transmettre la parole à leurs descendants.

Thierry : Et pour bien resituer, 6e siècle avant J.-C., on est 300 ans avant Alexandre le Grand. On est 600 ans avant la naissance…

Véronique Bonnet : C’est ça, absolument. C’est ce qu’on appelle le miracle grec, c’est le moment du miracle grec. Et là va apparaître une forme de parole qui est complètement inédite. Il y a trois principes. Premier principe : quiconque a le droit de parler, ça c’est la naissance de la démocratie grecque.

Thierry : N’importe qui a le doit de parler.

Véronique Bonnet : N’importe qui, il faut être citoyen, il ne faut pas être femme, il n’y a pas de super citoyenne à l’époque, il n’en est même question sauf chez Aristophane qui s’en moque, qui se moque des femmes qui prennent le pouvoir.
Donc il y a trois principes : quiconque peut parler ; quiconque peut objecter ; il faut un troisième principe parce que sinon ce sera la cacophonie, tout le monde dira n’importe quoi et sera interrompu n’importe quand par n’importe qui, le troisième principe c’est la cohérence, c’est-à-dire qu’on ne peut pas simultanément poser une chose et son contraire, dire A et non-A.
Pourquoi est-ce qu’on va se retrouver exactement dans la même opposition qu’entre Descartes et Pascal ? Tout simplement parce que cette parole de cohérence, on l’appelle comme ça, qui s’oppose à la parole d’autorité, celle qui est puissante parce que de toute façon il n’y a pas de réplique possible et tout ce qu’on dit est vrai si on a le droit de parler, il se trouve que ça va établir une opposition qui existe encore de nos jours entre ceux qui, par leur parole, se moquent complètement de la cohérence, visent une puissance, et ceux qui, par leur parole, essaient d’être cohérents, peut-être que pour être cohérent il faut telle condition, telle condition, telle condition, et, dans ce cas-là, il n’y a plus de puissance.

Thierry : Est-ce que dans la première catégorie on peut glisser Donald Trump ?

Véronique Bonnet : Je n’osais pas le suggérer, mais puisque c’est fait allons-y, je dirais mais pas que.

Thierry : J’ai envie quand même de nous raccrocher à des choses qu’aujourd’hui qu’on comprend.

Véronique Bonnet : Si on parle de culture du résultat, et là ça revisite à la fois la raison des effets de Pascal et la parole d’autorité, celle des stratèges, des rois, si ce que untel, parce qu’il a tel titre, dit que ce qu’il dit est vrai, si on n’a pas le droit d’objecter, si on n’a pas le droit de relever des contractions, effectivement il y a des effets puissants, mais il me semble qu’au nom de la cohérence on peut quand même s’embêter un petit peu à essayer de ne pas dire une chose et son contraire. C’est vrai que les tweets de Trump c’est « moi je suis Trump, peu importe que mes propos soient incohérents, j’ai le pouvoir de parler et même le pouvoir de faire entrer en vigueur certains décrets que je prends », là on voit bien qu’il y a je dirais deux dimensions dans l’usage de la parole : soit j’essaie d’être soigneux et peut-être que je ne serai pas puissant, parce que si j’essaie de parler d’une façon cohérente je vais faire des objections à moi-même, constamment, et si je fais des objections à moi-même, comme ce qui s’est passé tout à l’heure, peut-être que tu vas perdre le fil.

Thierry : C’est grave si je le perds même si tu ne te contredis pas ?

Véronique Bonnet : C’est très grave ! Si je veux que ma parole soit puissante, alors je vais dire que j’interdis qu’on m’interrompe et je vais dire que, étant donné que j’ai tel diplôme, que j’ai fait telles études, que j’ai écrit tant de choses, alors ce que je dis est vrai, ce qui serait scandaleux !

Thierry : Est-ce que tu pourrais nous dire ce qui t’as amenée à la philosophie ? Quel est le cheminement qui t’as incitée à devenir philosophe ?

Véronique Bonnet : Je ne sais pas bien, je crois qu’il y a plusieurs raisons. Celle que j’ai dite tout à l’heure qui est, je crois, assez réelle. Il y a eu aussi, puisque j’étais dans une famille où il fallait nécessairement aller au catéchisme, une sorte de rage qui, à un certain moment, a eu besoin de s’extérioriser. J’ai des parents intelligents, je n’ai pas compris pourquoi on m’obligeait à apprendre de telles inepties que, d’ailleurs, je n’apprenais pas parce que, malheureusement, je les retenais, j’étais première en catéchisme. Donc il y a eu un moment où je me suis dit que ça n’était pas possible et c’est là que j’ai eu besoin d’une parole de cohérence, justement pas d’une parole de puissance.

Thierry : Donc tu nous dis que c’est presque une réaction à la religion ?

Véronique Bonnet : Non, non, à l’irrationnel. Il y a aussi des irrationnels politiques.

Thierry : C’est passé par la religion mais c’est une réaction au fait de t’inculquer des choses qui ne sont pas forcément cohérentes ? Non, tu préfères le terme « irrationnel » ?

Véronique Bonnet : Irrationnel. C’est la rencontre de l’irrationnel.

Thierry : Je voulais justement reprendre ce terme de cohérence que tu nous as exprimé.

Véronique Bonnet : Oui, c’est ça. C’est-à-dire que le propre du catéchisme – j’ai défini tout à l’heure ce que c’était qu’une parole d’autorité qui cherche à être obéie, à ne pas recevoir d’objection, à ne pas rendre compte d’elle-même – c’est le propre du dogme et du rite. Même si les pouvoirs de la raison ne sont pas entièrement développés quand on est enfant, c’est vrai qu’il y a un moment où l’esprit demande des comptes et je crois que c’est ce qui s’est passé et ce qui s’est tellement bien passé que la philosophie m’a paru une démarche essentielle.

Thierry : Avant d’arriver à la pause musicale et ensuite de passer au deuxième thème qui me tient bien à cœur dans cette émission, qui sera le logiciel libre, est-ce que tu pourrais nous expliquer en quoi ton statut de philosophe te permet justement d’agir sur la société qui t’entoure ? Comment tu l’utilises pour contribuer à faire en sorte que la société dans laquelle tu vis soit plus respectueuse on va dire de l’humain et de l’environnement ?

Véronique Bonnet : J’ai la chance d’enseigner en classe préparatoire aux grandes écoles et j’y pensais encore hier à 10 heures en sortant du cours. Il se trouve que cette année le thème, en Maths spé, c’est la démocratie et nous avons lu ensemble du Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Je vais résumer très simplement la thèse de Tocqueville qui consiste à dire que malheureusement ce qu’on appelle démocratie à son époque c’est le règne d’un pouvoir central, c’est le règne d’une administration qui fait tout pour que les citoyens – évidemment les citoyens iront voter tous les cinq ans, tous les six ans, peu importe – n’aient plus qu’une envie : le repli sur leur famille, le confort, confort dont l’État est le pourvoyeur. Il y a chez Tocqueville cette parole terrible qui est que ce pouvoir central « dégrade sans brutaliser ». Il me semble que pouvoir partager des constructions de cette sorte avec de jeunes adultes, ce ne sont plus des adolescents, qui vont avoir dans leur vie personnelle et dans leur vie politique à rencontrer des programmes politiques qui vont insister sur la sécurité, qui vont insister sur la propreté, qui ont leur valeur indéniable mais ne parler que de sécurité et que de propreté, il me semble que ça rejoint tout à fait la crainte de Tocqueville de voir les individus se replier dans ce qu’il appelle « les petits plaisirs », c’est-à-dire un usage plutôt du sensible, une mise en veille de l’intelligible et de la réflexion.

Thierry : J’ai souvent tendance à penser que dans beaucoup de domaines, et notamment en informatique, si on veut récupérer un petit peu de liberté il faut savoir faire une croix sur une partie de son confort.

Véronique Bonnet : Exactement.

Thierry : J’avoue, je fais l’aveu de ma lacune aux oreilles de tout le monde, je n’ai pas lu ce bouquin de Tocqueville, mais tu me donnes vraiment envie de le voir.
On va y revenir, mais tout de suite nous allons écouter Dominique A qui se pose la question du sens de la vie dans un acte on va dire un petit peu nombriliste, pour le coup. Cette chanson s’intitule Le sens et, dans mon imaginaire, c’est en effet un questionnement relativement philosophique sur le sens de la vie. Tu réagiras ou non à ça après cette pause musicale, ma chère Véronique. Tout de suite c’est Dominique A.

Pause musicale : Le sens par Dominique A.

Thierry : Nous voici de retour avec Véronique Bonnet, une drôle de super citoyenne, philosophe et militante du logiciel libre. Après cette pause musicale avec Dominique A qui nous a chanté Le sens, il n’était évidemment pas en direct, c’est tiré d’un de ses albums, nous allons aborder le logiciel libre.
Je vais revenir justement un petit peu sur ce que tu as évoqué, Véronique, dans cette première partie d’émission. J’ai envie qu’on revienne sur ce que sont la scabilité, la portabilité, la sérendipité et j’ai beaucoup aimé la phrase que tu as sortie notamment en parlant, si je ne me trompe pas, si je me souviens bien, de Tocqueville, « il faut faire attention parce que l’État peut finir par dégrader sans brutaliser ». Je pense qu’avec les outils numériques d’aujourd’hui c’est ce qui est en train d’arriver.
Toi, en plus d’être philosophe, tu es militante du logiciel libre, est-ce que tu peux nous expliquer un petit peu ce statut ?

Véronique Bonnet : Oui, bien sûr.
J’ai peut-être besoin de commencer par définir la notion de liberté. Je crois qu’il est très important de ne pas confondre libéralisme et liberté. Il me semble que certains logiciels de l’informatique, qui sont extrêmement répandus, relèvent davantage du libéralisme – désinhibe-toi, fais-toi plaisir, utilise le maximum de fonctions, ne regarde pas trop les traces que tu laisses derrière toi – alors que le logiciel libre, lui, essaie de respecter l’autonomie.
J’ai besoin de faire le lien entre liberté et autonomie. Il me semble que la liberté bien comprise c’est l’autonomie.
Quelle serait la façon naïve de définir la liberté ? Ça serait dire que la liberté c’est l’absence d’entrave, comme dans le libéralisme. Dans le libéralisme laisser faire, laisser passer, c’est la devise du libéralisme, c’est-à-dire que toutes les barrières doivent disparaître, toutes les questions éthiques sont évidemment nulles et non avenues, ce qui importe c’est qu’on puisse déployer des logiciels, des manières de procéder qui vont être inédites, qui vont faire beaucoup d’argent, on ne va pas trop essayer de savoir comment ça marche. Pourquoi est-ce que cette définition de la liberté ne me convient pas ? Parce que si on parle simplement d’absence de contraintes extérieures, on oublie les contraintes intérieures. C’est-à-dire qu’on oublie les impulsions, les préjugés, on oublie tout ce qui en nous, certaines manières très spontanées qui ne s’interrogent pas sur elles-mêmes, on oublie que quand on est dans une liberté qui regarde simplement qu’il n’y a pas d’entrave peut-être qu’en réalité on est soumis à des entraves qu’on n’identifie pas.
Je dirais que c’est exactement le statut de ces logiciels qu’on essaye de nous faire acheter qui, de toute façon, sont compris avec l’ordinateur, qui sont déjà préinstallés, après c’est très compliqué de les désinstaller, puisqu’on est dans une forme de vertige du possible, tout est possible avec les logiciels qu’on appelle propriétaires, c’est à-dire les logiciels non-libres. Tout est possible à ceci près qu’en réalité celui qui les utilise n’est pas autonome, c’est-à-dire ne donne pas à lui-même des lois, ne donne pas à lui-même des directions. Parce que c’est vrai que nos impulsions, nos préjugés, parfois nos réactions épidermiques, éblouies – c’est extraordinaire ce logiciel peut faire ça, ça et ça – sont des manières de faire qui ne se demandent pas ce sur quoi ça repose. Il se trouve que rares sont les personnes qui savent ce que fait le code et rares sont, en plus, les logiciels propriétaires pour lesquels il est possible de connaître le code. Le code peut avoir en lui des portes dérobées, il peut dissimuler des fonctions qui ne sont pas annoncées, il peut faire intervenir des traçages de toutes sortes, il peut envoyer des cookies, il peut repérer qui écrit à qui, à quelle fréquence, on n’a même pas besoin de lire le contenu du mail, si on écrit à celui-là après avoir écrit à celui-là, c’est ce qu’on appelle les métadonnées. Donc je dirais que parce que je ne veux pas confondre la liberté du libéralisme avec l’autonomie d’une liberté véritable, pour ne pas obéir à mes impulsions j’essaie d’obéir à moi, et pour ça il faut que j’aie été éduquée, c’est-à-dire il faut que j’aie été conduite à l’écart de mes impulsions, à l’écart de mes préjugés pour, un jour, donner des lois à moi-même.
Le librisme, c’est comme ça qu’on appelle cette démarche qui, dans l’informatique, essaie de n’utiliser que des logiciels qui respectent l’autonomie de l’utilisateur, il me semble que si je suis libriste c’est parce que je ne veux pas – on parlait de Tocqueville tout à l’heure – être comme engluée et ravie par certains conforts d’exécution. C’est extraordinaire, maintenant les logiciels s’installent tout seul, ils peuvent même en installer d’autres sans qu’on le sache, il y a une facilité, il y a une fluidité, il y a une convivialité. Autrement dit je ne veux pas que ma manière d’écrire sur un ordinateur, que ma correspondance, que les documents que je consulte, parce qu’ils sont détenus par certains qui peuvent en faire des usages aussi bien sur le court terme que sur le long terme, je ne veux pas que mon existence soit prise dans une inertie. Tocqueville dit « dégrader sans brutaliser ».
C’est vrai que l’informatique c’est très difficile, mais il y a une communauté qui veille à ce qu’on appelle le code source qui est, d’une certaine façon comme la recette de cuisine, très exigeant. C’est très récemment que j’ai eu une carte bancaire, c’est très récemment que j’ai eu un téléphone portable parce qu’il faut désinstaller, il y a des choses qui sont assez compliquées à faire, mais je dirais que cette autonomie-là qui peut éventuellement rendre la vie compliquée, est préférable à cette facilité – Souchon parle de Foule sentimentale, de foule malléable qui se laisse aller, qui se laisse éblouir – il me semble que s’il m’est possible, à mon très petit niveau, d’essayer de faire le lien par exemple entre Tocqueville et les logiciels propriétaires ou La Boétie, qui est un prédécesseur de Tocqueville qui dit que le tyran, pour rester au pouvoir, essaie de sucrer son peuple, il lui propose des sucreries, des douceurs, c’est-à-dire des images, c’est-à-dire des médailles, des bêtes sauvages, c’est-à-dire tout ce qui relève de l’instantanéité, de la réactivité et qui va endormir la compétence à penser.

Thierry : J’aime beaucoup la différence que tu établis entre liberté et libéralisme. J’aime beaucoup le lien que tu fais entre liberté et autonomie. Je dois lancer les actualités citoyennes qui ne se veulent ni exhaustives ni objectives, et c’est Léa qui s’en occupe. Générique s’il vous plaît.

[Générique, actualités citoyennes]

Léa : Puisque notre invitée milite, il serait inadmissible de ne pas vous parler de l’April1, l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre. C’est l’association de référence en France qui promeut et défend le logiciel libre. Son action est plus orientée vers le monde politique que vers le grand public. Ces dernières années elle s’est rendue plus accessible en créant le Chapril2, sa contribution au CHATONS3, Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires. L’objectif est de proposer des services en ligne libres, éthiques, décentralisés, alternatifs à ceux proposés par les fameux GAFAM que nous connaissons bien, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
L’April assure aussi désormais une émission hebdomadaire sur radio Cause Commune 93.1 FM, le mardi de 15 heures 30 à 17 heures, intitulée Libre à vous !4 dans laquelle les libertés informatiques sont mises en valeur.
Pour rejoindre cette association, adhérer ou devenir bénévole, rendez-vous sur www.april.org.
Il existe aussi Framasoft5 qui a notamment contribué à donner naissance au CHATONS que j’évoquais à l’instant.
Framasoft propose des services en ligne libres et respectueux de la vie privée de leurs utilisateurs. Ces cinq principaux services étant Framagenda qui permet de créer, alimenter et partager un agenda avec les personnes de son choix ; Framapad qui permet de créer et d’éditer des documents en ligne à plusieurs ; Framadate qui offre la possibilité de créer un sondage pour déterminer la date optimale pour fixer un rendez-vous ; Framaform, outil de création de formulaires en ligne avec questions à choix multiple et champs de texte libre et Framatalk qui permet de mettre en place des visioconférences sans avoir besoin de créer de compte ou d’installer de logiciel sur son ordinateur.
Tout ça vous intéresse ? Plus de renseignements sur framasoft.org.
Pour finir, savez-vous, chères auditrices, chers auditeurs qu’il existe des réseaux sociaux vertueux, libres et décentralisés, alimentés entre autres par les militants des deux associations que je viens de citer ? L’alternative à Facebook s’appelle diaspora*6, avec un astérisque à la fin, et l’alternative à Twitter s’appelle Mastodon7. Étant donné qu’il s’agit de réseaux sociaux décentralisés, il existe une multitude de portes d’entrée différentes partout dans le monde, ce qui vous permet notamment de choisir dans quel pays vous souhaitez que vos données soient stockées. En réalité, l’objectif est surtout de pouvoir choisir de quelle manière est réglementé l’accès à ses données.
Bien évidemment, comme d’habitude pas d’inquiétude, tous ces liens seront mis en évidence sur le site de notre chère Radio Barbès.

Thierry : Merci beaucoup Léa pour ces actualités denses et foisonnantes.
Pour récapituler, tu nous as présenté l’April dont Véronique est vice-présidente [présidente depuis le 27 juin 2020, NdT] si je ne me trompe pas. Framasoft, une association très active, très intéressante, qui propose beaucoup de services libres, alternatifs aux GAFAM et puis les réseaux sociaux décentralisés que sont Diaspora* et Mastodon.
Nous allons maintenant revenir à nos moutons philosophiques et non pas libéralistes, libertaires, je ne sais pas quel est le bon terme. J’ai envie de revenir sur cette phrase qui m’a marqué « l’État peut arriver à un point où il dégrade sans brutaliser ». Dans cette phrase on a une notion d’endormissement de la population. On était en train de parler d’informatique et des outils numériques que nous utilisons de plus en plus au quotidien, nous sommes de plus en plus incités par l’administration à utiliser ces outils numériques.
Tu as bien fait la différence entre les notions de liberté et de libéralisme. Tu as associé la notion d’autonomie à celle de liberté. Personnellement, je dissocie beaucoup les notions de confort et de liberté et je pense que dans cette « dégradation sans brutalité » que met en place l’État il y a cette notion d’endormissement par le confort et je crois sincèrement qu’aujourd’hui de plus en plus de gens confondent le confort et la liberté. Ils sont contents d’avoir du confort, ils ont l’impression d’être libres parce qu’ils ont du confort.
Pour faire le lien avec l’informatique, j’aimerais que tu prennes un petit peu de temps pour bien nous définir ce qu’est le code source parce que je pense qu’au même titre que tout à l’heure je n’avais pas bien saisi ce dont tu parlais avec les hyperliens, je pense que certains auditeurs ne sont pas forcément à l’aise avec cette notion de code source, ce qui va te permettre ensuite de mieux définir ce qu’est un dit logiciel dit libre.

Véronique Bonnet : Très bien.
Pour qu’un ordinateur exécute un programme, le code lui explique ce qu’il doit faire, dans quel ordre, pendant combien de temps, ce qu’il doit faire après, comment passer d’une fonction à une autre, comment les dissocier à chaque fois, comment les associer à chaque fois. J’ai comparé tout à l’heure le code source à une recette de cuisine. C’est comme si on expliquait à un ordinateur comment il doit s’y prendre pour réussir un gâteau. Ceci fait intervenir une extrême abstraction puisque le langage du code est ce qu’on appelle le binaire, des 0 et 1 qui vont être agencés pour, avec les portes logiques, produire des oppositions, des associations.

Thierry : Excuse-moi, les portes logiques ?

Véronique Bonnet : Ce qu’on appelle des portes logiques, c’est-à-dire que si on enchaîne tel 0 qui est neutre et tel 1, ça revient à produire des oui et des non dans des arborescences. Quand j’ai un choix, il faut que l’ordinateur sache si c’est oui ou c’est non.

Thierry : Je n’aurais pas dû poser la question !

Véronique Bonnet : Je dirais que les 0 et les 1 qui sont pratiqués par les informaticiens permettent aux ordinateurs de générer ou pas une action : si c’est neutre, il n’y a pas d’action, si c’est 1 ça produit tel type d’action qui, lorsqu’elle est entourée de tel contexte, va être légèrement différente ou va s’associer à une autre. J’essaye de retrouver ma comparaison avec la recette de cuisine, c’est comme si on disait à une cuisinière « tu battras les œufs, tu ne battras pas les œufs ; quand tu les auras battus tu pourras ajouter du sel ou tu n’ajouteras du sel qu’au bout de tant de secondes ». C’est un petit peu ça, je ne sais pas si c’est plus clair.

Thierry : Ça c’est le code source. C’est ce que qui permet à l’ordinateur d’être un bon chef cuistot.

Véronique Bonnet : De fonctionner, de tourner, de produire des fonctions qui vont être associées ou dissociées.

Thierry : Alors qu’est-ce que c’est que cette notion de logiciel libre ?

Véronique Bonnet : Dans le logiciel libre, il y a quatre libertés pour l’utilisateur.
Première liberté : il peut accéder au code source. Il se trouve que dans les logiciels propriétaires, on ne le peut pas. C’est ce qui était arrivé à Richard Stallman, l’un des pères fondateurs du logiciel libre, l’auteur d’un projet qui consistait à écrire du code, écrire du code pour respecter les quatre libertés de l’utilisateur. Lui, il n’a pas pu réparer une imprimante parce qu’il se trouve que cette imprimante Xerox avait un code source auquel il n’avait pas accès. S’il avait eu accès au code source il aurait pu réparer l’imprimante ce qui est quand même la moindre des choses !

Thierry : En réalité, quand on parle de logiciel libre, ça n’est pas le logiciel qui est libre, mais c’est son utilisateur.

Véronique Bonnet : Absolument. On pourrait traduire logiciel libre par logiciel respectueux de l’autonomie de l’utilisateur, ce qui comporte quatre caractéristiques.
Il faut pouvoir exécuter le programme, si on ne peut pas réparer on ne peut pas exécuter le programme ; il faut pouvoir l’étudier ; il faut pouvoir l’améliorer, le modifier. C’est comme dans une recette de cuisine, j’ai une recette – heureusement elles sont encore libres – je fais de l’hypertension, je vais supprimer le sel. Si on veut modifier un code source, il faut pouvoir accéder à lui, il faut que l’exécution ne soit pas entravée, il faut pouvoir le modifier si on décide qu’on a besoin de telle fonction et pas de telle autre par exemple, qu’on peut supprimer. Non seulement ça, mais la quatrième liberté c’est de pouvoir distribuer des codes qui ont été soit modifiés soit laissés en l’état.
Je répète les quatre caractéristiques du logiciel libre : exécuter, étudier, modifier, distribuer des copies modifiées ou pas.

Thierry : J’ai envie de dire, pour parfaire cette comparaison avec la recette de cuisine, un logiciel propriétaire, un logiciel non-libre, c’est un petit peu comme si à la maison on avait un chef robot, une machine qui faisait la cuisine pour nous et qui ne nous permettrait pas d’accéder à la recette des plats que cette machine nous propose à manger.

Véronique Bonnet : Par exemple. Ou alors on pourrait tout simplement concevoir des recettes de cuisine qui ne pourraient être utilisées que par quelques-uns ou même un seul et même ceux qui goûteraient ces plats pourraient avoir des ennuis en justice s’ils essayaient d’imiter ce qu’ils ont goûté en se fiant par exemple à leur palais.
Autrement dit, si on mettait sous copyright les recettes de cuisine, on serait obligé de les acheter. Effectivement, peut-être qu’on serait autorisé à les utiliser cinq fois, après il y aurait une sorte d’obsolescence. Alors que les recettes de cuisine que nous transmettons, que nous partageons, je viens d’en demander une à l’instant, sont respectueuses de l’autonomie, parce que je peux les regarder de près ou les regarder à peu près si j’ai décidé d’être un petit peu inspirée ; je peux éventuellement les modifier ; je peux éventuellement, parce que la modification a bien fonctionné, distribuer ces recettes avec leurs modifications ou telles qu’elles et là je dirais qu’il en va non seulement de l’autonomie de l’utilisateur mais de sa sociabilité. Là on ne parle pas simplement d’un utilisateur qui serait replié sur son confort, sur son bien-être, sur la certitude de pouvoir étudier, de pouvoir exécuter et les deux autres libertés, on parle d’une manière de faire société, puisque lorsque quelqu’un a apporté une amélioration, a corrigé un bug au code source, ce sont absolument tous les autres qui en profitent.

Thierry : D’accord. Je trouve tout ça bien beau. C’est marrant parce que justement tu es philosophe, tu réfléchis dans l’abstrait, et là on parle quand même de quelque chose qui est très concret. C’est présent dans nos ordinateurs. Un téléphone c’est aujourd’hui un ordinateur, on devrait d’ailleurs appeler ça un ordiphone si on voulait être tout à fait juste.

Véronique Bonnet : On peut dire un ordinateur.

Thierry : Oui, c’est vrai, un ordinateur qui permet de téléphoner.
Comme la plupart des gens je suis incapable de comprendre un code source, de le lire et je suis encore plus incapable de le modifier. En quoi ça me concerne cette histoire de logiciel libre ?

Véronique Bonnet : C’est bien pour ça qu’il y a des communautés de distributions libres. On appelle le système qui permet les distributions libres GNU/Linux8. GNU c’est ce qui renvoie au travail des équipes de Richard Stallman ; Linux puisqu’il y a un certain Linus Torvalds qui, à un certain moment, a libéré un noyau. Je ne vais pas entrer dans des explications informatiques, le noyau c’est, en gros, ce qui permet de faire tourner les codes sources. Certains disent Linux tout court. Non ! C’est GNU/Linux, parce que s’il y avait Linux tout court il n’y aurait pas les logiciels libres.

Thierry : C’est quoi l’équivalent de GNU/Linux en non-libre ?

Véronique Bonnet : C’est ce qu’on appelle Windows par exemple, c’est-à-dire des systèmes préinstallés, opaques, qu’on ne peut pas étudier sauf à faire de la rétro-ingénierie – là aussi c’est très compliqué – qui sont verrouillés pour qu’on ne puisse pas les modifier et même pas les enlever. Il y a un phénomène qu’on appelle la vente liée, là il est compliqué d’acheter des ordinateurs qui ne soient pas équipés par exemple de Windows. Si on essaie de l’enlever il y a souvent des dispositifs logiciels qui le rendent très compliqué. Heureusement, on trouve des distributeurs d’ordinateurs sans aucune distribution préinstallée ce qui permet d’installer soit Debian soit Ubuntu au moins. Il y a beaucoup de distributions. Étant donné que comme il y a une ouverture du code, il peut y avoir plusieurs communautés d’informaticiens qui vont donner au code source telle infléchissement, qui vont plutôt lui donner un profil de bureautique, qui vont plutôt favoriser tel usage. Je dirais que c’est la richesse aussi du logiciel libre parce qu’à partir du moment où on ne verrouille pas par copyright le code source il peut y avoir une inventivité, une inventivité en plus respectueuse de ceux qui n’y voient pas – il y a des solutions logicielles avec le clavier – de ceux qui ont du mal à entendre, de ceux qui ont du mal à voir.
Je dirais qu’à partir du moment où on met l’utilisateur au centre et non pas combien ça rapportera, je reviens à mon propos, on est dans un usage qui n’est pas solitaire, dans un usage qui est toujours communautaire, puisque non seulement on est redevable aux communautés des informaticiens du Libre, mais, par nos usages, on peut faire des reports de bugs, on peut dire que telle chose a échoué quand on a voulu l’utiliser avec ça et c’est vrai que ces reports de bugs sont très précieux pour la communauté. C’est-à-dire qu’on peut aussi être dans une adhésion à cette cause simplement en disant ce qui se passe quand on utilise et en quoi on a été arrêté puisqu’il faut absolument que le logiciel puisse être exécuté. Donc là, Debian, Ubuntu va tout faire pour penser, à partir de ces obstacles qui sont apparus, comment implémenter autrement telle fonction, comment récrire du code.

Thierry : Simplement, pour que nos auditeurs comprennent bien, quand tu parles de distributions et que tu évoques Debian9 et Ubuntu10, ce sont des distributions qui sont construites autour du noyau GNU/Linux ?

Véronique Bonnet : Absolument. Ce sont des distributions de GNU/Linux.

Thierry : Ce sont des alternatives à Windows ou au système d’exploitation d’Apple.

Véronique Bonnet : Absolument.

Thierry : Tu nous as bien expliqué que l’utilisateur est au centre du logiciel libre contrairement au logiciel non-libre où là le but est, pour le dire simplement, de faire de l’argent, de trouver un marché porteur et de gagner de l’argent. Des entreprises comme Microsoft et Apple ont pour but premier de gagner de l’argent. Je tiens vraiment à insister sur le fait que le but premier de ces grandes entreprises n’est pas d’améliorer le sort commun, d’améliorer la condition humaine, mais c’est de faire de l’argent et de rémunérer, entre autres, leurs actionnaires, surtout leurs actionnaires.
Donc cet utilisateur qu’on met au centre passe par cette notion de communauté dont tu nous as parlé. Même si je ne connais pas le code source, même si je suis incapable de lire le code source, je peux faire partie d’une communauté et faire part de mes impressions, de mes retours suite à l’utilisation d’un logiciel.
Est-ce qu’on peut essayer d’être très concrets ? Tu nous as parlé de distributions alternatives à Windows. Ayant fait l’expérience du passage du logiciel non-libre au logiciel libre, je sais qu’il ne faut surtout pas commencer par changer de système d’exploitation. Il ne faut surtout pas commencer par installer de but en blanc un Debian ou un Ubuntu. C’est quand même une manipulation non pas réservée aux informaticiens, loin de là, mais une manipulation qui nécessite un minimum de connaissances, un minimum d’apprentissage.
Par quoi est-ce qu’on commence ? Imaginons qu’on ait un auditeur qui se dise « tiens le discours de Véronique sur l’autonomie est intéressant – on essaiera de bien faire le lien entre autonomie et logiciel libre après ça – le discours sur l’autonomie, la liberté, le logiciel libre, m’a convaincu. Qu’est-ce que je peux faire moi qui suis un utilisateur lambda de l’informatique ? » Quels sont les premiers pas que tu me conseilles de faire pour essayer de passer au logiciel libre, donc essayer de gagner un peu plus de liberté dans mon utilisation des outils numériques ?

Véronique Bonnet : Ce que je conseillerais à quelqu’un qui n’est vraiment pas informaticien et même qui répugne à télécharger certaines fonctionnalités, soit d’aller à la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette le premier samedi de chaque mois. Il faut aller dans l’Agora, au Carrefour Numérique, c’est en sous-sol. C’est le samedi après-midi. C’est mieux d’abord de s’inscrire, c’est-à-dire d’aller sur la page 1er samedi11, il y a une page qui s’appelle premier-samedi.org et dire que ce samedi-là, vraiment tous les premiers samedis de chaque mois, que ça soit un jour férié, que ça soit pendans des vacances, peu importe, c’est toujours le premier samedi de chaque mois, il va y avoir des bénévoles, il va y avoir des libristes qui vont déjà demander « voulez-vous que nous installions totalement une distribution GNU/Linux de votre choix en supprimant complètement Windows ou Apple ou est-ce que vous voulez, si ceci vous rassure, une installation ce qu’on appelle le dual-boot ; c’est un bureau qui permet au choix d’utiliser Windows ou Apple ou Debian ou Ubuntu.
C’est vrai que moi j’avais commencé par le dual-boot. En fait, dès que les logiciels libres ont été installés, je n’ai pas continué à utiliser Windows, mais ça peut rassurer.
Il y a une chose qui est prudente, d’ailleurs c’est indiqué sur le Premier Samedi du Libre, il est important de faire une sauvegarde sur un disque dur externe de tel document qu’on a, des vidéos, de ce qu’on a sur son ordinateur, parce qu’il peut y avoir encore une fois, et ça fait partie de cette vente liée, des complications, des verrous qui peuvent éventuellement, lorsqu’ils sont ôtés, endommager certains documents. Donc il est toujours préférable de faire une sauvegarde avant d’annoncer sa venue, de s’inscrire.
Là, la personne qui vous prend en charge vérifie votre volonté, dual-bootou pas dual-boot, vérifie que c’est un système de distribution très intuitif que vous voulez – Ubuntu c’est très intuitif.

Thierry : Je confirme.

Véronique Bonnet : Debian un peu moins, encore moins intuitif ça peut être Trisquel12 par exemple. Une fois que ceci est bien clair, il y a donc un groupe de libristes qui s’emploie non seulement à désinstaller/installer, ou désinstaller/partiellement installer, mais en plus qui montre la prise en main, qui familiarise avec les boutons qui sont à utiliser pour obtenir telle suite bureautique également libre.

Thierry : Est-ce que ce ne serait pas quand même plus simple d’orienter aussi des auditeurs vraiment novices sur des logiciels qu’on installe sur des distributions avant les inciter à changer de distribution.
Tu parlais justement d'une suite bureautique, il y a notamment LibreOffice13 qui est l’équivalent de Microsoft Word, en Libre, et qui peut s’installer en parallèle.

Véronique Bonnet : Calc à la place d’Excel. Il y a absolument tous les équivalents.

Thierry : On n’est même pas obligé de désinstaller Microsoft Word avant d’installer LibreOffice.

Véronique Bonnet : Ça dépend. De toute façon LibreOffice permet de produire des documents en Word, permet de produire des .doc, permet de produire des xls si on le souhaite, lorsque tel format est parfois imposé par l’administration, malheureusement !

Thierry : Là je me rends compte qu’il manque un argument pour me convaincre. OK, je peux accéder au code source. Je ne sais pas le lire, je peux faire partie d’une communauté qui peut m’écouter, écouter mes ressentis, mes impressions et prendre en compte mes remontées de bugs. Très bien ! Mais en réalité, en dehors de ça, pourquoi est-ce que je m’ennuierais à sortir de mon confort ? Que ce soit sur mon téléphone ou sur mon ordinateur pur et simple, pourquoi est-ce que je ne me contenterais pas, même si je sais que je n’ai pas accès au code, des outils très confortables qu’on met à ma disposition ?

Véronique Bonnet : Très confortables un certain temps, parce que tout ce qui est sous copyright est souvent saturé d’obsolescence : il faut passer à telle version, telle version n’est plus entretenue, n’est plus maintenue, il faut passer à une autre.

Thierry : On en revient un petit peu à la notion de recyclage, de réutilisation qu’on a évoquées au début.

Véronique Bonnet : Justement pas, puisque là on est obligé, par exemple si tel document ne peut plus être utilisé parce qu’il y a eu une obsolescence du logiciel propriétaire, de payer à nouveau pour télécharger la nouvelle version du logiciel, sinon qu’est-ce qu’on fait ? On jette l’ordinateur ?
Il me semble qu’il serait intéressant pour les auditeurs de faire également le lien avec ce qu’on appelle l’économie circulaire dans le registre du développement durable. Si on a des logiciels propriétaires, s’il y a des verrous logiciels qui empêchent d’installer par exemple sur un ordinateur ancien des logiciels libres, on va jeter l’ordinateur.
Avec le logiciel libre, et c’est justement c’est mon troisième lien avec le 18e arrondissement et là je vais parler de la rue Dimey, parce que non seulement rue Dimey il y a le studio d’enregistrement de l’émission Libre à vous ! sur radio Cause Commune mais je sais qu’il y a un atelier [Antanak14, NdT], je ne sais plus le numéro de la rue [18, rue Dimey] je pourrais le donner pour les auditeurs, qui récupère des ordinateurs qui ont déjà un certain âge, dont les logiciels propriétaires ne sont plus opératoires, et qui va les reconditionner pour que les étudiants, pour que les personnes qui ont peu de ressources puissent accéder à des outils de travail qui sont très importants.
Je pense aussi à une autre association qui s’appelle Emmabuntüs15 – Emmaüs, Ubuntu – qui a été au début dans la banlieue parisienne, qui ensuite s’est affirmée, qui maintenant travaille pour le Congo puisque là aussi il y a des besoins criants en informatique. Donc je dirais que c’est un cercle vertueux puisqu’avec le logiciel libre on peut non seulement le mettre à jour, c’est très facile, vous avez des boutons très simples qui permettent de mettre à jour, qui permettent d’implémenter de nouveaux logiciels ou de nouvelles versions qui ont supprimé des bugs. Il y a, je ne dirais pas un confort mais une simplicité de bon aloi et un cercle vertueux puisque non seulement on ne jette plus les ordinateurs, non seulement on les reconfigure, et cette reconfiguration est sans obsolescence, il n’y a pas d’élément toxique dans le code source ; on peut effectivement tout à fait programmer une imprimante pour qu’elle arrête de fonctionner au bout de la 10 000e copie. On peut faire ça !

Thierry : Ça s’est vu.

Véronique Bonnet : Il y a des gens qui font ça.

Thierry : Il y a eu plusieurs cas !

Véronique Bonnet : Comme il n’y a pas de toxicité et comme il y a un respect puisqu’il faut que le programme puisse être exécuté, c’est la première des libertés, il y a cette économie circulaire qui a conduit, ça a été aussi un grand moment pour l’April, au moment de la visite de Brune Poirson qui est donc la secrétaire d’État au développement durable, c’était dans le laboratoire de la Fnac à Massy, qui a pu s’entretenir d’un nouveau critère dont il a été question récemment au Sénat, l’indice de réparabilité, la notion de réparabilité logicielle. Ça concerne non seulement les fonctions, puisqu’on peut mettre à jour, on peut implanter de nouveaux logiciels, mais je dirais le hardware, le matériel lui-même. Ça s’est déjà vu que certains ordinateurs étaient très compliqués à ouvrir, étaient vraiment très compliqués, il y a des vis qui ne se remettent pas, il y a des boutons qui s’enfoncent, on ne peut pas remplacer un bouton par un bouton. Donc de plus en plus précisément on va demander maintenant aux fabricants eux-mêmes de faire en sorte qu’il y ait une facilité d’ouverture, d’entretien, effectivement ça ne se fait pas nécessairement par l’usager lui-même, il peut apporter à telle antenne de tel magasin son ordinateur. Je dirais que la réparabilité est dans l’ADN du logiciel libre lui-même, je ne parle plus du matériel, parce que par le logiciel libre on peut redonner vie à un ordinateur qui n’en a plus.

Thierry : On vient de faire une boucle avec le début de l’émission. On est revenu à cette notion de recyclabilité ou de recyclage ce qui, je trouve, est beau. OK ! On a fait le lien entre logiciel libre et recyclage, économie sociale et solidaire, on a établi une opposition entre logiciel libre et obsolescence programmée. Mais je me rends compte qu’on a un petit peu oublié cette phrase que tu as citée en parlant de Tocqueville, « l’État dégrade sans brutaliser. »

Véronique Bonnet : J’allais précisément y revenir.

Thierry : Tu allais précisément y revenir ! C’est parfait. Nous ne sommes pas sur un plateau de télévision, mais nous sommes en presque direct et je vais te demander justement en revenant à cette citation de Tocqueville de bien vouloir synthétiser un petit peu tout ce qui s’est dit. Normalement je suis censé te demander aussi la définition de la liberté, mais on n’a pas arrêté de parler de liberté donc voilà. Est-ce que tu pourrais nous synthétiser tout ça en revenant vers cette dégradation par l’État sans brutalité ?

Véronique Bonnet : Bien sûr.
Je dirais qu’à partir du moment où un outil aide celui qui l’utilise à grandir, à être de plus en plus exigeant avec ce qu'il fait dans son rapport aux autres, ce qu’il fait dans son rapport à la nature — certes on peut dire que ça va dans le sens de nos intérêts, on peut dire que ça participe à notre confort —, mais je dirais que là, le véritable confort, c’est le plaisir de savoir ce qu’on fait quand on le fait, de savoir que ce qu’on fait peut être une boucle entre tout ce travail des informaticiens qui contribuent à réaliser des logiciels libres, nous-mêmes, et tous les autres auxquels non seulement nous pouvons parler de logiciel libre, auxquels non seulement nous pouvons donner des pistes pour utiliser de façon plus intéressante, plus créative les logiciels libres, mais aussi dans notre rapport à la nature elle-même. Si nous sommes soigneux du fait de cette recyclabilité – j’ai beaucoup évoqué la recyclabilité des idées philosophiques, parce que finalement ce logiciel libre vient en droite ligne aussi bien des mises en garde de Tocqueville, des mises en garde de La Boétie –, mais aussi recyclabilité, d’une certaine façon, de notre rapport aux autres. C’est-à-dire ne pas être simplement en posture de receveur, être parfois et beaucoup en posture d’inventeur. Le logiciel libre, par sa communauté, propose beaucoup de tutoriels, propose aussi des œuvres d’art qui ont été réalisées avec certains logiciels. Je dirais que ceci participe d’une humanité qui est inspirée, qui ne se laisse pas aller, qui peut être forte parce qu’elle sait bien qu’on essaiera éventuellement de l’endormir ou de l’accoutumer à des manières de faire qui sont plus faciles dans le court terme, mais qui vont être très compliquées dans le moyen et le long terme.

Thierry : Est-ce que tu aurais un exemple concret ?

Véronique Bonnet : Bien sûr. Si on jette des ordis, et on en voit vraiment beaucoup sur les trottoirs, si on est dans la course au portable dernier cri parce que ça se fait, et là on ne se fait pas remarquer, on fait comme les autres, il me semble qu’on est dans un laisser-aller qui dégrade, c’est vrai peut-être sans brutaliser, mais je dirais que la violence est sous-jacente, puisque non seulement on se laisse empoisonner par des codes sources qui sont toxiques.

Thierry : C’est-à-dire ?

Véronique Bonnet : On peut très bien, si on utilise des logiciels propriétaires, être contraint de croire qu’on efface des traces mais de laisser des traces. Non seulement dans les logiciels propriétaires, on ne peut même pas – il y a beaucoup de récits de Richard Stallman sur cela – en droit, pour dépanner quelqu'un, prêter un ordinateur avec des logiciels propriétaires, théoriquement on ne peut pas le faire puisqu’il y a un contrat qui est très réducteur, encore moins essayer de distribuer des logiciels ou de distribuer tel élément qui a des verrous logiciels à d’autres. On ne peut pas le faire et, en plus, on fait du mal à la nature.

Thierry : Oui. Ce que je comprends de ton point de vue, de ton discours, c’est que la dégradation sans brutalité de la part de l’État sur l’individu, sur le citoyen, au travers des outils numérique, est une dégradation surtout au niveau de la relation de l’individu par rapport à la nature, avec le monde et par rapport aux autres, à la sociabilité.

Véronique Bonnet : Aux autres et même à lui-même.

Thierry : Véronique, j’ai envie de dire que tu es vraiment une drôle de citoyenne. Je trouve très original de faire ce lien entre philosophie, recyclage, recyclabilité et informatique, outils numériques.
L’heure est arrivée de sonner la fin de cette émission. Y a-t-il juste une dernière chose que tu aurais aimé dire et que tu as l’impression de ne pas avoir dite ?

Véronique Bonnet : À propos des sens péjoratifs de citoyenne. C’est vrai qu’il y a une comédie d’Aristophane qui s’appelle L'Assemblée des femmes. C’est la catastrophe, Athènes a une démocratie de plus en plus dégradée, c’est épouvantable, on ne sait même plus quoi faire et qu’est-ce qu’on fait ? Il y a une idée, tiens, si on donnait le pouvoir aux femmes ? Comme elles vont vouloir imiter les hommes ça ne sera pas très glorieux non plus, elles vont faire beaucoup de bêtises, chaque fois que quelqu’un fera une objection elles répondront par un nouveau décret tout à fait intolérable, insoutenable. Ce que j’ai envie de dire c’est que plutôt que de parler de féminisme, actuellement c’est très mal vu dans la culture de faire appel à des traditions qui appartiennent à une autre, il me semble qu’il est important de parler pas simplement du droit à la différence mais du droit à un accès égal à la pensée et à un accès égal aux outils de la pensée dont l’informatique fait partie et pour cela je parlerais d’humanisme.

Thierry : Merci beaucoup Véronique. Merci chers auditeurs de nous avoir suivis. Merci Léa.
Nous vous invitons à rester à l’écoute de Radio Barbès et on vous dit à très bientôt.

Les podcasts « Libre à vous ! » pour accompagner votre été !

ven, 07/03/2020 - 14:00

Les vacances approchent, vous allez peut-être voyager, vous balader ou simplement vous livrer à un doux farniente. Pour accompagner votre été que diriez-vous d'écouter (ou réécouter) des podcasts de Libre à vous !, l'émission de l'April sur radio Cause Commune.

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À votre disposition soixante-dix émissions, et 5 émissions musicales, découpées en plusieurs sujets disponibles individuellement (d'une dizaine de minutes à une heure), pour en apprendre plus sur les enjeux du libre, sur les actions de l'April, et comment agir avec elle ! Sur un chemin de randonnée, dans votre lit, au camping au ailleurs, « bref, c'est Libre à vous ! ».

Au programme : les actions et le fonctionnement de l'April, l'Éducation nationale, les services libres et loyaux, l'achat de matériel, le financement de projets, la Gendarmerie nationale, l'ANSSI, les stratégies logiciel libre d'entreprises, les femmes et l'informatique, les espaces publics numériques, logiciel libre et collectivités, entreprises, associations, le métier du développement logiciel libre, téléphonie mobile et libertés, les distributions GNU/Linux, l'Open Bar Microsoft/Défense, les GULL (Groupes d'utilisateurs et d'utilisatrices de logiciel libre), la directive droit d'auteur, les données publiques, Wikipédia, Framasoft, Open Food Facts, OpenStreetMap, les DRM (menottes numériques)… et les chroniques de notre équipe.

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Tous les podcasts (par émission et par sujet), également disponible sur cette page avec un aperçu du programme des émissions

Émission « La playlist de Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (7 juillet 2020)

ven, 07/03/2020 - 09:50
Start: 7 Juillet 2020 - 12:00End: 7 Juillet 2020 - 13:00

Sixième émission spéciale La playlist de Libre à vous ! en direct sur radio Cause Commune 93.1 FM en Île-de-France, et sur le site web de la radio, mardi 7 juillet 2020 de 12 h à 13 h. Nous diffuserons certaines des musiques libres diffusées dans l'émission. Les musiques seront commentées par Valentin qui co-anime deux émissions sur la radio (Les joyeux pingouins en famille et Saturday night fraîcheur).

Intervenir pendant le direct (mardi 7 juillet 2020 de 12h à 13h) :

Écouter le direct mercredi 7 jullet 2020 de 12 h à 13 h   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h.

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